
En novembre 2001, Am publiait une tentative de portrait de l'ennemi public numéro un. Ce texte et l'analyse du personnage restent d'actualité, au lendemain de la mort d'Oussama Ben Laden. Nous vous proposons sa relecture.
Depuis près de vingt ans, du Soudan à l’Afghanistan, Oussama, fils de Mohamed, mène sa guerre. Il construit son réseau, prépare des batailles au nom d’un islam bafoué et humilié. Il s’attaque à l’Amérique, à la puissance conspiratrice qui veut démanteler la Oumma, la communauté des croyants. Ben Laden n’est pas le héros maléfique d’un mauvais rêve. Il n’est ni messager, ni prophète, ni envoyé du diable. C’est un être de chair et de sang, doué d’intelligence, un acteur central dans le jeu violent et dangereux auquel se livrent les hommes. Ceux qui, aujourd’hui, l’accusent des pires crimes, les Américains, l’Occident, les Saoudiens, sont ceux-là mêmes qui l’ont fabriqué et nourri pendant des années. Ceux qui l’encensent pour avoir mené la première grande bataille victorieuse de l’Islam contre l’Occident depuis le règne de Soliman le Magnifique n’ont pas la lucidité de voir l’extrême faiblesse de leur nation, leur marginalisation à l’échelle du monde.
Étonnant destin que celui de cet homme qui aurait pu vivre sous les lambris des palais dorés d’Arabie et qui préfère la solitude des montagnes glacées d’Afghanistan. Finalement, celui qui se réclame du djihad n’est peut-être qu’un symbole, un moyen pour les uns et les autres de matérialiser leurs frustrations et leurs désirs de vengeance. Depuis le 11 septembre 2001, l’Amérique est en guerre contre des gens qu’elle ne connaît pas. Elle n’arrive pas à identifier l’ennemi, ni même à cerner sa nature. Ben Laden arrive à point nommé pour incarner « ce mal » auquel il faut bien donner un visage, une consistance. Tout comme il donne aussi une humanité, une réalité à la frustration, à l’humiliation d’une bonne partie du monde musulman et du monde pauvre à la recherche de héros extrêmes qui pourraient changer l’ordre des choses.
Pourtant, cet homme surmédiatisé, estampillé ennemi public international numéro un, cet homme à la confluence de toutes ces violences et de toutes ces frustrations, cet homme dont la tête a été mise à prix (10 millions de dollars, 11,3 millions d’euros), cet homme reste un mystère. Qui se cache derrière le « terroriste », derrière « l’incarnation du mal » ? Qui est ce « héros » que les masses paupérisées et désespérées adulent comme un sauveur ? Qui est ce croyant pour qui le djihad légitime le massacre d’innocents ? Qui est Oussama Ben Laden ? Ou plutôt qu’est-ce qu’Oussama Ben Laden ?
Le visage de la foi ?
Impressionnante réalité de l’image. Cet homme n’a pas le physique de l’emploi. Il porte le prénom d’un lieutenant du Prophète qui mena les campagnes de Syrie. Il y a du magnétisme, de la grâce, de l’intelligence, de la force dans le visage. Il y a même eu longtemps une étonnante douceur qu’accompagnait ce sourire des hommes bons et généreux. Personne n’ose le dire franchement, mais le personnage est beau. Ses traits ont quelque chose de pur, de religieux. La barbe accentue la dimension ascétique du personnage. Le milliardaire s’habille simplement, en blanc. Il paraît « léviter », en suspension, sûr de lui, de sa mission. Il est grand, plus de 1,90 m, maigre, on dit qu’il claudique légèrement, mais rien dans son apparence ne trahit la faiblesse ou la fragilité.
