Passée la période de l’ajustement structurel, le gouvernement se bat pour le mieux-être, sur tous les fronts : logement, emploi, protection de la femme et de l’enfant, accès à l’eau et à l’électricité...
Yaoundé, un jour ordinaire d’octobre. Dans l’immense no man’s land qui abrite chaque année, en décembre, la foire promotionnelle de Tsinga, en contrebas de l’imposant Palais des congrès, quelques jeunes devisent en « camfranglais », un franglais mâtiné de dialectes et néologismes du cru. Ils parlent de la baisse de forme des Lions indomptables, de la corruption dans le foot, de la pénurie de sucre qui leur paraît créée de toutes pièces dans le but de faire grimper les prix, de la passe d’armes entre le ministre du Commerce et un importateur qui veut augmenter les prix du poisson. Tout à côté, autour d’un « casino », une séance de poker local destinée à tuer le temps, on descend en flammes les politiciens et hauts fonctionnaires, les gosses de riches à qui tout est dû, les vieux qui ne veulent pas libérer les postes de responsabilité au bénéfice de la génération montante. On croirait entendre des slams de Valséro, le « Général » des jeunes (de son vrai nom Gaston Abe), rappeur à succès, qui tutoie le président Biya dans ses tubes. En quelques rimes, il pose les principaux défis sociaux qui s’imposent au gouvernement mais aussi à ses forces vives.
Dans le marché temporaire de la « foire » de Tsinga, isolé et éloigné du centre-ville, les visiteurs sont rares, et parfois sans le sou. « Nous étions vendeurs à la sauvette au marché central, au centre-ville. On nous a momentanément placés ici, le temps, nous a-t-on dit, de construire un marché ailleurs », raconte Depaulo, comme l’appellent ses confrères du secteur. Nous avons bon espoir d’être recasés et de recommencer à vivre. Ici, on ne gagne rien, pourtant nous sommes déjà, pour la plupart, des pères de famille ». Effectivement, à deux kilomètres de là, dans la vallée d’Etetak, qui mène à la banlieue ouest de Yaoundé, à Nkolbisson, des ouvriers s’activent à la construction d’un complexe artisanal et commercial, baptisé « village des jeunes », doté d’un centre de formation, d’ateliers et de dizaines de boutiques. « Y seront recasés, en priorité, les jeunes vendeurs que l’on a fait déguerpir du centre-ville », assure-t-on à la communauté urbaine.
Depuis 2009, plusieurs centaines de boutiques ont ainsi été construites à travers la capitale, avec pour objectif de l’embellir et d’offrir davantage de commodité aux petits commerçants contraints de libérer les trottoirs : « Une goutte d’eau dans la mer », soupire Depaulo. En effet, difficile avec ces seules mesures, de venir à bout du chômage et du sous-emploi, que masquent ces commerces ambulants et dont on se rend compte à la vue des milliers de jeunes diplômés qui se ruent dans les préfectures, quand on annonce que quelques places sont à pourvoir dans l’administration.
Des défis plus importants en matière d’emploi sont à venir. Selon l’Institut national de la statistique, la population camerounaise, estimée au début de 2010 à plus de 19 millions d’habitants, se caractérise par son extrême jeunesse et l’âge moyen se situe à 22,1 ans. Les moins de 15 ans représentent 43,6 % de la population totale. Ce qui fait dire au président Biya que le « douloureux problème de l’emploi des jeunes constitue, à [ses] yeux, l’une des principales préoccupations d’aujourd’hui et de demain ».
Les différentes politiques du gouvernement reflètent ce souci. Ainsi, dans les campagnes, relancer l’agriculture en facilitant l’accès aux terres arables ou le financement du secteur agricole, en donnant des semences, des engrais et des pesticides, permettra aux jeunes ruraux de créer des activités génératrices de revenus.
