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Révolutions arabes et myopies occidentales

Posté le 08/02/2012 à 15:09 | Vu 711 fois | Commentaires 0ajouter un commantaire

Révolutions arabes et myopies occidentales

Contestation des couches populaires et moyennes, soft power, place des femmes, realpolitik... Vincent Geisser, politologue, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient, s'explique sur la pluralité des situations protestataires et des motivations des acteurs révolutionnaires du monde arabe d’aujourd’hui.

A.M. : Pourquoi cette surprise générale, voire aveuglement, surtout en Europe mais également dans les pays arabes, au début des mouvements ?

Vincent Geisser : Il existe de multiples raisons à cette myopie occidentale sur le monde arabe. Mais la principale d’entre elles réside probablement dans cet héritage idéologique de l’orientalisme du siècle dernier qui tend à présenter les peuples arabes comme immatures politiquement et les sociétés de la région comme sclérosées par la tradition et par la religion. Dans cette perspective, le fait dictatorial était naturalisé, considéré comme un trait dominant du monde arabe, censé être prisonnier de ses valeurs culturelles et religieuses. C’est le mythe de l’Homo Arabicus Dictator qui a été véhiculé par certains intellectuels et personnalités politiques occidentales dans des versions différentes mais se rejoignant sur un point : les dictatures seraient des régimes en phase avec l’état de développement politique du monde arabe, la démocratie apparaissant comme superflue et trop précoce. Ce préjugé était renforcé par le fait que nombre de leaders occidentaux pensaient qu’il valait mieux soutenir des dictatures sécularistes et modernistes (ce qu’elles n’étaient pas en réalité) qui, selon eux, constituaient le meilleur rempart contre le fondamentalisme musulman et l’islamisme radical. D’ailleurs, en Europe, on a longtemps estimé que les seules révolutions possibles dans les pays arabes étaient des « révolutions islamiques ». C’est au nom de cette croyance que la grande majorité des gouvernements européens et nord-américains ont soutenu des régimes autoritaires comme celui de Ben Ali et de Moubarak présentés comme « exemplaires » dans leur lutte contre l’intégrisme islamique. À l’opposé, les Occidentaux refusaient d’envisager l’hypothèse de « révolutions démocratiques », car la démocratie était perçue comme étrangère à la culture politique arabe. Cet orientalisme a aussi fait des dégâts chez certaines élites politiques et intellectuelles du Proche et du Moyen-Orient qui ont contribué à légitimer la représentation culturaliste et péjorative de l’immaturité démocratique des peuples arabes.

Vous parlez de Renaissances. Pourquoi ce mot et pourquoi ce pluriel ? Comment qualifier le monde arabe d’avant ces révolutions ?

Nous avons employé le terme « renaissances » au pluriel pour mieux distinguer les mouvements protestataires actuels du mouvement de la Nahda (en arabe Renaissance) à la fin du XIXe siècle qui était surtout animé par des élites religieuses et intellectuelles (Abdou, Afghani, Kawakibi, etc.) qui cherchaient à concilier islam et modernité. Aujourd’hui, force est de constater que les contestations de la dictature dans le monde arabe sont moins le fait des élites intellectuelles et des oulémas que des individus appartenant généralement aux couches populaires et moyennes qui subissent de plein fouet le déclassement social et l’humiliation politique. Par ailleurs, ces mouvements de protestation sont très différents d’un pays à l’autre, animés par des valeurs, certes, universalistes, mais extrêmement hétérogènes : dignité, liberté, démocratie, lutte contre la corruption, aspiration à une meilleure redistribution des richesses mais aussi des valeurs plus conservatrices liées directement à la morale et à la religion. Par « renaissances », nous cherchons ainsi à mettre en évidence la pluralité des situations protestataires et des motivations des acteurs révolutionnaires du monde arabe d’aujourd’hui.

Quel a été le rôle de l’institution militaire dans ce Printemps Arabe ?

On ne peut pas parler d’« Armée arabe » avec un grand « A » car la position des forces militaires est très différente selon les pays. De ce point de vue, la petite armée tunisienne, formée majoritairement de conscrits et de techniciens, n’a absolument rien à avoir avec les puissantes armées égyptienne et syrienne, qui disposent d’un vrai pouvoir d’influence dans leur société. Toutefois, il est possible de mettre en évidence des évolutions communes à l’ensemble des armées arabes : leur technicisation et leur « civilisation », en ce sens qu’elles fonctionnent de plus en plus selon des normes civiles comparables aux autres institutions de l’État. Même dans les pays arabes extrêmement militarisés, les officiers sont rarement au pouvoir. Depuis longtemps, les régimes arabes ne sont plus des « régimes militaires », des « États casernes » comme disent les spécialistes anglo-saxons. Pour cette raison, il n’est pas étonnant qu’une partie des sous-officiers et des officiers de ces armées soient tentés de rallier les mouvements protestataires pour sauver leurs privilèges mais aussi parce qu’ils vivent de plus en plus comme des citoyens ordinaires, aspirant au changement démocratique.

Ce Printemps arabe est-il le triomphe d’un certain soft power (réseaux sociaux, société civile, médias…). Quels sont les clichés, images d’Épinal, qui ont traversé l’imaginaire médiatique autour de ce PA ?

