Libreville sous les bombes

bombe.jpgÇa fait « psssssschit » dans tous les coins. Le bruit étouffé des bombes de peinture se mêle à celui des voitures qui passent sur la route. Les conducteurs ralentissent en passant devant le mur de cette école de Libreville, qui se couvre de graffitis. Quelques curieux s’arrêtent, discutent d’un dessin et de la courbe d’une lettre. Du côté des graffeurs, l’ambiance est à la concentration. Ils sont cinq, âgés de 18 à 23 ans, rassemblés dans le groupe Art de la rue. Sous la conduite du graffeur français Lazoo, invité par le Festival Gabao Hip Hop, Blatino, Steewen, Boondz, Le Stoow et Nohé réalisent leur première fresque d’envergure. « Ça fait deux ans qu’on a créé notre crew mais on peint tous depuis 5 à 10 ans », affirme Boondz, 23 ans, qui a commencé à 13. Les garçons se sont même installés dans un atelier d’un quartier de la capitale gabonaise. Ils s’y retrouvent chaque semaine pour travailler. « En plus des murs, on fait du streetwear, de la personnalisation de vêtements et de baskets… », précise Nohé. Qui explique qu’au Gabon « le graffiti est encore embryonnaire ». Le Stoow poursuit : « C’est très difficile d’avoir des peintures de bonne qualité et ça coûte cher. On n’a pas de matériel. On se débrouille en se cotisant. Pour se faire connaître, on essaie de poser un peu partout dans la ville. »

faire-le-mur.jpgPour Boondz, « le Gabao Hip Hop permet de montrer de quoi on est capable et de rencontrer des graffeurs venus d’Europe ». Avec Lazoo, ils apprennent la patience, le remplissage des lettres en gâchant le moins de peinture possible. En graff, il faut savoir prendre du recul, à tous les sens du terme, et faire attention à la cohérence de l’ensemble, ne pas travailler dans son coin, savoir gérer les stocks, savoir faire un dégradé subtil, un contour nerveux…. Pas si simple ! « Ici, ils font surtout de la calligraphie, je suis là pour leur apprendre autre chose, à créer des personnages. Il y a des techniques mais après, c’est au ressenti de chacun. Dans mes conseils, je m’adapte à leurs goûts, leurs envies. Le graff, c’est fait pour péter en couleur mais le trop tue le bien. Il faut équilibrer les choses, explique le pédagogue et zen Lazoo. Cet atelier, c’est 8 jours de rencontres intenses et de peinture. Ça permet de mieux faire connaître le graffiti. Ça peut donner envie, faire bouger les choses. Sur le continent, il n’y a pas beaucoup de graffeurs, sauf en Afrique du Sud. Pourtant, la peinture sur les murs fait partie du quotidien. » Il est bientôt 18 heures. L’air est saturé d’odeur acrylique. Le soleil décline. Le niveau des bombes aussi. Mais la fresque est loin d’être finie. Demain, on recommence !

Olivia Marsaud

le-stoow.jpg( Le Stoow en plein effort)

noe-atelier.jpg (Nohé dans l’atelier du groupe)

le-crew.jpg (Art de la Rue au complet, avec Lazoo)