Il s’agira également de vulgariser les TIC pour fluidifier le partage des savoir-faire ; de créer des technopoles dans les domaines où la compétitivité du pays est garantie (bois, textile, tourisme, mines) ; de généraliser l’approche HIMO (haute intensité de main-d’oeuvre) dans la conduite des grands projets structurants en cours. Tandis que, dans les universités, la professionnalisation facilitera l’accès des diplômés à l’emploi.
L’épidémie de choléra qui a éclaté au mois de mai dernier a mis en lumière les problèmes liés à la qualité de vie de certains Camerounais : insalubrité, inefficacité du système sanitaire, problèmes d’accès à l’eau. Dans quelques quartiers de la capitale, les sapeurs-pompiers réquisitionnés par le président Biya ont dû mettre leurs citernes au service des ménagères et assurer des distributions d’eau. « La faute à la vétusté des infrastructures de production et de distribution », explique le ministre de l’Énergie et de l’Eau, Michael Ngako Tomdio. Depuis la réforme du secteur de l’eau sanctionnée il y a deux ans par la création d’une société de patrimoine (Camwater) et le recrutement d’un fermier chargé de la commercialisation, un programme d’investissement de 300 milliards de F CFA est mis en oeuvre. Objectif : réhabiliter les équipements de production, les stations de pompage et bâtir de nouvelles infrastructures de traitement, particulièrement dans les deux capitales du pays, qui totalisent 4 millions d’habitants. « Avec le partenariat public-privé, une amélioration considérable de la desserte est attendue d’ici à 2016 avec, pour objectif, de doubler le nombre d’abonnés et d’atteindre le chiffre de 550 000, explique Basile Atangana Kouna, le directeur général de Camwater. Nous souhaitons porter le taux de desserte à plus de 50 % dans les grandes agglomérations telles que Douala, Yaoundé, Garoua, Bafoussam et, de façon générale, permettre à la majorité des Camerounais d’avoir accès à l’eau potable, au cours des prochaines années, comme le recommandent les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) adoptés par l’ONU. »
Les autorités mutualisent aussi les moyens locaux et ceux de la coopération internationale pour réaliser dans l’urgence des centaines de forages d’eau potable dans les zones rurales, tandis que l’Agence d’électrification rurale s’active à connecter les campagnes au réseau électrique national. Au total, près de 2 500 villages ont déjà été reliés au réseau ces dernières années. Ces actions s’intègrent déjà dans la Vision de développement à l’horizon 2035, adoptée l’année dernière et qui, dans son volet social, vise clairement « l’éradication de la pauvreté ». Comment ? En la ramenant à moins de 10 % (elle approche 40 % actuellement) par une croissance accélérée et créatrice d’emplois, et par « une politique ambitieuse de redistribution des revenus » de la croissance à travers notamment l’amélioration des services sociaux de base (santé, éducation, formation, eau, électricité, voies de communication…) et un accès équitable à ces services.
« Il s’agira également, explique le Premier ministre dans la note de présentation de cette vision, d’accroître l’espérance moyenne de vie en améliorant les conditions de vie à travers une généralisation de l’offre et de la qualité des services sociaux, de maîtriser l’accroissement de la population en tenant compte des exigences de la croissance économique, de réduire les écarts entre les riches et les pauvres, entre les femmes et les hommes par l’amélioration du partage des fruits de la croissance économique, et d’accroître la solidarité nationale, la promotion et la protection sociale des populations vulnérables. »
En attendant, il faut parer au plus pressé, car la vie est dure, comme le reconnaissait le chef de l’État en plein Conseil des ministres, il y a deux ans : « Pour beaucoup de Camerounais, surtout en milieu urbain, la vie est difficile. Les prix des denrées de première nécessité ont beaucoup augmenté. De façon générale, les salaires n’ont pas suivi le renchérissement du coût de la vie. L’accès à l’eau et à l’électricité reste insuffisant. Également, tandis que certains peinent à survivre, d’autres s’enrichissent par la corruption et la spéculation. » En somme, il engageait son gouvernement à faire en sorte que l’amélioration des performances économiques se traduise par des résultats concrets en termes de création d’emplois, de réduction de la pauvreté, et d’amélioration des conditions de vie des populations.