mai 2017
Menace terroriste, écologique, démographique...

Attention, patrimoine en péril !

Par Cédric GOUVERNEUR
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Cités anciennes, vestiges archéologiques, réserves et parcs naturels… 23 sites exceptionnels, recensés par l’Unesco, sont désormais mis en danger par les menaces démographiques, terroristes ou écologiques. Mais il est encore temps d’agir.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » En 2002, lors du 4e Sommet de la Terre, Jacques Chirac mettait en garde contre l’indifférence générale face à la destruction de la nature. Quinze ans après, la sentence reste plus que jamais d’actualité. Dressée par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), la liste du patrimoine menacé recense 55 sites, dont 23 se trouvent en Afrique. Le continent cumule les facteurs de risque : pression démographique, braconnage… et, désormais, terrorisme, qui sévit du delta du Nil aux rives du golfe de Guinée.

À l’été 2016, cinq sites de Libye ont ainsi rejoint les rangs de ces chefs-d’oeuvre en péril. Inscrire un bien sur cette liste permet à l’Unesco de lui accorder une assistance, dans le cadre du fonds du patrimoine mondial, et de mobiliser la communauté internationale. Reste qu’avec la crise, « les contributions sont en baisse, explique Mechtild Rössler, directrice du Centre du patrimoine mondial, qui rassemble à travers le globe plus d’un millier de sites naturels et/ou culturels sanctuarisés. Les donateurs traditionnels contribuent de moins en moins, y compris la France ». Dans ce sombre tableau, il existe néanmoins des raisons d’espérer : d’ici la fin 2017, le commerce de l’ivoire devrait être totalement interdit en Chine, le principal débouché des braconniers.

 
 
L’activité humaine, premier facteur de dénaturation
 
La surpopulation et ses corollaires, comme les pâturages abusifs, les exploitations minières et agricoles intensives ou les constructions, mettent à mal les biens naturels et culturels.
 
Immenses espaces vierges au sein de pays en forte croissance démographique et en quête de ressources, les parcs africains se voient convoités pour leur bois précieux, leurs terres, leurs minerais et leurs eaux. En République démocratique du Congo, des mines artisanales sont même en activité au sein de la réserve d’okapis.
 
En Éthiopie – 102 millions d’habitants –, la pression démographique grignote le parc national de Simien (un rival méconnu du Grand Canyon américain). En Égypte, les bâtiments d’Abou Mena, ville sainte chrétienne du IIIe siècle, risquent de s’effondrer en raison des travaux agricoles et de l’irrigation menés à proximité. Et au Niger, le massif éruptif de l’Aïr, un sanctuaire de 77 000 km2 au coeur du Ténéré, pâtit tout à la fois du braconnage, de l’insécurité, et des pâturages abusifs. Ce sont parfois les États eux-mêmes qui louchent sur certains sites : « Des ministres préconisent des projets industriels à proximité immédiate des sites, constate Mechtild Rössler. Nous préférons opter pour un développement durable, à long terme, qui permette d’affronter les enjeux du réchauffement climatique, de la surpopulation et de l’urbanisation. Les discussions ne sont pas toujours faciles… »
 
Dès 2003, l’Unesco a mis en place des « études d’impact patrimoniales » afin d’évaluer, en amont, les conséquences de tout projet (construction de bâtiments, d’infrastructures, modification de l’usage des sols…) susceptible de gâcher la VUE (« valeur universelle exceptionnelle »), le bien nommé critère esthétique fondant l’intégrité et l’authenticité d’un site. Avec le risque, en cas d’altération manifeste, de le voir chassé de la liste du patrimoine mondial de l’humanité, si les autorités ne satisfont pas à leurs obligations concernant sa conservation, telle que définie dans la Convention signée en 1972 par les États-membres.
 
À deux reprises, en Europe et dans le Golfe, l’organisation n’a ainsi pas hésité à sanctionner des projets controversés : à Oman en 2007, le « sanctuaire de l’oryx arabe » s’est fait exclure après la décision du sultanat de sabrer les neuf dixièmes de la zone protégée afin d’y prospecter des hydrocarbures… Et en Allemagne, en 2009, la vallée de l’Elbe à Dresde a elle aussi été retirée, « après la construction du pont à quatre voies de Waldschlössen », rappelle l’experte, l’ouvrage de 635 mètres défigurant ce « paysage culturel » serti de châteaux et de palais.
 
 
Le braconnage, accélérateur de la disparition des sites et des espèces
 
Couplé à la déforestation, ce fléau, qui décime les animaux et réduit leur habitat, ne cesse de faire des ravages.
 