Cet homme sait parfaitement utiliser les médias, l’arme traditionnelle de l’Occident. Sur ses (rares) photos, il joue avec la lumière. Il pose, il séduit. Il a l’air chaleureux, sincère, calme, déterminé. La fameuse vidéo diffusée par la chaîne Al-Jazira, le jour des frappes américaines sur l’Afghanistan (le 30 septembre 2001), en est la preuve. Alors que se déchaîne la colère de l’Oncle Sam, voilà un homme seul, caché dans une montagne, qui incarne la force, la résistance. Le décor est parfait, d’une terrible nudité. Ben Laden est devant un mur de pierres, un kalachnikov posé à son côté. La montre est à la main droite car, paraît-il, la main gauche doit rester sans ornement. Sa tête est ceinte d’un turban blanc. Il est à genoux, humble, les jambes repliées, dans la position de la prière. Et il porte une veste militaire que les Américains identifieront rapidement comme appartenant à un stock de leur armée…
Progressivement, son expression a pourtant changé. Sur les dernières photos ou images vidéo, le regard s’est durci, à la fois fuyant et brutal. On y lit de la violence, de la méfiance. Ben Laden scrute les alentours, en permanence, comme un animal aux aguets. Dans son étrange séduction, il fait peur. Derrière la beauté apparente, on sent poindre l’orgueil démesuré, peut-être une forme de folie. Le personnage mystique, le commandeur des humiliés, l’homme investi d’une mission se transforme lentement. Il devient l’antihéros à la prétention exorbitante, celui qui veut changer à lui seul le monde, par les armes. Il y a, dans cette volonté à la fois désespérée et démesurée de bouleverser l’ordre des choses, une tentation totalitaire et impitoyable qui fait frémir.
Son histoire
Tous les experts de la CIA et des grands services occidentaux tentent de retracer la vie d’Oussama Ben Laden et d’établir un profil psychologique qui permettrait de mieux comprendre ses actions. Sans succès. Malgré les spécialistes et les millions de dollars, son parcours reste largement une énigme.
Retour aux origines. En Orient, parler de la famille Ben Laden, c’est comme si l’on parlait d’IBM ou de Microsoft. Le groupe Ben Laden est l’une des multinationales les plus prospères du Golfe. On estime le chiffre d’affaires de cette entreprise familiale à près de 5 milliards de dollars (5,65 milliards d’euros) par an. Ce sont les « maçons du roi », et leur fortune suivra la hausse exponentielle des revenus pétroliers du royaume. Mohamed, le père, selon un ingénieur français qui travailla avec lui, ne savait ni lire ni écrire. Il signait d’une croix mais il était doté « d’une intelligence prodigieuse ». Originaire d’Al Ribat, un bastion fondamentaliste du Sud-Yémen, Mohamed Ben Laden commence sa carrière comme docker sur le port de Djeddah. Les hasards de l’histoire et sa volonté feront de lui l’homme de confiance et le bâtisseur du roi Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur de l’Arabie saoudite…
Oussama est l’un des cinquante-quatre enfants de ce patriarche. Il voit le jour, semble-t-il, le 10 mars 1957, à Riyad, au sein donc d’une famille richissime, introduite dans le sérail royal. Dans sa jeunesse, il effectue plusieurs voyages en Europe avec ses frères et sœurs, à Oxford, en Suède… Dans El Correo, un quotidien de Bilbao, une Espagnole raconte qu’elle a rencontré Oussama et deux de ses demi-frères à Oxford, en Angleterre, pendant l’été 1971. Ils suivaient des cours d’anglais. Elle se souvient de quelqu’un de timide, attachant, très mûr pour son âge, « étonné » par les mœurs et l’agitation des Occidentaux. Le petit groupe se voyait souvent, et les garçons emmenaient les filles faire un tour en barque sur la rivière.
Selon différents témoignages, Oussama est particulièrement proche de sa mère, une très belle femme qui fut, semble-t-il, plus une concubine de Mohamed Ben Laden qu’une épouse légitime (au sens saoudien du terme…). Il fait ses études en Arabie saoudite, à l’université du roi Abdelaziz de Djeddah. Certaines sources évoqueront un personnage double : Oussama l’austère dans son pays et Oussama le « noceur » (boîtes de nuit, alcool, femmes) à Beyrouth. Elles ont été contredites par des membres de la famille, en particulier par une de ses belles-sœurs, Carmen Ben Laden : « Il était un homme rigoriste, a-t-elle confié à la chaîne de télévision française TF1, qui refusait même de rencontrer les épouses de ses frères… »
La suite des événements est plus ou moins connue (voir encadré page 46). À partir des années quatre-vingt, le personnage rompt progressivement avec sa famille, son éducation et son destin tracé à l’avance. Le rejeton d’une grande dynastie saoudienne tourne le dos à une vie d’honneurs et de richesses, pour prendre un chemin qui fera de lui le premier terroriste global de l’Histoire. Départ pour l’Afghanistan où il mène le djihad contre les Russes, retour au pays en héros, fondation d’Al-Qaida (la base ou le fondement, selon les traductions), rupture avec la famille royale, exil à Khartoum, premiers attentats anti-américains, la clandestinité, retour en Afghanistan et ce fameux jour du 11 septembre 2001… Tout au long de ces années, les mystères s’accumulent : a-t-il été l’agent des services américains, et/ou pakistanais ? Quels sont ses liens réels avec sa famille et avec la monarchie saoudienne ? Quelle est l’étendue réelle de sa fortune… ?
