novembre 2018

Dhafer Youssef
« L’art est ma religion »

Par Astrid Krivian
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L’oudiste tunisien à la voix exceptionnelle poursuit sa quête spirituelle. Dans son nouvel album, Sounds of Mirrors, il puise, entouré de maestros, dans la beauté méditative des rythmes indiens, du jazz et des sonorités orientales. 

Au bout du fil, il nous prévient : sa fille Layan, âgée de quelques mois, peut se réveiller à tout moment et interrompre l’interview. Le chanteur tunisien est à Istanbul pour la tournée de son dernier album, Sounds of Mirrors. Une ville qui représente bien sa musique, dit-il, lui qui se définit comme un « immigrant d’art », situé sur un pont entre l’Orient et l’Occident. Nul tiraillement identitaire ici, plutôt une curiosité insatiable pour l’ailleurs qui le poussa très jeune à quitter sa Tunisie natale, l’oud en bandoulière, direction Vienne, New York, Paris, Damas… Pour « goûter tout ce qui est différent du couscous », résume avec humour cet épicurien né en 1967, amateur des poèmes bachiques d’Abû Nuwâs ou des mystiques Rûmî et Al-Hallaj. Depuis son premier disque en 1996, bien nommé Musafir (« le voyageur »), il déracine de la tradition le luth oriental et l’amène à la rencontre du jazz, de l’électro, des musiques indiennes… Issu d’une lignée de muezzins, initié au chant liturgique par son grand-père à l’école coranique, Dhafer Youssef s’est très tôt éloigné de la religion, lui préférant la musique comme transport spirituel. C’est par elle qu’il atteint l’extase, l’ivresse, la communion des âmes, la contemplation. En témoigne sa voix profonde au registre très étendu, du murmure caverneux à ses époustouflantes envolées aiguës, complaintes cristallines, aériennes. Avec Sounds of Mirrors, il réussit de nouveau la symbiose musicale, accomplissant un rêve ancien : enregistrer avec Zakir Hussain, un maître de tabla (instrument à percussion) indien.
 
AM : Dans votre nouvel album, vous jouez avec un grand maître de la musique indienne du Nord, le percussionniste Zakir Hussain. Quel est votre lien avec cette musique ?
Dhafer Youssef : Ma découverte de la musique indienne remonte à l’adolescence. À l’époque, Téboulba, où j’ai grandi, était encore un village de pêcheurs. Chaque semaine, je prenais le bus pour la ville la plus proche et aller voir des films bollywoodiens au cinéma. Ce n’était pas l’histoire qui m’intéressait, mais la musique ! Plus tard, quand j’ai débarqué à Vienne pour mes études, des amis m’ont fait découvrir le père de Zakir Hussain : Alla Rakha [maître de tabla ayant accompagné, entre autres, le sitariste Ravi Shankar, ndlr]. C’était une claque culturelle, un choc musical qui m’a fait rêver, une nouvelle porte pour explorer le rythme… Je suis devenu ami avec l’un de ses disciples, Jatinder Thakur. Moi au oud, lui au tabla, nous répétions chaque jour dans un jardin public sous l’oeil et l’oreille intrigués des passants ! Il m’a appris à comprendre cette musique, il est présent sur mon disque Musafir. Depuis, c’est une grande histoire d’amour avec la musique indienne, elle m’accompagne tout le temps. Dès que je me sens stressé, elle me calme, m’inspire, me transporte, me relaxe – surtout le bansurî [flûte traversière indienne en bambou, ndlr].
 
Un guitariste norvégien, un clarinettiste turc, un percussionniste indien, et vous, tunisien, au oud. Comment parvenez-vous à accorder ces différents univers ?
Avec l’expérience, j’ai appris à réunir l’humanité pour créer le son de l’humanité. Ma musique n’est pas tunisienne, arabe, nord-africaine, moyen-orientale, mais universelle, elle parle à tous, représente tout le monde. Depuis mes débuts dans les années 1990, tous mes projets réunissent plusieurs nationalités, c’est ce que je cherche. Sur cet album, je partage tellement avec les musiciens, musicalement et humainement, que je me sens reflété dans un miroir, d’où le titre Sounds of Mirrors. Hüsnü Senlendirici est l’un des grands maîtres de la clarinette turque, mais il l’emmène ailleurs, avec un son très personnel. On ne dirait pas que c’est un instrument, c’est comme s’il chantait. Nous avons d’abord enregistré une première version en Inde avec Zakir et Hüsnü, mais il manquait cette idée de dialogue, de langage universel. Ça sonnait trop oriental, chacun jouait sa tradition. Quand Eivind Aarset [guitariste de jazz norvégien, ayant collaboré avec Ray Charles et Dee Dee Bridgewater, ndlr] nous a rejoints, le projet a pris la forme dont je rêvais. Eivind est un magicien, c’est mon Jésus blond, il y a une divinité dans son jeu et dans son être. Je lui dois beaucoup, il m’inspire et m’aide à surmonter des obstacles.
 
