
Les islamistes n’ont pas fait la révolution. Et pourtant, ils prennent le pouvoir. Tentative d’explications. Et de prospective sur l’évolution du « printemps » et de « l’automne » arabe.
Un an s’est passé depuis les premières émeutes dans le Centre et le Sud tunisien. Un an, douze mois, et tout a changé ou presque dans le monde arabe. Des régimes autocratiques, soutenus par un Occident frileux, basés sur un cocktail répression-paternalisme-libéralisme économique, ont été balayés. La fuite de Ben Ali, Moubarak sur son lit devant ses juges, Kaddafi lynché par une foule de miliciens… ces images de la puissance jetée à terre resteront dans les mémoires. Tous les pays ont subi l’impact, à l’exception, relative et peut-être temporaire, de quelques émirats du Golfe.
Les réseaux des pouvoirs traditionnels sont déstabilisés. Les systèmes arabes, issus de la décolonisation, modelés par les mythes nationalistes ont été « déconstruits ». Les anciens équilibres, internes et externes, les alliances, les liens géostratégiques, ont été remis en question. C’est une véritable révolution. On ne sait pas où vont « les mondes arabes ». Tous les pays sont différents. Toutes les histoires sont différentes.
Mais trois enseignements émergent. Le concept de « zaïm », de président toutpuissant de la nation, doté de la clairvoyance absolue, est mort, rejeté, par le peuple et par les élites. Deuxièmement, les Arabes d’où qu’ils soient, de Casablanca à Damas, et quelles que soient leurs références politiques, sont tous interpellés par les mêmes questions : l’égalité, la justice, la corruption, la légitimité des pouvoirs. Enfin et surtout, la question de la liberté est entrée de plain-pied dans la dialectique de l’islam arabe.
Hier, l’Asie, l’Indonésie, la Malaisie, le Bangladesh, la Turquie… Aujourd’hui, l’Égypte, la Tunisie, le Maroc, la Syrie… Peut-être demain, les pays du Golfe, malgré leur pétrole. Les Arabes, peuple coeur de l’islam, de la révélation, peuple du Coran, mais aussi peuple marqué par ses origines bédouines, tribales, marqué par le paternalisme et l’autorité masculine, font enfin face à la question de la liberté, de l’égalité et des droits. Or la démo- Les islamistes n’ont pas fait la révolution. Et pourtant, ils prennent le pouvoir.
Tentative d’explications. Et de prospective sur l’évolution du « printemps » et de « l’automne » arabe. cratie finalement, c’est l’irruption du citoyen, de l’individu libre, dans l’espace public… Cette révolution n’est pas que « politique » ou « économique ». Le bassin arabo-musulman vit aussi et surtout un choc sociétal qui pourrait servir de grille de lecture plus générale. Baisse des taux de fécondité (plus ou moins rapide selon les pays), hausse rapide des taux d’alphabétisation, rajeunissement massif, modification profonde des rapports hiérarchiques dans la famille, irruption du travail et du « productivisme »… C’est un vrai bouleversement de l’ordre traditionnel. Pour toute une école de pensée, les ruptures historiques, les révolutions, sont largement le produit d’évolutions sociodémographiques profondes. Les grandes révolutions européennes ont été amorcées par la montée rapide du taux de l’instruction dans et autour des grandes villes, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Et l’Iran des années 1960 et 1970 était lui aussi entré en transition démographique rapide.
D’où la révolution khomeyniste… Les révolutions mènent rarement et directement au triomphe de l’idéal démocratique, à celui des idées novatrices. Au contraire. Les choses peuvent prendre du temps. En France, il a fallu près d’un siècle (de 1789 à la naissance de la IIIe République) pour aboutir à un corpus de lois et de principes fondateurs. La révolution peut mener au désordre, à la contre-révolution, à l’établissement d’un nouveau régime autoritaire. Ces tentatives de restauration de l’ordre et de la morale sont d’autant plus fortes que les populations sont désorientées par le choc social et démographique, par la modernisation économique rapide, par la globalisation des modèles culturels. Les transitions peuvent être alors brutales… Et l’islamisme « radical » ou « modéré » peut apparaître comme une réponse politique à tous ces bouleversements. Une sorte d’antidote rassurant à un changement pourtant en marche, presque inexorable. Voilà peut-être pourquoi ces révolutions menées au nom des libertés, de la justice sociale, accouchent paradoxalement de « néorégimes »islamo-conservateurs. Ces islamistes ne sont pas descendus dans la rue. Ils n’ont pas été aux origines de la contestation. Et ils en recueillent les fruits. Ils gagnent. S’installent au pouvoir.