Certains commentateurs ont parlé de « révolutions numériques », soulignant par là le rôle central des nouvelles technologies. S’il est indéniable que des réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter sont des vecteurs d’information et de mobilisation, il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont que des « moyens ». Les raisons profondes de la « colère arabe » existent indépendamment des nouvelles technologies. Parler de « révolution Facebook », par exemple, c’est vouloir donner une image normalisée et douceâtre des révolutions, en considérant la froideur numérique comme le facteur « numéro un » qui aurait tout déclenché. Il ne faut pas oublier qu’à Sidi-Bouzid, Kasserine, Le Caire, Sanaa ou Homs, ce sont des corps humains qui sont tombés sous les balles des forces de sécurité et non des claviers d’ordinateur ou de téléphones portables.

La place des femmes dans ces révolutions n’a-t-elle pas été comprise que sous le seul prisme d’un certain exotisme, orientalisme (blogueuse contre femme voilée des quartiers populaires) ?

La femme arabe est source de nombreux fantasmes dans l’imaginaire occidental, confortant cette vision dichotomique femmes soumises/femmes rebelles. De ce fait, les médias européens ont eu tendance à ne s’intéresser qu’aux femmes arabes renvoyant à leurs propres critères d’émancipation sociale et politique (jeune, urbaine, occidentalisée, francophone ou anglophone, en lutte contre la tradition, etc.). Or, l’analyse sociologique des mouvements actuels de protestation dans le monde arabe, montre très largement qu’il s’agit d’un cliché : les femmes actrices des révolutions viennent de tous les milieux sociaux, d’horizons religieux et philosophiques très hétéroclites, les jeunes diplômées chômeuses des banlieues populaires côtoyant les bourgeoises des quartiers huppés, les femmes portant le hidjab ou le niqab défilant aux côtés de féministes de gauche… Les médias n’ont voulu retenir que les jeunes blogueuses « sexy », ignorant toutes les autres figures féminines des mouvements anti-dictatures, parce que, dans leur vision, une femme voilée, à moins d’être une fanatique, ne peut pas avoir de conscience politique. Il faut espérer que les images de femmes voilées, scandant des slogans pour la démocratie et la liberté, contribueront à inverser ces clichés orientalistes et exotiques sur la « femme arabo-musulmane ». On peut toujours rêver.

Pourquoi l’Algérie semble-t-elle relativement épargnée. L’angle mort du Printemps Arabe ?

Je ne suis pas spécialiste de l’Algérie. Je ne peux donc émettre que des hypothèses. Outre la configuration sécuritaire algérienne qui a prouvé son efficacité répressive ces derniers mois (mais pour combien de temps ?), il convient aussi d’évoquer le traumatisme de la guerre civile. En Algérie, les plaies de dix ans d’un conflit fratricide ne se sont pas encore refermées. La mémoire des violences militaires et islamistes est encore très présente dans les consciences. De plus, le champ politique algérien est en pleine reconstruction. Les lignes de clivages sont loin d’être nettes et ceux qui, au départ, ont tenté de porter la contestation anti-régime - notamment le Rassemblement pour la culture et la démocratie de Saïd Saadi - n’ont pas vraiment de crédibilité dans les masses populaires. Sur ce plan, je pense qu’en Algérie, comme dans le reste du monde arabe, le vent de la rébellion anti-dictature viendra en premier des couches populaires. Je ne crois plus en la « force protestataire » des élites algériennes.

La Realpolitik, jeu des puissances et intérêts, a-t-elle joué, notamment avec les révolutions avortées de Bahreïn, Yémen et dans une moindre mesure de l’Arabie Saoudite ?

Oui, c’est incontestable. La position des monarchies du Golfe est plus qu’ambivalente. Elles se disent protectrices des aspirations démocratiques des peuples arabes (en Syrie notamment), alors que chez elles, elles refusent la moindre ouverture politique et pratiquent allègrement la répression à l’égard de leurs propres oppositions. Or, aujourd’hui, les pays occidentaux ferment les yeux sur la situation sociopolitique de ces monarchies qui sont pourtant loin d’être des modèles de démocratie et des droits de l’homme. C’est encore une forme de myopie occidentale qui risque de nous coûter très cher, car un jour ou l’autre, le vent de la révolution soufflera aussi sur les monarchies pétrolifères.

Pour l’avenir, vos attentes, vos craintes (sans jouer les augures bien sûr).

L’erreur serait de croire que le passage de la dictature à la démocratie se fera du jour au lendemain. C’est un processus très long et qui peut connaître des vicissitudes, des périodes de restauration partielle des anciens régimes, des résistances d’anciens secteurs (armée, polices, cadres du parti unique, etc.). Le monde arabe traverse encore une zone d’incertitude sociopolitique, où les logiques autoritaires héritées de la dictature coexistent avec des logiques démocratiques portées par les révolutions. Nous sommes encore dans la « zone grise ». Mais une chose est sûre et, celle-là, rien ne pourra plus l’arrêter : la peur a changé de camp. Avant la révolution tunisienne, ce sont les peuples qui avaient peur des dictateurs. Après, ce sont désormais les dictateurs qui ont peur de leur peuple. Et croyez-moi, ils ont de bonnes raisons d avoir peur !

Par Hassina Mechaï

(*co-auteur avec Michaël Béchir Ayari de Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Editions de L’Atelier, 2011.)

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