Le parc de la Mefou, une maison pour les singes menacés du Cameroun

petit-singe2.jpgSud de Yaoundé, à une petite heure de route. En plein cœur de la forêt, au bout d’un chemin cahotant de quelques kilomètres, de la terre battue qui contraste avec le goudron parfaitement entretenu de la route reliant la capitale politique, apparaît le Parc National de la Mefou. 1 044 hectares de verdure, un havre de paix pour ses hôtes particuliers : des dizaines d’espèces de singes. Babouins, chimpanzés, gorilles… Petits et grands primates, ou, considération troublante, « singes non humains » et « singes humains », comme l’explique le jeune guide, Joseph. Et de rappeler que les chimpanzés ont 99% de gènes en commun avec les hommes. Appuyé par le CWAF (Cameroon Wildlife Aid Fund), le parc de la Mefou lutte pour la préservation de nos cousins menacés. Car au pays des hommes de la forêt, le braconnage est loin d’avoir disparu. « Des croyances populaires en vogue dans certaines tribus y participent largement », raconte Joseph, évoquant des gorilles transformés en ragoût, voire donnés à manger aux nourrissons pour les fortifier ! Le trafic va au-delà de ces traditions, et il n’est pas rare de voire des braconniers proposer aux touristes viande de singe, tête et main de gorille, voire bébés chimpanzés ! C’est pour lutter contre cette pratique que le parc de la Mefou, dirigé par un couple d’Israéliens, Avi, ancien colonel de Tsahal, et Talila, a vu le jour. Entre les allées de terre et de sable vers lesquelles ploient des arbres qui semblent millénaires, s’étalent les enclos. Les animaux évoluent dans des espaces plutôt vastes, une clôture électrifiée les empêchant de s’enfuir. Dans celui des chimpanzés, c’est un peu la cohue : « Ils ont un sacré caractère ! » s’écrie Joseph devant ces singes si facétieux, des sortes de clowns, quand les gorilles sont plus sages. Des volontaires du monde entier vivent ici, dans de modestes maisons de bois. Quelques mois, voire un an à se consacrer à la protection et aux soins des primates, à faire vivre la maternité… Une carte de visite pour ces jeunes gens qui se destinent à travailler pour des associations comme le WWF. Les volontaires et employés du parc travaillent aussi à la sensibilisation des enfants, via des ateliers accueillant régulièrement des groupes scolaires. Un message et une action écologique pour préserver la faune sauvage du Cameroun.

Sarah Elkaïm

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Suivez la pancarte… pour trouver le gorille !

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Nigeria + charia = moins de cinéma…

Nigeria, charia, cinéma : cette rime est l’une des plus tristes qui nous ait été donné d’entendre tout récemment. Etat de Kano, nord du Nigeria. La charia y est en vigueur depuis sept ans. Un « âge de raison » pour les intégristes, qui, pour aller encore plus loin dans leur logique de briser toute velléité culturelle, s’attaquent avec toujours plus de violence au septième art. Premier acte, en 2001 : le gouvernement de Kano met en place une commission de censure et nomme à sa tête… l’ancien chef de la milice islamique Hisbah. Deuxième acte : l’aventure malheureuse arrivée, il y a un peu plus d’un an, à une actrice populaire de la région. Son « amoureux » a filmé leur liaison avec son téléphone portable : le film s’est propagé à la vitesse de la lumière, de téléphone en téléphone, grâce au Bluetooth. Sautant sur l’occasion, les islamistes ont accusé l’industrie cinématographique de produire des films pornographiques. Interdiction de tournages et règles très sévères ont été prononcées. Arrestations de cinéastes, d’actrices, y compris en pleine nuit, campagne de diffamation dans les médias, centres de répétitions d’artistes incendiés… Ahmad Sarari, vice-président du syndicat Moppan (Motion Picture Practitioners Association of Nigeria) a tiré la sonnette d’alarme, jusqu’au dernier festival de Cannes. Devant l’impossibilité de négocier avec les seigneurs de Kano, les cinéastes ont porté plainte devant le tribunal fédéral du Nigeria.
Une fois de plus, dans ce système injuste, les femmes payent un lourd tribut. Au dernier festival Ecrans Noirs de Yaoundé, une table ronde « Femmes, cinéma et audiovisuel » accueillait des réalisatrices, actrices, productrices de toute l’Afrique. Chinesa, productrice nigériane, y évoquait sa « malchance » d’être une femme dans le milieu. Sa chance, en revanche, est de vivre à Lagos. A quelques centaines de kilomètres de la capitale nigériane, Kano, qui produisait jusqu’ici quelques 700 films par an (le tiers de la production du pays) et employait 20 000 personnes, vit sous la coupe d’une loi islamique d’un autre âge.