Vous avez emmené l’oud loin de son usage traditionnel, à la rencontre de l’électro, du jazz… Pourquoi certains disent-ils que vous le massacrez ?
Beaucoup de gens n’aiment pas prendre des risques, frapper à la porte de l’inconnu. Je n’aime pas en débattre avec eux, ou avoir à m’expliquer. Chacun a son point de vue. J’ai eu la chance de naître en Tunisie, et c’est l’oud qui m’a intrigué, fait rêver. Peut-être qu’à New York, j’aurais joué du saxophone ou de la contrebasse, et en Afrique de l’Ouest, du balafon ou de la flûte peule. J’adore le son de l’oud, et j’aime le faire sortir du kitsch, de l’exotisme, de l’orientalisme. Je me considère plus comme un créateur qu’un oudiste, j’ai une perception nouvelle de l’instrument car j’écoute beaucoup de musiques différentes. Je suis un globe-trotter, j’ai vécu à Vienne, New York, Paris, Damas. Tous mes amis sont des artistes… Je partage avec eux ma religion : l’art. C’est une chance d’aller plus loin, de le penser autrement. Tout comme la guitare électrique, qui fût critiquée mais est devenue un instrument à part entière. Je n’ai rien contre l’idée qu’il y ait un oud électrique un jour, même si j’adore le son acoustique. Parfois, j’en joue comme une percussion, en frappant les cordes, c’est instinctif. Une possibilité infinie de sons peut sortir d’un instrument, ça ouvre l’esprit. Si certains disent que je massacre l’oud, qu’ils écoutent le résultat et voient s’ils sont touchés.
 
C’est votre grand-père qui vous a initié au récital coranique. Quel souvenir en gardez-vous ?
J’ai en effet grandi dans cet apprentissage sacré, mystique, que j’ai transcendé et dont je me suis éloigné, car ma musique n’est pas religieuse. Mais je suis autodidacte, je n’ai pas vraiment eu de maître, de gourou. Je ne me souviens pas comment c’est arrivé, mais j’ai toujours chanté, dès mon enfance, et ça me faisait beaucoup de bien. Je chantais dans des lieux où il y avait un écho, et je sentais quelque chose d’orgasmique, de sexuel – pardon d’utiliser ce mot. Chaque soir, j’allais chanter au hammam devant notre maison. Et à la mosquée, j’attendais d’être seul pour sentir cette extase, cette élévation. Je chantais le Coran, des textes religieux, non par foi en Dieu, mais parce que c’était très sensuel, très beau, une ouverture pour mon âme, pour aller en haut, pour rêver. Le chant était l’air que je respirais, dans un village où il ne se passait pas grand-chose culturellement.
 
Votre morceau « Ruby Like Wine » est dédié au vin. De même, en 2010, votre album Abu Nawas Rhapsody était un hommage au poète hédoniste arabe d’origine persane Abû Nuwâs qui, au VIIIe siècle, célébrait le vin, le libertinage… Que représente-il pour vous ? Et quel genre de vin aimez-vous ?
J’aime le vin bio [rires] ! Il a une odeur funky, pas dans le sens groovy, mais il sent fort. Il n’y a pas de sulfites, c’est bon pour ma santé. Le vin est une ivresse divine, et l’ivresse, c’est comme la jalousie : soit elle nous prend et nous donne des ailes pour être plus généreux, intelligent, heureux, soit on en devient l’esclave. J’ai grandi avec l’idée que le vin est réservé pour plus tard, lorsque l’on sera au paradis. Ça m’a toujours intrigué, je voulais comprendre, je m’interrogeais ! Je taquinais tout le temps ma mère à ce sujet, car il faut déjà être sûr qu’il y a un paradis. Et en plus, le vin sera sans alcool, vous n’allez jamais connaître l’enivrement ! Déguster un bon vin sur une bonne musique en compagnie de mes proches, c’est ça le paradis pour moi. Après, je chante le vin, car je suis un grand fan d’Abû Nuwâs. Il a vécu il y a plus de mille deux cents ans, mais il demeure très actuel, et bien plus en avance que bon nombre de nos contemporains ! Aujourd’hui, on vit dans un monde où il y a beaucoup de médiocrité intellectuelle et morale, d’hypocrisie, même dans nos familles. Cette idée qu’ils détiennent la vérité et que les autres seraient inférieurs… Ça me fatigue ! Abû Nuwâs sera toujours un prophète, à n’importe quel moment de l’histoire. C’est pour ça que je l’ai chanté.
 
