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YADH BEN ACHOUR : « L’histoire avance et ne recule jamais »

Posté le 17/10/2011 à 20:52 | Vu 1970 fois | Commentaires 1ajouter un commantaire

YADH BEN ACHOUR : « L’histoire avance et ne recule jamais »

C’est un homme libre et il n’est candidat à rien. Ce qui autorise le président de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution à une liberté de parole totale.

JURISTE DE FORMATION, spécialiste en droit public et des théories politiques islamiques, Yadh Ben Achour a été doyen de la faculté des sciences juridiques de Tunis. Parce qu’il est partisan d’un État de droit respectueux des règles démocratiques, il démissionna en 1992 du Conseil constitutionnel. En 2002, il dénonça logiquement la révision constitutionnelle autorisant Ben Ali à se représenter. Il refusera ensuite de s’engager dans toute action avec le gouvernement. Et puis vint la révolution du 14 janvier. Yadh Ben Achour est donc de retour. La commission de réformes politiques qu’il avait accepté de présider est devenue la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique. À quoi ressemblera la Tunisie de demain ? « On ne peut rien affirmer, mais tout espérer », répond-il avec prudence.

AM : Avons-nous vraiment affaire à une « révolution » au sens historique du terme ?

Je ne crois pas qu’il existe vraiment un concept historique unique, encore moins des situations empiriques modèles de révolutions. Approximativement, nous pouvons dire qu’une révolution est un changement à la fois brusque et profond du mode de gouvernement dans un État donné, produisant des effets en cascade dans la société tout entière. À propos de la révolution tunisienne, il faut tout d’abord remarquer que nous sommes aujourd’hui aux toutes premières lueurs de l’événement. Nous n’avons pas assez de recul pour juger définitivement, mais ce que nous pouvons déjà constater, c’est le caractère à la fois inattendu, brusque et très dense de l’événement que nous avons vécu entre décembre 2010 et janvier 2011 et dont les effets se poursuivent aujourd’hui et se poursuivront dans l’avenir. La forteresse de la dictature est tombée. Un modèle de gouvernement fondé sur le monolithisme, le parti unique, la peur et le mensonge, ayant derrière lui un demi-siècle d’existence, est rejeté. Nous vivons réellement aujourd’hui dans une société pluraliste. Les revendications de justice sociale sont devenues extrêmement contraignantes et chaque gouvernement, dans l’avenir, devra y répondre. Le discernement politique se développe dans toute la société civile. La politique est descendue du sommet de l’État vers la société. Elle n’est plus l’apanage des seuls gouvernants. Tous ces éléments nouveaux nous habiliteraient à affirmer qu’il s’agit bien d’une révolution. Mais n’oublions pas que l’ordre ancien est toujours là, défend et continuera à défendre ses intérêts et ses positions au cours des prochains mois et les prochaines années. Il faut faire avec. Il faut faire également avec cette fatalité de l’histoire que Napoléon a exprimée en affirmant : « Dans les révolutions, il y a deux sortes de gens : ceux qui la font et ceux qui en profitent. » Espérons, pour la nôtre, que ceux qui l’ont faite imposeront leur voix à ceux, nombreux, qui veulent en profiter. Nombre de thuriféraires de l’ancien régime l’ayant encensé à travers radio, télévision, presse et édition sont aujourd’hui devenus des « révolutionnaires ».

La Constituante est-elle le meilleur chemin pour fonder la nouvelle Tunisie ?

Cette question n’a pas de sens. L’Histoire et l’enchaînement des événements ne constituent pas un ordre moral. Il n’existe pas, dans ce domaine, de pire et de meilleur. Personne ne peut honnêtement vous dire s’il était préférable de rester sous l’empire de l’ancienne Constitution de 1959 et d’organiser des élections présidentielles ou s’il valait mieux organiser un référendum sur la Constitution ou encore procéder à l’élection d’une Assemblée constituante accompagnée de je ne sais quelle autre procédure de votation. Pour savoir où est le meilleur et où est le pire, il faut procéder à de multiples expérimentations, revenir au point zéro et recommencer les expériences. Cela évidemment est impossible. L’Histoire avance et ne recule jamais. Dans le cycle des événements historiques, nous croyons choisir, mais nous sommes en grande partie dirigés par des forces qui échappent à notre maîtrise. Et les actes politiques sont imposés plutôt que décidés. En s’agitant comme des fous à travers nos partis politiques, nos débats électoraux, nos batailles d’idées, nos conflits idéologiques, nous avons l’impression de décider de tout et de diriger l’Histoire comme un capitaine derrière son gouvernail. Mais ce n’est là qu’une illusion. La volonté des hommes, dans ce domaine, est quasiment nulle. L’Histoire est le domaine par excellence de la fatalité, et la vie politique est une scène de théâtre.

