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Idriss Déby Itno : « Les élections sont un moyen de renforcer l'unité nationale »

Posté le 31/03/2011 à 21:49 | Vu 2087 fois | Commentaires 0

Idriss Déby Itno : « Les élections sont un moyen de renforcer l'unité nationale »

AM : Le Tchad connaîtra, le mois prochain, une élection présidentielle qui va se dérouler pour la première fois depuis 2001 avec plusieurs candidats de l’opposition, et dans un climat apaisé. Qu’en attendez-vous en tant que chef de l’État ?

IDRISS DÉBY ITNO : Je crois que c’est une très bonne chose pour le Tchad et surtout pour les Tchadiens. Deux élections présidentielles pluralistes ont déjà été tenues dans le pays. La différence cette fois-ci, c’est qu’elles sont organisées sur la base d’un accord de toute la classe politique, l’accord du 13 août 2007. J’ignore encore combien il y aura de candidats. Ce qui est certain, c’est que les choses vont se passer dans la plus grande transparence, comme pour les législatives qui viennent de prendre fin, et dont les observateurs présents sur le terrain ont constaté le bon déroulement. Je ne doute pas du fait que les Tchadiens se rendront en grand nombre dans les bureaux de vote pour choisir leur chef de l’État.

Au contraire des observateurs nationaux et internationaux, certains opposants et candidats aux législatives dénoncent des actions frauduleuses, et pas seulement de gros dysfonctionnements…
Je pense que dans toute démocratie il peut y avoir des insuffisances, qui ne sont pas autre chose que des insuffisances techniques. En ce qui nous concerne, elles sont peut-être dues au manque de compétences au niveau de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Mais je ne pense pas qu’il y ait eu de manipulation, loin de là. Si cela avait été le cas, les observateurs l’auraient signalé.

Vous avez rétabli le multipartisme, en 1990, après vingt-huit ans de parti unique, afin « que la contradiction puisse s’exprimer dans l’espace politique et non plus par les armes », avez-vous expliqué dans votre discours à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de l’indépendance. Pour autant, en vingt ans, le pays n’a pas encore connu d’alternance pacifique. Cela peut-il devenir un problème ?
Vous savez ce qu’est la règle de la démocratie ? C’est le choix du peuple. Si les électeurs m’ont porté trois fois déjà au pouvoir, si demain par les urnes ils me disent « cela suffit », un autre viendra et je partirai la tête haute. Je ne peux pas ne pas respecter le choix des Tchadiens. Du reste, je ne m’accroche pas à ces responsabilités. Peut-être même au contraire… Il ne faut pas confondre la démarche du Tchad avec celle d’autres pays où, disons, certains s’estiment indispensables à leur pays. Je ne suis pas de ceux-là.

C’est donc à l’opposition de s’organiser et de créer les conditions de l’alternance ?
Puisque je suis le garant de cet accord du 13 août 2007, je veux créer de bout en bout les conditions pour que les élections se déroulent vraiment dans la transparence, avec la contribution de tous nos partenaires, des observateurs nationaux de la société civile, des observateurs extérieurs… qui seront les témoins de l’histoire de ces élections.

D’autres gouvernements d’union nationale, d’autres accords avec l’opposition ont jalonné l’histoire tumultueuse du Tchad. Qu’est-ce qui vous fait penser que cet accord est le bon ?
Nous avons vraiment dépassé cette étape. La réconciliation nationale est effective, il faut la renforcer. La seule manière de le faire, c’est d’abord d’aller aux élections. Le renforcement de la démocratie et de l’état de droit dans le pays sont les valeurs essentielles qui permettront à notre société de fonctionner normalement et de se tourner vers le développement.

La paix passe aussi par l’accord signé il y a un an avec votre homologue soudanais. Celui-ci semble respecté. Comment l’expliquez-vous ?
L’accord avec le Soudan marche parfaitement bien. Ce type de processus traverse toujours des difficultés lorsque s’amorce sa mise en oeuvre, c’est cela que nous avons connu en l’occurrence. Aujourd’hui, nos deux pays sont parfaitement satisfaits de leur application. Nous avons tenu notre pari. Il n’y a plus l’ombre d’un doute sur le fait que nous sommes engagés sur une très bonne voie pour reprendre notre coopération, comme à l’époque où nous n’avions pas de problèmes.