À toutes ces questions, il n’y a pas de réponses, ou des réponses contradictoires. Depuis vingt ans, Oussama Ben Laden, fils de Mohamed, est un homme de l’ombre aux réalités multiples.
Le message des mots
Il suffit de lire ses bayans (déclarations), d’écouter ses cassettes ou ses enregistrements vidéo pour comprendre que cet homme se considère « en mission », il commence un « long travail », il parcourt une « longue route » qui consiste à libérer la Oumma des m usulmans de quo; l’agression », de « l’injustice », de « l’humiliation » dont elle victime. Cette agression dure depuis plus de « quatre-vingts ans », allusion probable à la chute de l’empire ottoman et au début de l’émigration juive en Palestine. Cette agression prend la forme d’une « conspiration » dirigée par les États-Unis et qui associe les chrétiens et les juifs. Toujours selon Ben Laden, la preuve de cette conspiration se trouve dans le sort réservé aux musulmans de Palestine, d’Irak, de Tchéchénie, de Bosnie, du Cachemire... Aujourd’hui, le monde serait divisé en deux, la maison de la paix et la maison de la guerre, la maison des croyants et la maison des infidèles. Chaque musulman doit assumer ses responsabilités et défendre sa religion.
L’occupation de l’Arabie, « la terre des deux lieux saints », par les forces de « la croisade » revient comme un leitmotiv. La famille Saoud, traîtresse à la cause, est violemment critiquée pour avoir laissé s’installer l’armée des infidèles sur son territoire. Mais l’on trouve également des références à la gestion calamiteuse du pays, à l’endettement, à l’absence… de liberté de la presse. Ben Laden suggère également de protéger les ressources pétrolières et de recourir au boycottage. Il apostrophe la monarchie : « L’argent que vous investissez, que vous payez pour acheter des produits américains, se transformera en balles et en munitions contre nos frères de Palestine et demain contre les enfants de notre pays… » La stratégie de reconquête de l’islam passe d’ailleurs par l’instauration d’un pouvoir « juste » et « honnête » en Arabie saoudite qui ne soit pas inféodé aux « croisés ».
Le discours paraît souvent alambiqué, perclus de références discutables au Coran, d’analyses politiques et historiques fumeuses, mais c’est un discours qui touche, qui perturbe, parce qu’il s’adresse aux pôles les plus instables des sociétés musulmanes. Les extrémistes qui sont minoritaires et les déshérités qui sont désespérés se retrouvent dans le langage de violence du djihad. Ils y voient une chance inespérée de renverser la dictature des puissants. Mais la schizophrénie du monde arabe et musulman depuis le 11 septembre, le silence des élites, des intellectuels montrent aussi que le discours Ben Laden touche aussi les plus modernes, les plus éduqués. Ces hommes et ces femmes sont effarés et repoussés par la violence aveugle, par le terrorisme sanglant que les réseaux du Saoudien instaurent au nom de l’islam, mais ils sont aussi conscients de l’injustice qui frappe leur monde. La Palestine, l’Irak, l’impunité d’Israël ont nourri un anti-américanisme profond, viscéral, largement exploité par Oussama Ben Laden. Ces élites constatent que l’amitié avec les Occidentaux ne sert à rien, que l’Occident fait ce qu’il veut et que ce qu’il veut n’est jamais favorable aux Arabes ou aux musulmans. Que, sur le fond, Ben Laden a peut-être raison…
Les attaques du 11 septembre ont provoqué un sentiment trouble. Il y a eu de vrais élans de compassion, d’humanité, une profonde tristesse pour les victimes, l’expression claire du refus du terrorisme. Mais il y a eu aussi une forme d’admiration devant l’efficacité, la brutalité, la « qualité » de l’attaque. Dans les esprits, l’anti-américanisme pouvait justifier ces entorses à la civilisation.
