mars 2017
Art

9 ARTISTES AFRICAINS À SUIVRE

Partage

Par Catherine Faye et Loraine Adam

Plasticiens, photographes, peintres : ils prennent à contre-pied les codes et déconstruisent les stéréotypes. Pour une création souvent poétique, parfois irrévérencieuse, mais surtout, politique.

 

Barthélémy Toguo. Créateur et curateur

Toguo a fait siens les mots de Kant : « L’art n’est pas une réjouissance solitaire. »  À l’aube de la cinquantaine, il fait feu de tout bois : vidéo, gravure, photo, peinture, dessin, sculpture, céramique, installation, performance… et affirme : « Avant d’être Africain, je suis un être humain, attentif à ce qui se passe dans la société car le rôle de l’artiste est de susciter une prise de conscience. » Ce créateur engagé vit entre Paris, New York et Bandjoun, une ville située sur les hauts plateaux à l’ouest du Cameroun, à 300 km de Douala où il a créé, en 2008, Bandjoun Station.

Un centre culturel unique en Afrique qui est à la fois musée d’art contemporain, constitué en échangeant ses œuvres avec des artistes et collectionneurs, et centre de création avec expositions temporaires, spectacles et résidences qui démarrent fin 2016. Il y développe également un volet d’intégration environnementale et d’expérimentation sociale afin de créer une pépinière caféière, « un acte critique qui amplifie l’acte artistique pour que l’agriculture permette d’atteindre notre autosuffisance alimentaire »

 

Lalla Essaydi. L’Orient féminin

Entre les lignes de son travail tout en subtilité, c’est sa propre histoire qui se dessine. L’entrecroisement d’une sensualité portée à son paroxysme et d’une tension à la limite de la fracture. Les photographies de Lalla Essaydi révèlent en filigrane toute la complexité de l’identité féminine arabe à travers le prisme de son expérience personnelle. C’est dans ses souvenirs d’enfance que l’artiste, née en 1956 à Tameslouht, puise. Une enfance passée dans un harem, lieu qu’elle déconstruit au fil de son art, ouvrant en grand, presque indécemment, la porte d’une intimité à la fois mystérieuse et familière.

Si elle se partage aujourd’hui entre le Maroc et les États-Unis, l’artiste – que plusieurs galeries représentent, dont Tindouf à Marrakech – a vécu de nombreuses années en Arabie saoudite. Formée aux Beaux-Arts de Paris et diplômée de l’École du musée des Beaux-Arts de l’université de Tufts, près de Boston, elle entremêle photographie, calligraphie et peinture, explore l’esthétique orientaliste, désagrège les stéréotypes. Offrant ainsi, dans un entre-deux mondes ouaté, un voyage lascif entre Orient et Occident féminins.  Et un nouveau regard. Affranchi. 

Sokari Douglas Camp. D’une poigne de fer

Un buste de femme en acier rouge chapeauté d’une couronne de branchages métalliques, lèvres tendues en avant, yeux fermés. Si Kiss Me est une ode au bonheur, toutes les sculptures de Sokari Douglas Camp ne le sont pas toujours. Une grande partie de son œuvre est un plaidoyer contre la guerre, la destruction, la pollution. Née à Buguma (Nigeria) en 1958, elle fait ses études à la Central School of Art and Design et au Royal College of Art à Londres. C’est là qu’elle a installé son atelier et où elle vit, lorsqu’elle n’est pas en Italie. Nommée Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 2005, elle puise son inspiration dans ses racines, la culture kalabari, ethnie dont elle est issue, notamment les scènes funéraires et les fêtes.

Exposée dans la St Paul’s Cathedral de Londres lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, All the World Is Now Richer a fait le tour du monde. Surprenantes, ses créations à taille humaine sont à la fois engagées, énergiques et inconditionnellement féminines malgré les matériaux travaillés. Un appel à la vie.

 

Gonçalo Mabunda. Seigneur de guerre

Mondialement reconnu pour ses détournements d’arsenaux militaires de la guerre civile au Mozambique, Gonçalo Mabunda crée d’imposants trônes, masques et totems. Les plus grands collectionneurs s’arrachent ses œuvres depuis qu’il a participé à l’exposition itinérante « Africa Remix » en 2005. Les créations de ce sculpteur et designer de 41 ans portent en eux les attributs du pouvoir, tout en incarnant la dérision des conflits et l’espoir d’un pays en paix. Son travail de catharsis est lourd de sens politique et prône la résilience : « Pour moi, chaque œuvre ou manifestation à laquelle je participe est importante, que ce soit une commande pour un immeuble neuf à Maputo, ou lors de mes expositions. » Modeste, il n’aime guère parler de son travail : « Je pense que l’art africain est en bonne santé, ce n’est pas pour rien qu’il est très sollicité au niveau international ; mais qui suis-je pour parler de moi ? Je suis là pour faire mon travail, aider les autres et m’amuser. » 

 

Lovemore Kambudzi. L’œil des gens

Ils font la queue pour un peu de carburant, volent des sacs de maïs tombés d’un camion renversé, se font tabasser par des policiers… Les personnages des tableaux foisonnant de vie de Lovemore Kambudzi parlent du quotidien et des conditions de vie de ses congénères. Connu sous le nom de « The Eye of the People », ce Zimbabwéen de 38 ans vit à Harare où il est né.

Ses toiles fourmillent de détails, de clins d’œil et de touches d’humour. Un peu comme des séquences de bandes dessinées. Chroniqueur visuel des tracas de tous les jours, il restitue des scènes de rue, des mouvements de foule, par petites touches de couleurs juxtaposées, quasi pointillistes. L’abondance d’éléments contenus dans ses grands formats ne va pas sans rappeler Brueghel ou Jérôme Bosch, même si c’est de l’Afrique dont il s’agit. Une Afrique qu’il expose aux yeux du monde.