Est-ce uniquement la conjoncture favorable, la paix et la manne pétrolière, qui vous a permis d’engager d’importants travaux de développement depuis trois ans, ou bien est-ce vous qui avez évolué dans l’exercice du pouvoir ?
Vous savez très bien que l’on ne peut pas réussir à mettre sur pied un projet de société s’il n’y a pas la paix et la stabilité. Si nous avons pu accomplir depuis trois ans quelques progrès en ce qui concerne nos options de développement et de projet de société, c’est grâce à la paix, intérieure et extérieure. Je pense que c’est extrêmement important de le souligner. Nous n’aurions jamais pu enregistrer ces résultats sinon. Je souhaite de tout coeur que cela continue. J’en appelle à tous les Tchadiens pour faire en sorte de dépasser ce stade. Le plus important maintenant, c’est la construction d’un pays nouveau, mis en oeuvre non pas par le président seul, mais par tous, la classe politique, la société civile…

Dans votre programme, vous mettez l’accent sur l’agriculture et sur son industrialisation, grâce à la manne pétrolière. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
Tout est prioritaire. Je pense que je mettrai un accent particulier sur le développement du monde rural, qui représente 80 % de la population. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire tout simplement renforcer l’agriculture pour atteindre l’auto suffisance alimentaire. Cela veut dire ensuite transformer ces produits agricoles sur place. Le monde rural, c’est aussi les nomades et les éleveurs, et je pense qu’il faut une politique hardie de réforme de l’élevage de sorte qu’il devienne l’un des secteurs essentiels de l’économie nationale, grâce à la transformation de ses produits, mais aussi grâce à ses capacités d’exportation sur le marché international, en particulier de la viande. Le monde rural, c’est aussi l’eau potable. Le monde rural, c’est aussi la santé. Le monde rural, c’est aussi l’électricité. C’est un ensemble d’actions coordonnées qu’il faut faire converger. Je n’oublierai pas le rôle de la femme dans la société, moins encore celui de la jeunesse. Tout cela, ce sont des projets, que nous allons initier avec beaucoup de ténacité, le jour où nous serons élu par le peuple tchadien. J’espère que je réussirai dans les cinq années à venir à atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).

« Tout est prioritaire », dites-vous, et le Tchad a construit beaucoup d’infrastructures, écoles, hôpitaux, depuis trois ans, mais les compétences manquent pour les faire fonctionner.
Oui, c’est un pays qui a fait la guerre depuis 1963. Et le peu de compétences existantes a été consumé. Nous avons commencé à former des gens depuis 1990, mais vingt ans, ce n’est pas beaucoup, le Tchad a besoin de plus de temps. L’option que nous avons retenue, c’est la recherche de compétences à l’extérieur, soit dans les pays du Sud, soit dans les pays européens très avancés. Mais nous choisirons les options les moins coûteuses, et ce sont les pays du Sud qui les proposent. Aujourd’hui, nous accueillons une centaine de médecins cubains, des Indiens, mais aussi des Français. En attendant d’acquérir nos propres ressources humaines, nous n’allons donc pas hésiter à aller les chercher à l’extérieur pour compléter le peu de compétences dont nous disposons.

Vous profitez de ces échanges Sud-Sud, pour sortir du tête-à-tête avec vos alliés traditionnels, comme la France…
Le Tchad est un pays ouvert, souverain. Quelqu’un a dit un jour que les États n’ont que des intérêts, et nous irons là où se trouvent nos intérêts. Je n’hésiterai pas un instant à frapper à une porte si je peux en tirer un quelconque profit pour le Tchad.

Le pays a recommencé à travailler sereinement avec la Banque mondiale…
Oui, nous avons repris notre coopération. J’espère que cette fois-ci c’est la bonne et que les choses iront mieux.

Comment s’était passé ce partenariat en ce qui concerne la construction du pipeline de Doba ?
À la demande de la Banque mondiale, nous nous sommes décarcassés pour payer l’ensemble de l’enveloppe consacrée à la construction du pipeline. Ce n’était pas sérieux de la part d’un partenaire. Nous sommes membres à part entière de ces institutions-là. Je crois que c’était une injustice. Nos amis de la Banque mondiale ont mélangé politique et économie, politique et monnaie, politique et développement, ce qui n’est pas bien du tout. Nous avons subi une sorte de sanction qui ne dit pas son nom. Dieu merci, par le dialogue, nous arriverons peut-être à nous comprendre mieux et à harmoniser nos points de vue. Ce sont les projets que nous concevons nous-mêmes qui doivent être pris en compte, pas les projets imposés de l’extérieur. Sur ce point, je pense qu’avec tous nos partenaires nous nous sommes compris.

Vous avez amnistié d’anciens rebelles, par décrets. Une loi d’amnistie générale est-elle à l’ordre du jour dans le cas où tous les rebelles déposeraient les armes ?
Une amnistie générale n’est pas automatique. D’abord, elle est du ressort de l’Assemblée nationale. Ainsi, la dernière fois, celle-ci a rejeté l’amnistie de certains rebelles, et cela nous a causé trop de problèmes. Moi, je n’ai que le droit de grâce, et, en cas de retour dans le pays, nous verrons au cas par cas si nous pourrons la leur accorder. Ou si, au contraire, ceux qui ont fait trop de mal à ce pays, qui ont tué, devront répondre de leurs actes devant une justice vraiment équitable et saine.