Pour Oussama Ben Laden, les innocents qui meurent en route sont de toute façon « le prix à payer ». Dans cette guerre impitoyable, il n’y a pas de place pour la pitié. D’ailleurs, sont-elles vraiment innocentes, ces victimes ? Oussama Ben Laden l’a dit à plusieurs reprises : « Pourquoi ces innocents juifs, chrétiens, musulmans, demeurent silencieux pendant que l’on massacre nos frères. Leur silence les rend complices… » Terrifiant.
Ceux qui l’ont approché
Moins d’une dizaine de journalistes ont fait le chemin d’Afghanistan pour rencontrer Oussama Ben Laden. On retrouve dans leurs témoignages des éléments récurrents. Ben Laden dispose, ou plutôt disposait, de plusieurs intermédiaires, un peu partout, qui testaient et sélectionnaient les postulants à la rencontre. Le voyage passait immanquablement par Islamabad, puis Peshawar, avant l’entrée en Afghanistan (sans passeports, sans visas…). Puis, c’était la route, longue, interminable, dangereuse, vers l’un de ses camps. Une fois sur place, la sécurité est maximale. Ben Laden répond en arabe, à des questions déterminées à l’avance. Il n’y a pas à proprement parler de dialogue. Il fait passer son message. Il maîtrise l’exercice, partie intégrante du djihad.
Deux témoignages particuliers méritent d’être racontés.La biographie autorisée d’Oussama Ben Laden existe. Elle est signée Hamid Mir, un journaliste pakistanais renommé. L’auteur n’attend plus que le feu vert du chef d’Al-Qaida pour que le livre sorte. En 1996, Hamid Mir, alors rédacteur en chef du Daily Pakistan, rencontre le mollah Omar, chef suprême des talibans, à Kandahar. Mir demande à rencontrer Ben Laden. Omar ne promet rien. Quelques semaines plus tard, en février 1997, Mir est contacté par un intermédiaire semble-t-il algérien. L’homme le soumet à un véritable interrogatoire de personnalité, il lui pose même des questions sur ses convictions religieuses. Celui-ci revient en mars : « Tenez-vous prêt, vous partez demain avec votre photographe. » Début d’un incroyable voyage via Peshawar. De l’autre côté de la frontière, ils marchent à pied assez longtemps. Une jeep les attend pour attaquer la montagne. Au bout de quelques heures de route, les deux journalistes se retrouvent les yeux bandés. Puis ils arrivent aux environs de Jalalabad, dans les montagnes, dans une sorte de camp retranché où se trouve une bonne centaine d’hommes armés. Mir raconte son aventure au quotidien français Libération : « Nous avons subi une fouille au corps humiliante. Ils m’ont fait déshabiller et m’ont palpé les testicules, puis ils m’ont soumis à une échographie du ventre. Ils ont cassé tous mes stylos, en disant qu’ils les remplaceraient par des stylos de luxe… » Une demi-heure plus tard, Ben Laden les accueille dans une pièce pour dîner. La salle est confortable avec télévision, vidéo, livres. Le dîner copieux, un mouton entier arrosé avec du… Pepsi-Cola.