Sarah Elkaïm

Cannes 2008 : l’Afrique compassionnelle

affiche-officielle_08.jpgLes Africains sont peu visibles cette année sur la Croisette, hors du pavillon des Cinémas du Sud, où quelques confortables fauteuils du ministère français des Affaires étrangères permettent de voir le dernier film de l’Egyptien Yousry Nasrallah, L’Aquarium, ou Une affaire de nègres/Black business de la Camerounaise Osvalde Lewat (ainsi que quelques débats –éternels ?- sur le financement, la production et la diffusion). Non loin, le Nigeria, l’Afrique du Sud et le Maroc possèdent leur propre tente. Tout comme la Tunisie, où l’hôtesse qui m’accueille s’inquiète de l’avancée des démarches de l’équipe du film Cineccita, réalisé par Ibrahim Letaïef. Ce dernier a choisi la Croisette pour sa dernière séquence. L’histoire d’un braquage d’une banque (la banca « Di va fanculo »…) pour financer une comédie qui n’a pas obtenu de subvention du gouvernement tunisien… Or, il lui reste encore à obtenir les autorisations de tourner sur les marches du Palais des festivals, et c’est pas gagné… Démarches pour les uns, des marches pour les autres : Madonna, qui a fait installer dans sa chambre du Carlton un appareillage de musculation sophistiqué, a réquisitionné une salle de projection pour présenter I am because we are, son documentaire sur les malades du sida au Malawi. Un pays où elle est toujours en instance d’adoption… Et c’est encore l’Occident qui se penche sur une Afrique de misère et de sang, dans la sélection officielle cette fois-ci, catégorie « Un certain regard » : le producteur Mathieu Kassovitz et le réalisateur Jean-Stéphane Sauvaire ont adapté Johnny Mad dog, le livre du Congolais Emmanuel Dongala, sur les enfants soldats. Efficace comme une rafale de kalachnikov : de nombreux spectateurs sont restés sonnés à la projection de presse, mais voilà… Le cinéaste a voulu faire authentique en faisant rejouer à d’ex-petits combattants leur passé sanguinaire, mais rien n’est dit du contexte politique. Une Afrique indéfinie sert de décor, même si on devine qu’on est au Liberia. Sur le marché du film, deux autres longs métrages sur le même sujet sont annoncés, par des cinéastes occidentaux. Le superbe Ezra, signé du Nigérian Newton I. Aduaka, justement récompensé au dernier Fespaco l’an dernier, avait pourtant magistralement raconté comment les Africains géraient cette dure réalité.
Jean-Marie Chazeau

Cannes 2008 : la méga-production égyptienne boudée

affiche-officielle_08.jpgAprès une avant-première mondiale au tout début du festival de Cannes, dans le cadre du marché du film, la société égyptienne Good News annonçait sur son site Internet que, lundi, des reporters et des distributeurs du monde entier allaient se précipiter à la seconde projection de The Baby Doll Night. Elle avait d’ailleurs réservé une salle de 250 personnes dans le complexe Star de la rue d’Antibes, avec son magnifique écran géant. Mais voilà : on était à peine une quarantaine… Ce n’est pas faute de publicité et de moyens : des affiches grandioses sur la Croisette et ce soir-là, la production avait déposé un dossier de presse sur chaque fauteuil. 210 à ramasser après la séance… sans compter ceux qui sont partis avant la fin et sans le document. 2h30 de film où les moyens déployés (7 millions de dollars, la plus coûteuse production égyptienne) se voient à l’écran, ce qui a un certain côté bling bling assez déplaisant. Ça commence d’ailleurs très fort, avec un plan dans les rues de New York, un certain 11 septembre 2001 au matin. L’ambition du film est de mêler une comédie, où un couple cherche à tout prix à avoir un enfant, et un rappel historique de ce qui rend si difficiles les rapports entre les pays arabes et les Etats-Unis, via un suspense autour d’un sac de voyage contenant une bombe dans un hôtel du Caire… Le problème c’est que les deux aspects sont traités de la même manière, dans l’outrance. On a ainsi droit à une séance de torture à la prison d’Abou Graïeb assez gratinée. Avant la projection, le réalisateur Adel Adeeb a bien expliqué qu’il s’agissait « d’un film sur la paix et la communication, un pas que l’on fait de l’Est vers l’Ouest, peut-être juste, peut-être faux, mais c’est un pas ». Le problème, c’est que le film a beau se faire l’écho de la rue arabe, il n’en décolle pas, c’est du niveau café du commerce : tout est la faute de Bush et des Israéliens. Avec un flash back dans un camp de concentration nazi qui se veut mélodramatique et compatissant, mais qui élude totalement la notion d’extermination des juifs : on y voit quelques déportés fusillés, mais pas une chambre à gaz à l’horizon… Est-ce là une des explications à l’absence totale de buzz autour de ce film, pourtant très attendu, après le grand succès international de L’Immeuble Yacoubian, produit par le même groupe ? The Baby Doll Night (avec le très cabotin Mahmoud Abdel Aziz, et Nour El Sherif) sort le mois prochain sur plus de cent écrans en Egypte où il devrait, en revanche, facilement séduire le public…
Jean-Marie Chazeau

