A Berlin, l’Afrique joue des coudes et des tabous...
De gros flocons de neige tombent sur Potsdamer Platz. Soudain, sur l’écran géant à l’entrée du Berlinale-Palast, le visage de Hiama Habbas (Les Citronniers, Munich…) s’éclaire, image enregistrée. La comédienne est une des rares vedettes du monde arabe ou africain mises en exergue ici. Le 60e Festival du cinéma de Berlin est ouvert sur le monde, mais c’est d’Asie que viennent nombre de films présentés cette année encore.
Pour célébrer ses 60 ans, l’un des trois plus grands festivals de cinéma du monde (avec Cannes et Venise) a organisé une rétrospective : un seul film africain dans ce retour en arrière, Baara de Souleymane Cissé (primé au Fespaco en 1979). Rien dans la compétition officielle, et quelques strapontins dans les sections parallèles. Dimanche soir, le film marocain des frères Noury, The man who sold the world (déjà présenté en compétition au dernier festival de Marrakech), a vu au fil de la projection dimanche soir quelques dizaines de spectateurs partir sans attendre la fin, déroutés par ce voyage dans la folie. Une adaptation d’une nouvelle de Dostoievsky très théâtrale, malgré le recours à toutes les techniques de l’image et du son pour tenter d’entraîner le spectateur. Swel et Imad Noury, enfants terrible du nouveau cinéma marocain, reviennent à Berlin par la grande porte, dans la fameuse sélection « Panorama », quatre ans après un premier court remarqué (Les portes du paradis). On attend avec curiosité les critiques de nos confrères de la presse américaine… Autre film tourné sur le continent, avec un financement suédois, par la cinéaste ougandaise Caroline Kamya, cette fois dans la section « Forum » : Imani, « positif » en swahili : un film aux images superbes (mais bien trop redondantes) de Kampala et de la campagne du nord du pays, pour raconter l’espoir au travers de trois histoires qui s’entremêlent maladroitement sans se croiser. On y voit un pays propret, qui tente de soigner les blessures du passé, porté par les rythmes d’un hip hop qui se veut rédempteur. Un film ougandais, c’est rare, le film était tout juste prêt pour Berlin, la première projection locale aura lieu le mois prochain en Ouganda : la réalisatrice espère que son message passera, sans être parasité par un des tabous levé par le film : deux comédiens qui s’embrassent à l’écran. « On accepte ça des comédiens occidentaux, pas pour les nôtres » a-t-elle expliqué. Autre « tabou » évoqué à Berlin : l’excision. Dès la conférence de presse d’ouverture jeudi dernier, avec une question posée à l’un des membres du jury, l’écrivain somalien Nurrudin Farah (« Territoires ») à propos de Fleur du désert, fim de Sheri Hormann (co produit par l’Allemagne) d’après l’histoire vraie du top modèle somalien Waris Dirie, et visible au marché du film de la Berlinale. Le romancier a répondu qu’il ne l’avait pas vu, mais rappelé au passage que dès son premier roman, il avait évoqué ce qu’il préfère appeler, pour mieux les dénoncer, des « mutilations génitales féminines » pour qu’il n’y ait pas de confusions avec la bénigne et masculine circoncision. Finalement, l’Afrique n’est pas oubliée, il lui faut juste jouer des coudes et des tabous. A suivre…. Jean-Marie Chazeau, envoyé spécial à Berlin
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