Hamid Mir est terrifié par ce que Ben Laden sait de lui et de son travail : « Il m’a dit, avec le sourire, vous avez un fils, le nom de votre père est X, vous avez quatre frères et une sœur, je connais vos amis (il cite trois noms). Il m’a donné mon numéro de compte en banque, et même le numéro de téléphone de ma maîtresse. J’ai réalisé que si je dévoilais la moindre information sur le lieu où il se trouvait, si je le trahissais, je serais tué. »
Hamid Mir se montre donc discret sur ce qu’il a vu et entendu. Il évoque un homme méthodique, âpre au gain, qui négocie ses droits d’auteur pied à pied. Il évoque un esprit étrangement attiré par les chiffres, les calculs, les repères économiques. Oussama, en comparant les prix du pétrole et les années, lui raconte que les Américains doivent 30 milliards de dollars (33,9 milliards d’euros) aux Arabes. Il parle des victimes, toujours en termes de chiffres. « Il parlait du viol de cent dix femmes par les Israéliens depuis 1947, de la mort de cinquante mille enfants et de soixante-dix mille adultes entre 1947 et 1996. Quand il s’appuie sur des sourates du Coran, il devient impossible d’argumenter avec lui. Même si, en fait, il ne connaît de l’islam que les principes généraux… »
Robert Fisk, lui, grand reporter au quotidien britannique, The Independent, est le seul journaliste occidental à avoir rencontré Oussama Ben Laden, au Soudan d’abord, puis en Afghanistan à diverses reprises. Le portrait qu’il trace de « l’ennemi public numéro un » est étonnamment nuancé. On retrouve la rhétorique anti-américaine, la violence du propos, l’immensité de l’ambition. On retrouve également ces décors de montagne escarpés, désertiques, glaciaux. Le 20 mars 1997, Ben Laden lui parle de l’Amérique, de son désir d’en faire l’ombre d’elle-même. Fisk décrit un camp démuni, froid, perché sur un sommet. Il évoque un personnage à la limite de la mythomanie, particulièrement soucieux de sa célébrité, mais isolé. Lors d’une des rencontres dans la nuit afghane, Ben Laden se précipite sur les journaux arabes que Fisk a apportés. Il ne semble pas être au courant de ce qui se passe. Il paraît même ne pas avoir de radio. Rétrospectivement, Fisk, au lendemain du 11 septembre, a du mal à voir en cet homme « le parrain du terrorisme international ». « Je me suis demandé en regardant les images de New York, si Ben Laden n’était pas aussi étonné que moi de les voir. À supposer qu’il ait la télévision… »
Fisk parle longuement avec Ben Laden de sa période afghane, de la guerre contre les Soviétiques et l’Armée rouge. Lors d’un des voyages, un homme de main l’emmène sur la terrifiante « piste Ben Laden », aménagée sur les sommets, pour que les moudjahidine puissent plus aisément tirer des missiles anti-aériens Blow Pipe sur les Mig russes : « La Toyota manquait de verser en permanence dans des ravins vertigineux. Le chauffeur souriait : Toyota, c’est bon pour le djihad. »
Fisk raconte avoir rencontré, quelques années plus tard, un ancien officier de renseignements russe qui avait passé plusieurs mois en Afghanistan pour tenter d’organiser la liquidation du terroriste. D’après l’officier, ils avaient échoué parce que ses hommes ne se laissaient pas acheter : « Personne ne voulait le trahir… »
Robert Fisk conclut sur une anecdote certainement révélatrice pour comprendre Oussama Ben Laden : « Lors d’une attaque contre une base soviétique proche de Jalalabad, un obus de mortier est tombé à ses pieds. Dans les fractions de seconde de rationalité qui ont suivi la chute, il a éprouvé, c’est ce qu’il m’a dit, un grand calme, une impression d’acceptation sereine, qu’il a attribuée à Dieu. L’obus n’a pas explosé. » Au grand désespoir, aujourd’hui, des Américains.
Instigateur ou inspirateur ?
Il n’y a guère de doute possible. Oussama Ben Laden mène une guerre contre l’Occident en général et les États-Unis en particulier. Au nom de cette guerre, il justifie le recours au terrorisme, les attaques contre des cibles civiles, contre des innocents. Il veut tuer, blesser, pour faire reculer ses ennemis.
Mais on a du mal à croire qu’il est le deus ex machina du terrorisme mondial, le responsable direct de toutes les attaques, l’esprit et le glaive de toutes les opérations anti-américaines. Voilà un homme isolé dans les montagnes, objet de la plus vaste enquête de renseignements et de police de l’histoire sur un individu ! La plupart des témoignages le décrivent comme quasiment reclus dans des camps aménagés dans la pierre. Il est recherché depuis plus de dix ans par les grands services occidentaux. Serait-il vraiment capable de diriger des milliers d’agents dormants, de monter des opérations complexes aux quatre coins du monde, de transférer des millions de dollars d’un bout à l’autre de la planète ? Avait-t-il réellement la capacité d’organiser et d’exécuter une opération comme celle du 11 septembre, qui nécessite pourtant un travail logistique et humain impressionnant ?