Quel bilan faites-vous de l’action de la Haute Instance ?

En tenant compte des données qui sont intrinsèquement les siennes, et qui ne sont malheureusement pas faites pour faciliter sa tâche, elle a réussi le maximum de ce qu’elle devait faire : préparer le cadre institutionnel qui doit servir de base aux élections du 23 octobre. Si des élections pour une Assemblée constituante peuvent avoir lieu aujourd’hui, c’est grâce au travail de la Haute Instance. De ce point de vue, personne ne peut dire le contraire. On aurait pu faire plus. Mais il ne faut jamais oublier qu’il s’agissait d’une course contre le temps. Dans ce type d’épreuve, le temps est toujours gagnant.

On a vous a reproché d’agir comme le patron d’un Parlement autoproclamé et non élu…

Ceux qui le disent ne savent pas ce qu’est un Parlement et ne savent donc pas de quoi ils parlent. Nous avons répété mille fois, mes collègues et moi-même, que la Haute Instance était un organe de proposition. Ce n’est pas un législateur. Sinon, comment expliquez-vous ces débats virulents autour de l’article 15 du décret-loi électoral ou de l’article 8 du texte relatif à l’Instance supérieure indépendante pour les élections, ou aujourd’hui les débats sur l’audiovisuel ? Si la Haute Instance était un Parlement, ces questions n’auraient pas été posées de cette manière.

De quoi êtes-vous le plus fier ? De quelle mesure ?

Concernant la Haute Instance, d’avoir pu faire ce que nous avons fait, avec les moyens et les ressources humaines dont nous disposions. Et, sur un plan personnel, d’avoir réussi à mettre onze partis d’accord sur la déclaration du processus de transition du 15 septembre 2011.

Votre déception principale ? Votre regret ?

Ma déception, c’est d’avoir découvert les vices de construction qui peuvent atteindre certains cerveaux, ce qui m’a conduit à des considérations sur les secrets, les sens et les non-sens de la « justice » qui président à tout cela. La médiocrité, de nos jours, s’étale au grand jour, notamment à travers la presse. Mon regret est d’avoir succombé au débordement et d’avoir pris parfois de mauvaises décisions. Je parlerai ensuite de ma crainte : que les riches ne saisissent pas le sens de la révolution et continuent à agir comme si de rien n’était. On s’en souviendra le jour ou la réforme fiscale sera à l’ordre du jour.

Quels enseignements personnels tirez-vous de votre action à la tête de la Haute Instance ?

Le politique est un seigneur, son principe est la raison ; la politique est une femme, son principe est la séduction. Et les politiciens sont des amoureux, leur caractère les fait tomber dans les rets de la séduction. J’ai eu la chance, dans ma courte mais dense traversée de la chose politique, de ne pas agir comme un politicien. Je ne peux vous en dire plus. Mais je vous écrirai un jour un livre en trois parties sur la raison, la séduction et la passion en politique.

À quoi ressemble aujourd’hui la Tunisie nouvelle ?

Je répondrai à votre question de la même manière que j’ai répondu à Chafik Mesbah, qui m’interrogeait pour Le Soir d’Algérie. Ce long entretien a été publié les 12 et 13 août par le quotidien algérien. Le journaliste m’a posé la question suivante : « Quel tableau pourriez-vous dresser si vous aviez à évoquer atouts et handicaps de la Tunisie démocratique ? » Je lui ai répondu ceci : « Première partie : atouts. Nous étions un corps rachitique, enterré, étouffé, privé de respiration. Nous sommes devenus de véritables athlètes de la liberté, aux muscles reluisants. Deuxième partie : handicaps. Les athlètes n’ont pas d’arbitre. Ils vont dans tous les sens. » Pour mettre à jour, j’ajouterai ceci : la déclaration commune du 15 septembre, signée par onze partis politiques représentés par des hommes de grande valeur, montre que les athlètes se sont astreints à une règle du jeu. Ça nous tranquillise. Mais ce n’est là qu’une partie du bilan. La révolution de la « dignité » attend encore une réponse. Il est temps de se préoccuper plus profondément du problème social et économique, de l’équilibre régional et de la réforme fiscale.

Et si les partis islamistes remportaient une majorité, même relative ?