 

Romuald Hazoumé. L’art du pastiche

Des masques rituels étranges confectionnés à partir de jerrycans en plastique, une mer de bidons dans laquelle sombre une pirogue… Si les créations subversives de Romuald Hazoumé émergent de l’imagination débridée de cet initié yoruba, elles n’en restent pas moins habitées d’une dimension politique percutante.

 

Œuvres pastiches ou inventions métaphoriques, les créations de ce Béninois né en 1962 à Porto-Novo, capitale du trafic d’essence, puisent dans le large spectre des déchets des systèmes corrompus. La récupération – bidons, tissus, cordes, objets hétéroclites – devient alors un acte de foi. Et un pavé dans la mare, que le plasticien réaffirme à l’envi par ses coups de gueule visuels. À la fin des années 1980, David Bowie est l’un des premiers à acheter ses « masques bidons ».

Dès lors, sa cote n’a cessé de monter ; ses œuvres sont exposées dans le monde entier. Profondément marqué par le vaudou et fervent détracteur des dérives actuelles, ce maître de l’art contemporain africain, ex-international de judo, refuse de quitter le Bénin. L’Afrique doit se reconstruire… chez elle. 

 

 

Wangechi Mutu. Attrait-répulsion

Collage, peinture, vidéo, performance, installation, rien ne l’arrête quand il s’agit de questionner l’identité féminine. Wangechi Mutu, 44 ans, travaille à une relecture constante des codes de représentation des corps féminins, notamment ceux des femmes noires dans la société de consommation occidentale. L’hybridation et la transformation, thèmes récurrents chez la Kényane installée à Brooklyn, se révèlent dans l’univers organique, dérangeant, mutant, qu’elle donne à voir, où femmes « traditionnelles » fusionnent avec séductrices sexy dans des décors troublants. Souvent rattachées à l’afro-futurisme, manifestation émancipatrice du peuple noir lancée dans les années 1960, ses œuvres se sont fait une place sur le marché de l’art nord-américain et européen, contribuant ainsi à une percée de la création africaine sur le marché mondial. Qu’elle emprunte ses représentations à la science-fiction, la religion, l’anatomie, mêlant objets détournés, textures, visions inquiétantes, déformations, cette artiste totale ne laisse pas indifférent. 

 

Youssef Nabil. Faux semblants

Natacha Atlas, Catherine Deneuve ou encore Omar Sharif n’ont pas échappé à son objectif et à sa technique particulière de colorisation à la main sur tirage argentique noir et blanc. Le regard singulier de Youssef Nabil, 44 ans, est double. À la fois ancré dans le réel et détaché, comme s’il travestissait son modèle. À mi-chemin entre photographie et peinture, son imaginaire cinématographique transparaît dans chacune de ses images. Et s’il tente d’immortaliser l’éphémère, c’est en réalité pour mieux explorer l’intime.

À travers cette quête identitaire, cet Égyptien exilé à New York construit, depuis les années 1990, une œuvre unique où ses mises en scène glamour et surannées se nourrissent des paradoxes d’un Moyen-Orient excessif et de la flamboyance de l’âge d’or du cinéma égyptien. En 2003, il remporte le prix Seydou Keïta lors des Rencontres de Bamako. Depuis, son œuvre photographique et audiovisuelle, estampée de jeux d’acteurs, d’extravagances et de mouvements figés dans un halo quasi surnaturel, navigue d’un continent à l’autre. 

 

Samuel Fosso. Objectifs infinis

« Tout le monde se sent beau, mais moi, je sais que je suis beau », déclare sans ambages dans une exposition celui qui aurait pu être guérisseur comme son grand-père, mais qui pratique, depuis quarante ans déjà, l’art de la métamorphose dans ses célèbres autoportraits. Des œuvres où ce pince-sans-rire, joueur et excentrique, se dédouble et se travestit à l’infini dans des rôles de composition. Premier prix aux Rencontres de Bamako en 1994, ce Camerounais de 54 ans est un survivant de la guerre au Nigeria. Mais, c’est à Bangui (Centrafrique) à l’âge de 13 ans, qu’il ouvre son premier studio sous le slogan « Avec Studio National, vous serez beau, chic, délicat et facile à reconnaître ».

En 2014, il fuit son pays d’adoption en proie à des affrontements et s’installe à Paris, laissant derrière lui ses archives qu’il ne retrouvera que partiellement. L’artiste définit ainsi la photographie : « C’est un art inquiet, débordant de vitalité sociale, politique et critique, qui nous alimente, nous aide à vivre avec les autres et à analyser le manque de compréhension qui nous divise. » Personnage et metteur en scène de ses œuvres, il transforme le singulier en collectif : « Je porte la vie des autres, ce n’est pas du déguisement, c’est l’histoire du malheur et de la souffrance. » Présent dans les collections permanentes d’institutions telles que la Tate Modern, le Centre Pompidou ou le Quai Branly, il vient d’intégrer le MoMA avec sa série African Spirits, s’inspirant des héros de la négritude.

 

Partage
À lire aussi dans MADE IN AFRICA
MADE IN AFRICA 20 questions à Sianna
MADE IN AFRICA Cinéma Les films à voir au mois de juillet
MADE IN AFRICA Cinéma I'm Not a Witch : le camp des sorcières
MADE IN AFRICA Léonora Miano Labyrinthes initiatiques

Suivez-nous