De Casablanca à Tunis, de Tripoli au Caire. Par les urnes (ce qui est tout de même une immense nouveauté). On est surpris. Et pourtant, ils sont l’incarnation depuis des années du « contresystème », de la véritable opposition. Celle qui a souffert. Qui a connu la répression. La torture. Ils ont la légitimité politique avec eux. Ils sont organisés. Disciplinés. Ils ont soutenu les « petits », les pauvres au moment où le système favorisait l’enrichissement. Leur offre est claire (en apparence). Et ils sont, en plus, l’incarnation d’une forme de rationalité sociale et religieuse, dans des sociétés désorientées. On l’a dit, ils répondent à l’angoisse collective du peuple.
Ils sont les gardiens du conservatisme. D’ailleurs, ils ne sont pas contre le dialogue avec certains éléments de « l’ex-ordre établi », militaires, anciens barons, cercles traditionnels d’influence… On peut s’inquiéter de cette prise du pouvoir légal. Et pourtant, avons-nous le choix ? Comment affronter cette réalité de l’islamisme politique dans nos sociétés ? Comment nier la vocation « majoritaire » de ces mouvements ? Comment les affronter, sinon les confronter à la réalité du gouvernement ? À leurs promesses et engagements. En particulier démocratiques.
On parle beaucoup de l’exemple turc. Mais la Turquie d’aujourd’hui est aussi le produit d’une longue tradition kémaliste et laïque. La Turquie veut s’associer à l’Europe. Les dirigeants islamistes ont privilégié l’option économique sans trop s’embarrasser de querelles religieuses. Il n’y a pas de surenchères salafistes. Et le pays n’a pas donné tous les pouvoirs à son Premier ministre « star » Recep Tayyip Erdogan. Premier ministre qui porte le costume et la cravate… J’espère me tromper mais je ne pense pas que les islamistes du monde arabe aient déjà fait leur aggiornamento complet. Ils ont découvert que le pouvoir se gagnait par les urnes. Mais ontils réellement adopté le modèle démocratique ? Beaucoup d’entre eux veulent « changer » la société.
Ils sont fortement travaillés par le référent culturel, religieux et identitaire. Certains d’entre eux ont un problème avec les étrangers, le tourisme, l’interculturalité, l’Occident. Certains d’entre eux ont un problème avec la question hautement significative du statut de la femme, de sa liberté individuelle, citoyenne et sexuelle. Certains d’entre eux ont du mal avec le drapeau, la République, les institutions, tout ce qui peut rapprocher la discussion du terrain du « séculier ». Certains d’entre eux tolèrent le salafisme, véritable fascisme religieux, définitivement hors du périmètre démocratique. « L’islamisme modéré » rêve de « restauration » et pourtant il va devoir se confronter aux exigences du monde moderne et du XXIe siècle. Je ne suis pas sûr que ces hommes et ces femmes, en confiance, si habiles sur le terrain politique postrévolutionnaire, soient entièrement conscients de l’ampleur de la tâche. Quelle que soit l’idéologie, il faut ne pas faire faillite… Créer des emplois, de la richesse, éduquer.
Vivre dans un monde concurrentiel, exporter, attirer des investissements. Augmenter le PIB par habitant. Donner de l’espoir. Fédérer les cadres, les entreprises… La révolution a été sociale, elle doit devenir économique. Dans l’invention d’un nouveau modèle qui permettrait aux Arabes de sortir du sous-développement tout en renforçant l’équilibre social. Cette exigence-là ne se préoccupe guère des références identitaires, religieuses, culturelles. Elle est basée sur l’efficacité et le rassemblement de toutes les élites de la nation.
Et donc sur un grand compromis sociétal. Ultime paradoxe de l’histoire récente, au moment où l’islamisme modéré revendique le pouvoir et la majorité, est en train de naître le contre-pouvoir, une nouvelle force d’opposition républicaine crédible. Les islamistes modérés doivent faire face à l’émergence d’un courant moderne, authentique, bien loin des chimères des ex-partis quasi uniques. Un courant ambitieux, divisé, politiquement confus, créatif et, pour le moment inefficace, allant de la droite libérale à la gauche post-maoïste, en incluant même des nouveaux « démocrates musulmans ».
Un courant en prise avec les nouvelles technologies, fondamentalement démocratique et ouvert sur le monde. Dans ces cercles qui ne sont pas aussi minoritaires que l’on veut bien nous le dire, on parle société, égalité, parité, croissance, démocratie. Un courant attaché à l’aspect civil de l’État et de l’organisation politique, qui tente de poser les principes et les bases de ce que devrait être une société arabe moderne. La grande histoire ne fait que commencer, et l’on aurait tort de faire aussi vite succéder au Printemps arabe l’hiver des islamistes. Les idées sont là. Mais le renversement de l’autocrate ne fonde pas une nouvelle société.
Il faut un second souffle, long, pour fonder une démocratie, pour installer les principes de liberté, d’égalité, de parité, de légitimité, de tolérance, de représentativité. Pour lutter aussi contre le système, les intérêts acquis, les dogmes. Il faut des élites courageuses, obstinées, qui recrutent « large » et qui se comprennent les unes les autres.
Par Zyad Limam