Sur ce point, je reprendrai également ce que j’ai dit à Chafik Mesbah. Le mouvement islamique en Tunisie, c’est-à-dire, en fait, Ennahdha, le groupe social qu’il représente, l’idéologie et les convictions qu’il incarne, constitue un élément important de notre tissu social. Il serait à la fois aberrant et injuste de l’ignorer. Il faut cesser de considérer Ennahdha comme une monstruosité ou un démon de notre société. C’est pour cette raison que je préfère appeler Ennahdha un parti « islamique » plutôt qu’un parti « islamiste ». Ennahdha charrie évidemment et objectivement avec lui, quand bien même il s’en défendrait, tout le fonds historique propre à l’islamisme. Ce fonds est loin de constituer une garantie pour les libertés démocratiques. Nous le savons non pas simplement par la théorie, mais par des expériences politiques de pays tels que l’Iran, l’Arabie saoudite, le Pakistan, l’Afghanistan, le Soudan, ou même à travers l’expérience d’un État africain fédéral multiconfessionnel comme le Nigeria. De ce côté-là, et du point de vue de la liberté démocratique, le tableau n’est pas très brillant. Pour rompre définitivement avec ce handicap, Ennahdha doit travailler et concentrer ses efforts sur trois points essentiels. Tout d’abord se « tunisifier » au maximum, c’est-à-dire développer sa « tunisianité » au détriment de son « islamité ». Ce travail doit se faire en particulier au niveau des moeurs et des comportements, mais également de la philosophie du droit et des grandes conceptions du droit constitutionnel, du droit civil et des autres branches du droit de ce parti. On me répondra évidemment que l’islamité fait partie de l’identité tunisienne, mais il faut saisir, dans ce que je viens de dire, la nuance de sens. Il ne s’agit pas de se défaire de son islamité, mais de réajuster la balance. En deuxième lieu, ce parti doit clarifier d’une manière totale et complète sa position sur l’État, son caractère civil et démocratique. Sur ce point, il y a encore quelques ambiguïtés. Il est temps que la Nahdha nous envoie un signe clair, massif et définitif sur son engagement à l’égard de la démocratie et de l’État de droit. L’ambiguïté doit être levée, sans aucune équivoque. C’est à cette condition qu’Ennahdha deviendra crédible aux yeux de tous ceux qui craignent le retour du refoulé. En troisième lieu, sur le plan de l’action politique, Ennahdha doit rompre de manière non équivoque avec les franges islamistes radicales auxquelles il continue de conter fleurette. Cette attitude dessert ce parti, dans la mesure où elle le maintient dans une logique de contrainte et d’oppression sur les citoyens, voire de violence. La Nahdha doit compter sur ses propres forces, repérables, visibles et claires, et non des forces occultes qu’elle tente de maintenir dans son giron par tactique électorale et pour augmenter le socle de ses partisans. Une telle attitude se retournera fatalement un jour contre ce parti. Concernant l’instance, je n’ai personnellement aucun problème avec les représentants d’Ennahdha ou leurs proches. Ce sont des amis que je respecte et que j’estime sincèrement. Ce sentiment s’est accentué au cours des négociations d’août-septembre 2011 qui ont abouti à la déclaration du 15 septembre. Le représentant d’Ennahdha, Ali Laaraiedh, a fait preuve au cours de ces négociations d’une assiduité, d’une finesse d’esprit, d’un sens de la pondération et de la conciliation qui m’ont étonné et laissé admiratif. Je ne crois vraiment pas qu’un parti responsable s’amuserait à agir ainsi uniquement pour faire bonne figure. Ce serait très dangereux pour lui. Je n’ai donc pas de raison de me méfier. Il faut savoir reconnaître aux hommes leur valeur. Tout cela me donne de la confiance et de l’optimisme dans l’avenir, au cas où Ennahdha remporterait, comme vous dites, une majorité même relative.

Pensez-vous que laïcité et islam peuvent cohabiter ?

Ils le peuvent si on leur en offre les conditions. J’ai plusieurs fois écrit que la laïcité pouvait seule permettre à la religion d’être d’accord avec son principe de base qui est la liberté. Une religion construite sur la contrainte politique et le conformisme social n’a pour moi aucune valeur. Elle devient alors l’instrument principal de l’oppression politique. Ben Ali n’a cessé d’utiliser le sentiment religieux à des fins politiques. Cela faisait partie des mensonges quotidiens du régime.

Est-ce qu’on vous a déjà proposé de jouer un rôle important après l’élection de la Constituante ?

Oui. Mais je dispose d’une capacité de résistance très forte contre la pression de l’opinion.

Pour qui allez-vous voter ?

Pour ceux que j’estimerai les meilleurs pour diriger le pays, en espérant ne pas me tromper.

Propos recueillis Par Emna BEN JEMAA, à TUNIS

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Commentaires

  1. turki
    après tous mes respects pour ce que vous etes, vous faites ou vous représentez;pensez vous qu'ennahdha est sur le chemin de la laicité dans le concept musulman ou qu'elle est en voie de le faire et auquel cas,doit on la laisser se débattre seule avec sa base ou l'aider à s'en démarquer?

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