Vous êtes récemment devenu papa d’une petite fille, Layan. Vous lui dédicacez un titre, « Dance Layan Dance ». Qu’est-ce que son arrivée dans votre vie a changé ?
Je suis très heureux de ne pas être passé à côté de la plus belle chose au monde : être parent. C’est un sentiment que l’on comprend seulement si on le vit. Je vois la vie autrement. Avant, j’étais en classe économique, et là, je me sens en première ! L’existence a plus de sens, de qualité, d’amour, de rêves. Je m’attache à des choses que je considérais peu importantes auparavant, comme celle d’être pleinement dans l’instant. M’occuper de mon bébé, être avec lui est la chose la plus essentielle pour moi, et le temps est devenu très précieux car je sais que je n’en ai plus autant qu’auparavant ! Alors je fais les choses plus professionnellement [rires] ! Je me sens plus fort en tout cas, et ça fait du bien. Layan, ça veut dire « douceur ». Je rêve qu’elle soit musicienne, mais mes rêves ne sont pas les siens. Je sais et je sens qu’elle va être spéciale, et je vais lui donner toutes les possibilités que je n’ai pas eues quand j’étais jeune pour comprendre la vie, l’histoire de cette planète, avoir une bonne éducation, pouvoir voyager, visiter des musées, tolérer, et aimer les gens surtout. Après, qu’elle soit musicienne, écrivaine, docteur ou cheffe, ce sera à elle de l’assumer. L’essentiel est qu’elle soit heureuse, et je suis déjà fier.
 
Quelle place dans votre vie a Damas, à laquelle vous avez dédié votre précédent disque, Diwan of Beauty and Odd ?
Damas a fait de moi un homme, j’y ai rencontré beaucoup de monde, j’y ai commencé à lire en arabe. C’était magnifique. À l’époque, c’était une ville avec beaucoup de potentiel, qui a inspiré beaucoup de poètes, de penseurs. Je me souviens m’être retrouvé autour d’une table avec des chrétiens, des chiites, des sunnites, des Kurdes, on faisait des blagues, on buvait du vin, et aucune religion ne s’imposait. Tout ça est perdu, et ça fait mal car j’ai le sentiment que ça ne va pas s’arranger. Mon disque était un hommage à cette ville que j’adore, qui a perdu sa tolérance, cet amour entre les gens qui se considéraient d’abord comme des êtres humains plutôt qu’en fonction de leur religion ou leurs pensées différentes.
 
Un projet de loi sur l’égalité entre femmes et hommes devant l’héritage sera déposé au parlement en Tunisie dans les mois à venir. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Cette loi est très importante, et pas seulement parce que j’ai une fille et des soeurs. Pour moi, la plus belle force de la Tunisie, ce sont les femmes. Comment peuvent-elles être encore considérées comme inférieures aux hommes ? Les caractères les plus solides en Tunisie sont ceux des femmes. Ce serait un grand pas dans la bonne direction, et il faut que cette égalité s’applique à tous les autres domaines sans trop tarder (pour les salaires, par exemple). D’ailleurs, en Europe, il y a encore des pays où les femmes sont moins payées que les hommes… J’espère que la Tunisie sera bientôt un pays où les femmes auront les droits qu’elles méritent.
 
Êtes-vous attentif à la nouvelle génération de musiciens ?
Sincèrement, non. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu de coup de coeur. Mais je serai le premier à aider des jeunes à prendre des risques… Je rêve de faire un projet en Tunisie, mais la culture est liée au ministère, qui est très politique et hypocrite. Beaucoup d’entre eux sont là depuis des années, d’anciens régimes, et ce sont eux qui tuent la culture. Je ne peux pas travailler avec des gens pareils, dont le métier est la culture mais qui n’ont jamais lu un livre, même pas Le Petit Prince ! Ils s’intéressent à l’art pour son côté politique. Alors, j’aime bien aider, mais il y a des limites. Ça ne m’intéresse pas de jouer pour la politique, je fais de la culture. Et ma religion, c’est l’art.
 
Pratiquez-vous chaque jour ?
Oui. Même si je suis en vacances, je ne peux pas rester sans toucher à mon instrument. C’est mon oxygène. Et puis, on a besoin de pratiquer, les doigts doivent travailler. Même un grand maître comme le pianiste Herbie Hancock, avec une telle expérience, travaille toujours. La technique s’entretient. Et ce mécanisme est lié à la spiritualité, on joue de notre instrument avec notre âme. Ça m’arrive de ne pas jouer pendant une journée, mais c’est rare, et le lendemain, je me sens affamé, il me manque quelque chose ! Je pense d’ailleurs que plutôt que de jouer d’un instrument, c’est l’instrument qui joue de moi.
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