Première consommatrice d’ivoire de contrebande – un kilo s’y négocie plus de 1 000 euros – la Chine prévoit d’interdire, d’ici la fin de l’année, sa commercialisation comme sa transformation en objets de prestige fort prisés par les nouveaux riches. « Cela va dans le bon sens », commente sobrement la directrice du Centre du patrimoine mondial. Il y a urgence : selon le World Wild Fund (WWF), les 410 000 derniers éléphants d’Afrique se font massacrer au rythme de 20 000 par an…
 
Reste que les emblématiques pachydermes ne sont pas les seules victimes du braconnage : selon une étude américaine parue en décembre, il ne resterait que 7 000 guépards, contre 100 000 au début du XXe siècle. Et 60 % des espèces de primates sont désormais en danger d’extinction, selon une étude parue en janvier dans la revue américaine Science Advances. À Madagascar, 87 % des espèces sont menacées. Ne subsisteraient que 2 000 lémuriens maki catta, contre… 500 000 en 2002 !
 
À l’origine de ces hécatombes réside une incompréhension majeure : trop souvent, la conservation des parcs est perçue comme « s’inscrivant dans un programme colonial », au seul bénéfice des touristes étrangers et des élites locales, analysait en décembre dernier George Okello Abungu, représentant du Kenya, dans la revue Patrimoine mondial. La sanctuarisation d’un site implique en effet des restrictions et des contraintes dont l’impact est impopulaire chez les populations voisines. « Le vocabulaire de la Convention de 1972 de l’Unesco est incompréhensible pour le citoyen lambda », constatait Okello Abungu.
 
Parmi les parcs aujourd’hui considérés comme en péril, citons la forêt humide de l’Atsinanana à Madagascar, Virunga, Salonga et Garamba en République démocratique du Congo (RDC), le mont Nimba en Guinée, Niokolo-Koba au Sénégal, Manovo-Gounda en République centrafricaine…
 
« La meilleure solution reste d’impliquer les populations locales, dès les bancs de l’école, explique Mechtild Rössler. Au parc national de la Comoé, en Côte d’Ivoire, nous soutenons les efforts d’Abidjan pour sensibiliser les populations. Partout, d’anciens braconniers ont été formés pour devenir gardiens du patrimoine. » Et cela fonctionne : « Il y a peu, en RDC, on trouvait encore de la viande de gorille au marché de Goma… » rappelle Mechtild Rössler. Désormais, la population des gorilles de montagne de la région des Grands Lacs, si elle demeure dramatiquement faible – seulement 880 individus ! –, est en hausse. Et ce, grâce à une coopération de long terme avec les communautés locales, qui perçoivent le grand singe comme plus précieux vivant que mort.
 
 
 
Le terrorisme et la spirale de l’insécurité
 
À l’image de Palmyre, les trésors archéologiques et oeuvres antiques, victimes collatérales des conflits armés, sont systématiquement saccagés par des fanatiques.
 
Quelques mois avant les attentats du 11-Septembre, les talibans afghans pilonnaient méthodiquement les bouddhas géants de Bâmiyân. Depuis, de Tombouctou à Palmyre, l’acharnement des fanatiques envers le patrimoine culturel jugé « idolâtre » ne s’est jamais démenti. Les terroristes de Daesh, quand ils ne vandalisent pas les antiquités, les écoulent sur le marché noir. Ce pillage leur rapporterait une centaine de millions de dollars chaque année. En décembre dernier, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté une résolution afin « de bloquer une importante source de financement pour les djihadistes », résume Mechtild Rössler. Auprès des grandes maisons de ventes comme Sotheby’s et Christie’s, assure-t-elle, « le message est passé ». Mais comment contrôler les collectionneurs privés, les galeries et plateformes de ventes en ligne ? « Nous travaillons avec les douanes afin d’empêcher la revente sur le marché de l’art d’objets syriens et irakiens. »
 
Au Sahel, les sites du continent pâtissent directement de cette nouvelle menace. Le parc transfrontalier du W, un million d’hectares situés entre le Niger, le Bénin et le Burkina où prospère une faune variée, « se voit désormais confronté aux infiltrations de djihadistes », s’alarme-t-elle. En juillet dernier, l’Unesco a placé cinq sites libyens sur la liste du patrimoine en péril, en raison de l’activité de groupes armés aux alentours : les cités antiques de Leptis Magna, Cyrène et Sabratha, l’ancienne ville de Ghadamès, et celui des peintures rupestres de Tadrart Acacus.
 
La sécurité de ceux-ci ne s’améliorera pas sans un net recul militaire des djihadistes, comme cela s’est produit au Mali en 2013 à la suite de l’opération Serval. À Tombouctou, la porte de la mosquée Sidi Yahia, datant du XVe siècle, vandalisée en 2012 par les djihadistes d’Ansar Eddine, a été restaurée par des artisans locaux. Et pour la première fois, l’un des terroristes destructeurs des mausolées, le Touareg malien Ahmad al-Faqi al-Mahdi, a été condamné à neuf ans de prison par la Cour pénale internationale de La Haye.
 
Reste que l’insécurité latente nourrit une spirale infernale : elle « fait fuir les touristes. Sans eux, il y a peu de bénéfices pour les communautés locales. Et le désoeuvrement facilite le recrutement de jeunes par des groupes extrémistes, qui vont alimenter l’insécurité… »
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