
Hier, j’ai vu Darina al-Joundi sur scène. Et j’ai pleuré.
Sa pièce, « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter », est une claque. Elle s’ouvre sur l’enterrement de son père, qui ne voulait pas qu’on psalmodie le Coran mais qu’on mette du jazz pendant la cérémonie. Ou du Nina Simone. Et Darina de raconter, de dérouler sa vie, aussi mouvementée que l’histoire de son pays natal, le Liban.
La pièce est un cri. Car Darina a fait toutes les guerres. Elle a goûté à toutes les drogues. S’est frottée à la peur et au danger. Et ses amours sont mortes pour mieux ressusciter.
Avant le début de la représentation, elle est assise dans le noir, regardant avec une joie enfantine les spectateurs s’installer dans la salle. Puis, en pleine lumière, elle se présente. « Je vous attendais depuis longtemps. » Elle est désarmante de franchise. Elle a un corps de danseuse, 40 ans (mais elle en fait dix de moins) et un regard de braise. Elle porte une robe rouge. Une couleur qui s’accorde à sa personnalité flamboyante, rappelle celle de la terre de son village d’Arnoun, celle du sang versé pendant la guerre du Liban ou celui de ses premières règles.
Darina dit tout. Son récit fiévreux est traversé par la personne qui a le plus marqué sa vie : son père, réfugié politique syrien, journaliste et écrivain engagé. Un laïc fervent, porté sur la bouteille et sur les femmes, qui a voulu faire de ses filles des femmes libres. Le fou. Il lui a légué une « liberté insensée dans ce pays d’insensés ». Une liberté qu’elle va payer très cher.
Si la pièce vous hypnotise jusqu’au dernier mot, il en est de même du livre que Darina al-Joundi vient de sortir avec la plume complice de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi, aux éditions Actes Sud. Elle lui a tout livré en vrac, il a écrit. J’ai eu du mal à refermer ce livre. Car il y a autant de force dans les pages que sur scène. C’est bouleversant. C’est un livre « sensuel » : on sent, on goûte, on entend. On est à ses côtés, dans le camp de Sabra. « Je pleurais et je vomissais. Cela dépassait la rage, la tristesse, et même la folie. Je me sentais égorgée moi-même. Ce qui m’a fait le plus peur à Sabra, ce ne sont pas les morts, mais ce qui se lisait sur le visage des vivants. Je venais d’avoir 14 ans. » On supporte, comme elle, le bruit des bombes et de la haine. On voit, aussi, la montée de l’islamisme. On erre de désillusion en désillusion. On regrette le Beyrouth d’avant, même si on n’a jamais mis les pieds dans cette ville. A la fin de la guerre, parce qu’elle était trop indépendante, trop libre, Darina a été internée par sa famille. On a voulu lui faire croire qu’elle était folle. Alors qu’elle est juste d’une lucidité douloureuse.
Par Olivia Marsaud