
Sélim Ben Abdesselem est né le 10 octobre 1970, à Tunis, d’un père tunisien et d’une mère française. Juriste de formation, spécialiste des droits de l’homme et du droit social, homme de gauche, il s’est engagé sur le terrain politique tunisien au sein du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDLT - Ettakatol). Tête de liste pour la circonscription France Nord, il est désormais l’un des 217 députés siégeant à la première Assemblée constituante tunisienne.
Am : Quels sont vos premiers sentiments de député élu de la première Assemblée constituante tunisienne de l’Histoire ?
Sélim Ben Abdesselem : Je mesure tout d’abord l’ampleur de la mission qui nous attend. Il faudra à la fois rédiger un projet de Constitution qu’il est primordial, de mon point de vue, de soumettre au référendum, et lancer des mesures économiques et sociales urgentes en vue de lutter contre le chômage et de décloisonner les régions « oubliées » de l’intérieur et du sud du pays.
Les suffrages font d’Ettakatol l’une des 3 ou 4 principales forces politique du pays…
Le résultat obtenu nous donne aujourd’hui une position privilégiée pour rassembler les partis progressistes et les Tunisiens qui s’y reconnaissent, en vue d’élargir encore l’assise. Il revient maintenant aux partis d’une même mouvance de s’entendre pour l’avenir. Au sein de la Constituante, le camp progressiste est certes minoritaire, mais il est primordial d’avancer sur nos propositions pour la Constitution et de les soumettre au débat, en prenant l’opinion publique tunisienne à témoin. Tout ne s’arrête pas avec les élections. Nous espérons que les Tunisiens porteront le plus grand intérêt au travail de leurs élus et se saisiront de ce débat sous la forme participative de leur choix.
Vous représentez les Tunisiens de France. Quelles sont les principales attentes de ces ressortissants vivant à l’étranger ?
Ils veulent tout d’abord être considérés comme des Tunisiens à part entière. La remise en question de leur « tunisianité », ainsi que de la double nationalité, nourrie par certains, est particulièrement mal vécue, à juste titre, et mal venue. Les attributs de la nationalité doivent donc être les mêmes pour tous, femmes ou hommes, résidants en Tunisie ou à l’étranger, qu’ils aient plusieurs nationalités ou pas. Il faudra faire œuvre de pédagogie auprès de nos compatriotes de Tunisie pour mettre fin à cette forme de relative défiance, souvent due à la méconnaissance de ce que sont les Tunisiens de l’étranger (qui n’est pas générale, heureusement). En mettant notamment en avant ce qu’ils apportent ou peuvent, veulent, apporter à la Tunisie, en termes de rentrées de devises, d’aide au développement, mais aussi de compétences et de savoir. Il est donc indispensable qu’ils soient représentés à leur juste proportion dans le prochain Parlement, ainsi que dans une assemblée représentative des Tunisiens de l’étranger, qu’Ettakatol propose de créer.
Les voix des Tunisiens de l’étranger se sont nettement portées sur le parti de Rached Ghannouchi…
L’ampleur du score du mouvement islamiste pourrait s’expliquer par de nombreuses causes. La principale est sans doute qu’il a une trentaine d’années d’avance sur les autres, tant à l’étranger qu’en Tunisie, malgré la clandestinité, ce qui lui donne une notoriété inégalable pour le moment et le fait bénéficier d’une force militante plus importante que les autres partis qui n’ont réellement commencé à se faire connaître, se développer et à pouvoir s’investir sur le terrain qu’après la révolution. Cet avantage a sans doute été décuplé par le nombre très élevé de listes, qui a induit une certaine confusion chez bon nombre d’électeurs ; les listes, les partis et les différentes mouvances politiques devenant difficiles à identifier, alors que le courant islamiste était essentiellement assimilé à Ennahdha. Enfin, l’attachement de nombreux Tunisiens à leur identité arabo-musulmane a sans doute créé un réflexe de vote identitaire suscité par la peur que celle-ci ne soit mise à mal à la suite des débats engagés sur ces questions et souvent biaisés volontairement ou pas. En outre, dans une démocratie naissante, un message basé sur la religion est souvent plus accessible qu’un message purement politique même s’il s’attache à parler de choses concrètes. La leçon à en tirer pour un parti comme Ettakatol, malgré un résultat honorable, est qu’il faut augmenter son assise militante pour se donner les moyens d’aller à la rencontre des Tunisiens, en leur parlant de leurs problèmes quotidiens et des solutions à leur apporter, afin d’élargir l’adhésion au message progressiste que nous portons.
Comment expliquer le climat postélectoral, mitigé, en dépit du succès de la participation ?
Les soucis premiers des Tunisiens restent la résorption du chômage et des inégalités régionales, le retour de la sécurité… Certains doutent peut-être de l’avenir, y compris après une élection libre donnant une réelle légitimité au futur pouvoir. Par ailleurs, le score élevé du courant islamiste inquiète ceux qui n’adhèrent pas à son projet de société et qui craignent une remise en question des droits des femmes et des lois qui seraient jugées incompatibles avec la charia, voire de certains droits et libertés comme la libre expression politique et artistique. Les peurs ne seront vaincues que si la partie de l’opinion tunisienne qui les partage reçoit des assurances sur ce point de la part du parti majoritaire. Quant aux inquiétudes sur l’avenir, il est urgent de commencer à apporter des réponses sur le terrain économique et social d’où est partie la révolution. Ettakatol fera entendre ses propositions et sera vigilant afin que les libertés soient consacrées et qu’aucun des acquis mentionnés ne soit remis en question. Dans le même temps, nous voulons contribuer à l’apaisement et à ce que le débat soit serein entre les partis politiques et au sein de la société, malgré les divergences qui peuvent se manifester sur bien des questions. C’est cela la démocratie.
Propos Recueillis par Fériel Belcadhi