On a du mal à comprendre comment tout cela aurait pu être décidé, géré, mis en œuvre à partir d’un camp perdu, sans équipement informatique, sans télécommunication de pointe. Pour survivre, Ben Laden doit rester caché, et la moindre communication par satellite lui vaudrait certainement un « retour » de missile…
Ben Laden n’est-il pas avant tout un chef « spirituel », plus qu’un chef « opérationnel » ? D’ailleurs, lui-même n’a jamais reconnu officiellement les actions qu’on lui attribue. Ni les attaques du 11 septembre, ni celle contre le navire USS Cole, ni les attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar es-Salam. Il prend soin de démentir, tout en remerciant « Dieu d’avoir permis une telle action ». En janvier 1999, dans une interview donnée à l’hebdomadaire américain Time, Oussama Ben Laden précisait d’ailleurs sa place dans la lutte : « Notre rôle est d’inspirer et, par la grâce de Dieu, certaines personnes ont répondu à cette inspiration… »
Tout cela en dit long sur le fonctionnement probable du réseau Al-Qaida, fondé par Ben Laden en 1988. Le réseau n’est certainement pas une organisation hiérarchique strictement verticale. Il fonctionne à géométrie variable, selon les possibilités : parfois instigateur, d’autres fois opérationnel, d’autre fois encore financier ou conseiller… Al-Qaida semble se diviser en une multitude de cellules, largement indépendantes les unes des autres, mais qui s’inspirent toutes d’un même chef. Ces cellules recrutent à partir de tous ceux qui sont passés par les camps d’entraînement afghans dans les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix, c’est-à-dire entre 15 000 et 20 000 « militants ». Ces hommes recrutent eux-mêmes des croyants en rupture de ban, désespérés, prêts à tout pour rejoindre le djihad et donner un sens à leur vie et à leur mort. La « nébuleuse » s’agglomère donc toute seule, recrutant des humiliés qui décident de tuer et de mourir, au nom de décisions émises par un chef lointain. Ces groupes préparent leurs opérations dans une relative indépendance, assurés du blanc-seing de la direction « idéologique et religieuse » du mouvement.
En d’autres termes, il n’y a pas un mais plusieurs dizaines d’Oussama Ben Laden. Le 11 septembre 2001, le « véritable » Oussama Ben Laden se trouvait certainement dans l’un des avions suicides et non pas dans un camp retranché afghan. Il s’appelait probablement Mohamed Atta ou Ziad Jarrah…
Oussama l’Afghan n’est peut-être pas le personnage central et unique de la guerre contre le terrorisme. Mais on force le trait, on lui donne de la substance pour identifier l’ennemi, le matérialiser, le détruire et donc le vaincre. Le calcul est éminemment dangereux. En magnifiant la puissance de Ben Laden, on renforce sa capacité à recruter, et sa capacité à pervertir le message de l’islam.
La mauvaise époque
Oussama Ben Laden se trompe certainement d’époque. Le discours est politique, mais il n’a rien de « civilisationnel ». Il mène la guerre, soit, mais quel projet de vie commune propose-t-il ? Quelle société pour vivre en harmonie avec le reste du monde ? Quelle modernité pour la sphère arabo-musulmane ? Quelle émancipation pour les pauvres ? Quel rapport demain avec l’Occident ? Ben Laden, et ceux qui sont avec lui, sont dans une logique de rupture, de guerre, mais personne ne sait ce qu’ils nous proposeront en cas de victoire. À part peut-être une hypothétique restauration du califat, régi par les règles d’un islam ultra-rigoriste…
Son message, on l’a dit, peut se révéler perturbant, mais pourtant il ne provoque pas les révolutions attendues. Pourquoi les foules musulmanes ne se soulèvent-elles pas contre l’Amérique, contre les « pouvoirs locaux inféodés aux croisés », contre les bombardements en Afghanistan ? Pourquoi d’ailleurs ne voit-on à la télévision que la frange la plus extrémiste de l’islam ? On nous parle de manifestations de plusieurs milliers de personnes, mais qui se déroulent dans des nations de plusieurs dizaines de millions d’habitants…
La réalité, c’est que la plus grande partie de l’islam moderne, l’immense majorité des musulmans a rompu avec ces rêves fous de restauration « califale ». L’islamisme radical est en recul partout dans le monde arabo-musulman. Il n’a plus les moyens de prendre le pouvoir, de s’imposer à la tête d’un État. Il n’est plus désormais un modèle de société ou de développement. La très grande majorité des musulmans d’aujourd’hui ne croit plus aux vertus politiques de l’islam. L’islamisme moderne s’intègre d’ailleurs dans les sociétés comme un courant conservateur, nationaliste, de « droite franche », dirait-on en Amérique ou en Europe. Dorénavant, la « ré-islamisation » d’un certain nombre de pays est vécue davantage comme un choix culturel, identitaire, presque individuel.