Nuit brésilienne

roberta-sa.jpgParis avait des airs de Brésil hier soir. Pour fêter sa dixième édition, le Festival du cinéma brésilien a organisé un concert tonique autour de la nouvelle scène carioca. Rio, la « cidade maravilhosa » (ville merveilleuse) comme si on y était ! L’ambiance était chaude, pas seulement à cause des bières ou des caïpirinhas vendues au bar. Pour goûter à toute la diversité de la scène musicale, il y a d’abord eu Mart’nalia, avec sa voix rugueuse, son talent de percussionniste et sa samba joyeuse. Nous voilà transportés dans la fièvre des écoles de samba ou au Centre culturel carioca, à Lapa, le quartier canaille où l’on vit la nuit. Luiz Melodia a beau avoir un look rasta, c’est aussi la samba qu’il chante, mâtinée de boléro et d’airs romantique. Puis, c’est la totale fusion avec Pedro Luis et ses sonorités rap, samba, maracatu… L’esprit des baile funk comme en n’en vit que dans les favelas souffle sur la Cigale ! Avec les performances instrumentistes de Hamilton de Holanda, référence en matière de bandolim (sorte de mandoline) et du style musical qui va avec, le choro, nous voilà à Santa Tereza, le quartier bohème, sur les hauteurs du centre. Un beau voyage qui se termine bien sûr à la plage… avec la gracieuse Roberta Sa, héritière de Ellis et de Maria Bethania, nouvelle fille d’Ipanema.

Olivia Marsaud

Le festival dure encore une semaine : www.jangada.org

Envoûtante Nacera Belaza à Tunis

danse1.jpgElles sont deux sur scène. Deux miroirs, deux ombres, deux sœurs qu’on dirait jumelles. Leurs pieds sont solidement ancrés dans le sol. Elles portent des pantalons et des t-shirts noirs, amples, dont dépassent des manches violettes. La scène est sombre, seules leurs silhouettes sont éclairées. Des haut-parleurs surgit une musique troublante, mélange de voix différentes, presque opposées : un chant soul d’une grande douceur, et une voix traditionnelle, comme un écho berbère. Peu de mouvements émanent des deux corps face à nous, sur cette scène de Ness El Fen, à Tunis. Seuls leurs bras, doucement, comme une berceuse, se mettent à bouger, à décrire des arcs de cercle de plus en plus rythmés, comme le réveil d’un corps longtemps engourdi par on ne sait trop quelle force. Dans la salle, il fait une chaleur étouffante. Les spectateurs se serrent les uns contre les autres sur les gradins, le souffle en suspens. Les deux danseuses s’approchent au bord de la scène, reprennent leur mouvement de balancier, alors que s’élève, cette fois-ci, la voix magique de la Callas. Puis, brusquement, une musique rap rompt le rythme de l’opéra, les danseuses remplissent l’espace. Avant de reprendre, toujours, ce même balancier envoûtant. Il se passe quelque chose de magique dans cet espace où sont soudain réunis un public avide de prendre, des danseuses avides de donner. Sur leurs visages éclairés de lumière jaune, tout s’ouvre, au fur et à mesure que la musique emplit les lieux. Des sourires, des regards pleins d’espoir. Et un tonnerre d’applaudissements. Comme si ces deux femmes, en 45 minutes, étaient parvenues à suspendre le temps. Et à suspendre nos yeux à leurs visages. « Le cri », leur chorégraphie, est en cours de création. Tunis en a eu la primeur, dans le cadre de « Dans l’Afrique danse », avant la région parisienne : Nacera et Dalila Belaza danseront aux prochaines Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis.