Où en est la commission chargée de faire la lumière sur la disparition d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, et à laquelle vous avez finalement permis aux observateurs étrangers de participer, en 2010 ?
J’ai laissé les observateurs étrangers, j’ai laissé tout le monde venir, travailler sur ce dossier. Malheureusement, il n’y a pas que le cas d’Ibni à traiter. Nous en avons des centaines et des centaines. On a mis beaucoup d’argent, on a mis beaucoup de cadres, on a aussi mis la communauté internationale à contribution. Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas obtenu de résultats. Nous le déplorons. Nous espérons que la commission d’enquête rendra bientôt public au moins son premier rapport. Trois ans, c’est trop. J’espère et je souhaite vraiment qu’au moins ce premier rapport soit rendu.

Dans votre discours du cinquantenaire, vous dites ne plus vouloir « de ce Tchad où beaucoup se distinguent par les points cardinaux, l’ethnie, la religion »…
C’est un mal. C’est un cancer pour le pays. Il faut que les Tchadiens se rendent compte que la religion musulmane est entrée dans le pays au XIe siècle, la religion chrétienne peut-être vers le XVIIIe siècle. Nous étions sur notre terre ici, et ce sont les religions qui sont venues nous rencontrer. Chacun a fait son choix. Donc, c’est le Tchad d’abord. Ce n’est pas la religion d’abord. Il va de soi que la Constitution de notre pays, depuis 1960, a consacré une bonne part de ses dispositions à ce sujet : il suffit simplement de respecter les dispositions constitutionnelles, et que les Tchadiens s’entendent sur leur appartenance à une terre mère, tout en respectant les différences de culture ou de culte. Mais ni la religion, ni les régions ne peuvent constituer la base sur laquelle se bâtit notre nation. Nous nous sommes battus pendant vingt ans pour faire comprendre cela à la population. La guerre de 1979 était une guerre religieuse, n’est-ce pas, et l’on sait ce que qu’il en a résulté. Nous ne devons pas revenir à cette situation. Le caractère laïc du Tchad doit être préservé, jalousement.

Y a-t-il des comparaisons possibles avec le Soudan voisin ? Vous avez déclaré récemment être inquiet quant à la gestion de la partition du pays…
Nous pourrons tout accepter du Soudan voisin. Mais nous n’accepterons pas qu’il cherche à imprimer au Tchad sa marque, disons, sa manière de gérer un pays. Ça, je ne l’accepterai pas.

Est-ce le dialogue avec l’opposition au Tchad qui a amené l’Union africaine à vous choisir pour participer, avec quatre autres chefs d’État, au panel sur la crise en Côte d’Ivoire ? Quelle est votre contribution ?
Je dois partir dans une heure pour Nouakchott, où nous devons nous réunir avant de rejoindre la Côte d’Ivoire. Notre souhait, c’est que toute la classe politique et les Ivoiriens, plus généralement, prennent conscience du danger qui guette leur pays. Nous leur dirons la vérité. Ils doivent vraiment se soumettre au verdict des urnes. C’est la seule porte de sortie de la crise. Il n’y en a pas deux. Je ne voulais pas évoquer cette question ici, mais, puisque vous me le demandez, j’ai une position très claire que je n’ai encore jamais évoquée et qui va être rendue publique. Si, à Nouakchott, nous, les cinq chefs d’État, n’arrivons pas à nous entendre sur une position commune avant de nous rendre en Côte d’Ivoire, moi, je n’irai pas. Je n’irai pas me ridiculiser. Il faut d’abord que nous tombions d’accord sur ce que nous allons proposer pour aider les Ivoiriens à trouver la paix et la stabilité et à faire respecter le résultat des urnes. Si cela n’est pas le cas, je me désolidariserai et je rentrerai au Tchad.

Le Tchad a mis en place en 2007 une opération de réhabilitation pour ses enfants soldats avec l’aide de l’Unicef, mais ses résultats ont été critiqués…
Ils ont été pris en compte, avec l’aide de l’Unicef et du ministère de l’Action sociale. Ce sont des enfants qui ont été enrôlés par… comment les appelle-t-on ? les politico-militaires, les mercenaires en fait. C’est dommage, car il y a eu beaucoup de dégâts, beaucoup de morts, mais, en ce qui concerne les survivants, nous allons continuer à subvenir à leurs besoins et à les insérer dans la société tchadienne.

L’association Amnesty International affirme que les enfants continuent d’être enrôlés par les rebelles armés, mais aussi par l’armée régulière, en particulier à l’est du pays…
L’armée tchadienne n’a pas besoin de recruter des enfants. Nous avons ouvert nos casernes à Amnesty International, aux organisations des droits de l’homme, nous les leur ouvrons aujourd’hui encore, ils n’ont qu’à aller les visiter. Je pense que la manière la plus sûre de dire la vérité est de vivre la vérité, et non pas de colporter des ragots.

Vous avez annoncé être prêt à juger Hissène Habré…
C’est exact. Nous sommes prêts à le faire, mais à la condition que la communauté internationale nous fasse confiance.

Par Said AÏT-HATRIT

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