Dès lors, l’islamisme radical, qui ne peut plus, à quelques très rares exceptions près, aspirer à la prise du pouvoir, qui ne prospère plus sur des territoires ou des nations déterminés, se réfugie dans le monde fantasmatique de l’Oumma, de la communauté des croyants. Il s’installe dans un univers irréel dont l’unique prise sur la réalité consiste en quelques milliers de fanatiques, organisés et déterminés, qui mettent le couteau sous la gorge de n’importe quelle puissance. Ben Laden règne sur ce monde ultra-minoritaire, extrémiste et sans avenir.
Au fond, Ben Laden n’est pas un produit, ou une réaction de l’islam traditionnel. Il ressemblerait plus à un anarchiste du nouveau siècle, de taille internationale, à un avatar de la globalisation et de la mondialisation... Il est en quelque sorte le fils maudit de l’Occident. Arundhati Roy, grand écrivain indienne, engagée, l’a écrit avec force et talent : « Ben Laden, c’est le secret de famille de l’Amérique, le double noir de son président. Le jumeau sauvage de tout ce qui se targue de beauté ou de civilisation. Le rejeton d’un monde ravagé par la politique étrangère de l’Amérique, par sa diplomatie de la canonnière, son arsenal nucléaire, par son effroyable mépris des vies qui ne sont pas américaines, par ses interventions militaires barbares, par son soutien à des régimes militaires dictatoriaux, son programme économique impitoyable, prompt à ne faire qu’une bouchée des pays pauvres comme s’il s’agissait d’une nuée de sauterelles... » Si Oussama Ben Laden n’avait pas existé, l’Amérique l’aurait inventé, disent les cyniques. À la différence près que l’Amérique l’a réellement inventé….
L’écran de fumée
Oussama Ben Laden est un échec. Son rêve politique, son ambition planétaire n’ont aucune chance d’aboutir. Lui qui veut défendre la Oumma des croyants, il affaiblit son camp, divise les musulmans, marginalise un peu plus encore leurs nations. Il dévoie le message de l’islam en faisant appel à une vision, à une lecture moyenâgeuse tout à fait discutable. En quoi a-t-il aidé ses frères palestiniens ou irakiens ? En quoi son immense fortune supposée a-t-elle contribué à l’émancipation des musulmans, des pauvres, des humiliés ? Oussama Ben Laden sert finalement de faire-valoir universel. Les dérives de l’Occident, l’inégalité et l’injustice sont oubliées. Le monde arabe et musulman s’est recroquevillé dans un silence gêné. Au nom de la lutte contre le terrorisme, les États ont repris leur politique d’intimidation et de harcèlement des opposants. L’Amérique bombarde sans relâche au nom de la justice un pays déjà dévasté par vingt ans de guerre. Mais la justice consiste-t-elle réellement à ramener l’Afghanistan à l’âge de pierre ? Consiste-t-elle à bombarder des civils au bord de la famine ? Les Irakiens sont prisonniers d’un embargo infernal qui risque de se durcir et de s’aggraver. Les Palestiniens meurent par dizaines sous les balles de l’armée israélienne. Les Tchétchènes (en Russie) ou les Ouïgours (en Chine) n’intéressent plus personne. Le sida, la malnutrition, la famine, tout cela passe après Oussama Ben Laden.
Retour en arrière. En 1996, on interroge, sur la chaîne CBS, Madeleine Albright, alors secrétaire d’État, sur l’embargo américain qui aurait provoqué la mort de cinq cent mille enfants en Irak depuis dix ans. Réponse froide. « C’est un choix très difficile, mais nous pensons que le prix en vaut la peine. » Cinq cent mille enfants ramenés au rang de dommages de guerre collatéraux. Étonnante subtilité de la civilisation moderne…
Par Zyad Limam
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