Sarah Elkaïm

“Danse l’Afrique danse” à Tunis : and the winners are…

danse.jpgLa fin d’un festival comporte toujours son lot d’émotion, de rires et de larmes. « Danse l’Afrique danse » n’est pas encore terminé, mais le jury a décerné ce matin ses prix aux lauréats de la partie « compétition » du festival. Ness El Fen, le centre de danse contemporaine de Syhem Belkhodja, s’est transformé en tribune de congratulations. Où l’on a vu les larmes de Syhem, remerciant ses collaborateurs et serrant dans ses bras Sophie Renaud, de CulturesFrance. Les larmes, aussi, et les cris de joie d’Inzalo, compagnie sud-africaine qui remporte le premier prix avec « Karonano », des chorégraphes Thabiso Pule et Thami Manekehla. La joie des Congolais de la compagnie Baninga/DelaVallet Bidiefono, deuxième prix pour « D’une route à l’autre », et la pudeur du Tunisien Nejib Ben Kalfallah, prix RFI.

L’écho des cris de Pape Ibrahima Ndiaye (dit Kaolack) dans sa puissante chorégraphie, « J’accuse », résonne aussi dans la salle de danse alors qu’il reçoit le prix de la catégorie solo. « Par la danse nous existons, et par la danse nous vaincrons », dit Kaolack, qui espère « devenir un modèle pour les jeunes », comme lui-même en a suivi, Germaine Acogny en tête. Les jeunes, la « relève », sont bien là, ce midi, sur la scène de Ness El Fen, surplombée de gradins où sont juchés des dizaines de tapis colorés. Six jeunes danseurs et danseuses du Centre méditerranéen de danse contemporaine, 17 ans pour le plus jeune. Une rage, une force, une violence parfois, une vitalité incroyables qui sort de ses corps à peine adultes et qui disent déjà leurs doutes, leurs angoisses, leurs désirs. Oumaïma Manaï, « sensuelle si je veux », dit-elle dans son solo, naissance d’une femme dans un pays musulman. Mohamed Toukabri, Sofiane Bounour, Sami Mihoub… Et encore, la très belle Inès Chkimi, butant et luttant contre un mur, se projetant au sol pour finir dans un chant tendre et doux sortant de sa propre gorge. Oui, la relève est assurée. Une jeune génération qui, à l’image de Kaolack, danse « une danse qui est en nous, qui représente ce continent, ces réalités africaines ».

Sarah Elkaïm

Deauville, l’Africaine

femme-logo-couleur_1.gifDécouvrir le Salon du livre de Deauville, Livres et Musiques, mettant à l’honneur les Afriques, a piqué au vif ma curiosité et mon intérêt, face aux noms qui résonnent tels des monuments de la littérature et de la musique afro-caribéenne : l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, l’auteur guadeloupéen Ernest Pépin, le pianiste de Pointe-à-Pitre Alain Jean-Marie ! Emportée par l’œil bleu des mers turquoises et l’énergie communicative de Loraine, l’attachée de presse du festival, je plonge en apnée durant trois jours et trois nuits, dans les eaux insondables de personnages incroyables. Je redeviens une enfant émerveillée à l’écoute des contes du Sénégalais Souleymane Mbodj, une journaliste tenue en haleine face au récit de l’écrivain rwandais Gilbert Gatore, un être humain bouleversé en rencontrant l’auteur belge de bandes dessinées Jean-Philippe Stassen, amoureux fou de l’Afrique qu’il a longuement parcourue, une femme, interpellée par le propos de L’Echappée !, le livre de Valentine Goby, qui parle de ces françaises tondues à la Libération et récompensé par le Prix littéraire de Deauville et le Prix des lecteurs. Je suis dans une ville connue pour ses célèbres festivals de cinéma. Deauville, son casino, sa plage, les murs de ses bains en mosaïque bleu et or… Et lorsque j’écoute la lecture musicale des oeuvres de l’Antillais Daniel Maximin ou de Frédéric Pagès, je repense aux mots de Nina Bouraoui - « certains livres devraient s’écouter comme une musique » -, et à ceux d’André Breton, « il faut laisser les livres ouverts, battant comme des portes ». Battant comme le souffle des textes d’Aimé Césaire, la langue des poètes s’est posée sur les larges hanches de Deauville, du port de Honfleur jusqu’à Cartagena, le bijou des Caraïbes… Des chants sorciers l’entraînent au rythme des danses africaines, de la cumbia, danse des esclaves enchaînés. Les mots, cris libérateurs, lui donnent alors une âme africaine.

Fouzia Marouf

dedicace1.jpg (Le Sénégalais Souleymane Mbodj, en pleine dédicace. Photo : Loraine Adam)


Marocain et juif : un lieu trait d’union à Bruxelles

affiche_freud_au_maroc_big.jpgDerrière son bureau, des étagères accueillent des centaines de livres dont les titres ne laissent aucun doute sur la passion de Paul Dahan : Bijoux du Maroc, Ville de Rabat, Oujda, une ville frontière du Maroc, mais aussi des ouvrages sur la psychanalyse, sur le judaïsme, sur Freud. Cet homme est le fondateur du Centre de la culture judéo-marocaine, ouvert à Bruxelles depuis la fin février 2008 et accueillant une première exposition temporaire « Freud au Maroc, Regards sur l’identité ».

Le musée est l’aboutissement, ou une étape, du cheminement de ce collectionneur, né au Maroc, citoyen un temps d’Israël, de l’Espagne, de pays scandinaves, pour enfin poser ses interrogations à Bruxelles, « une ville aux identités multiples ». Comme Paul Dahan. Comme chacun de nous. D’ailleurs ce musée parle à tous, décloisonne les identités et combat les replis communautaires. « Il invite à rester curieux de la diversité, avance son fondateur. La communauté est comme une famille. Si on ne fréquente qu’elle, elle finit par vous étouffer. » Bulle d’air des questions identitaires, le Centre présente donc la collection Dahan-Hirsch qui rassemble plus de 1 500 pièces, propose une bibliothèque de 8 000 ouvrages, gère un fonds d’archives d’environ 30 000 documents ainsi que 3 000 documents iconographiques et plus de 50 documents audio-visuels. Voilà pour les chiffres !

A peine né, le Musée crée l’événement avec l’exposition « Freud au Maroc, Regards sur l’identité ». « Débuter avec la psychanalyse était une évidence : les trois éléments rêves/symboles/réel sont universels. » Et le visiteur entre dans l’exposition par ces trois éléments reconstitués au sous-sol, avant de découvrir au rez-de-chaussée les rites juifs et musulmans du Maroc. Des babouches de bébé - en cuir pour le bébé juif, brodées pour le musulman - rappellent ainsi ce jeu humain qui oscille dès la naissance entre la ressemblance et la singularité pour exister. L’exposition nous parle ensuite des quatre grands moments de l’existence – naissance, rite de passage, mariage et mort -, avec, en fin de parcours, un sujet bien connu des Marocains d’Europe comme des Juifs : la figure du bouc émissaire. Des documents témoignent entre autres des émeutes d’avril 1912 dans le quartier juif de Fès. « Le bouc émissaire surgit d’une alliance contre un fragile, un faible, rappelle Paul Dahan, qui opte résolument pour la diversité. Plutôt s’allier avec des intelligences qu’avec des nationalismes. »

Olivier Bailly

Centre de la culture judéo-marocaine
place J. Vander Elst, 19
1180 Bruxelles
Informations pour le centre et l’exposition ici : http://www.judaisme-marocain.org/?sec=acc
L’exposition voyagera au Maroc et en Europe. Prochains lieux :
Casablanca (Maroc) : Villa des Arts à l’ONA, du 19 juin au 24 juillet
Rabat (Maroc) : Villa des Arts, du 31 juillet au 23 septembre
Genève (Suisse) : Siège des Nations-Unies du 20 octobre au 7 novembre

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