juillet 2017
Rwanda

Diane Rwigara : « Le problème majeur, c'est la peur »

Par Sabine CESSOU
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Diane Rwigara avait annoncé le 3 mai sa candidature à la présidentielle, en tant que candidate indépendante, prête à se confronter sans parti ni assise politique à l’hégémonie de Paul Kagame. Quelques jours plus tard, des photos d’elle nue circulaient sur Internet…

Fille de l'homme d'affaires et ancien financier du Front patriotique rwandais (FPR), Assinapol Rwigara, décédé en 2015 dans un mystérieux accident de la route, cette jeune femme de 35 ans, formée en Californie à la comptabilité et la finance, dispose d'une aura et d'un soutien réels dans le pays.

Elle avait réussi à rassembler 985 signatures, sur les 600 exigées pour présenter sa candidature, malgré les pressions exercées à son encontre par un pouvoir qu’elle dénonce comme omnipotent. Son nom n’est pas apparu dans la liste provisoire des candidats fin juin, seulement 512 des signatures ayant été jugées recevables par les autorités, selon des critères qui restent flous. Elle avait jusqu’au 6 juillet pour apporter les 88 signatures valides qui lui faisaient donc défaut. Dans cet entretien exclusif à AM, elle a eu le courage de donner son point de vue, en pesant bien ses mots, alors que la plupart de ses concitoyens se murent dans le silence et n’osent rien dire au sujet des autorités.

 
AM : Pourquoi avez-vous décidé de présenter votre candidature ?
 
Parce que je pense que notre pays a besoin de changement. Ceux qui sont censés nous représenter dans les institutions ne le font pas comme il faudrait. Personne ne parle en notre nom, nous, les Rwandais ordinaires. Le problème majeur au Rwanda, c’est la peur. Elle ne concerne pas seulement la population, qui n’ose pas s’exprimer, mais aussi les politiciens. Tout le monde vit dans une certaine frayeur car la vérité n’est pas toujours bonne à dire. J’ai aussi décidé de me présenter parce que j’en ai eu assez d’attendre que quelqu’un d’autre le fasse et parle en notre nom. Au lieu d’attendre et de me lamenter, j’ai décidé de le faire moi-même.
 
Craignez-vous pour votre sécurité ?
 
Je crains plus pour la sécurité de mes proches. Au Rwanda, si l’on décide de se lancer dans la politique ou de s’exprimer, les conséquences sont subies par votre entourage. On peut être privé de son travail, faire faillite, se retrouver en prison ou perdre la vie.
 
Peut-on comprendre que la liberté d’expression soit toujours restreinte en 2017, à cause du génocide des Tutsis en 1994 ?
 
La liberté d’expression que je défends n’est pas celle qui ouvrirait la porte au révisionnisme ou au négationnisme. Il ne s’agit nullement de nier le génocide, mais d’avoir le droit de critiquer, de questionner, dialoguer sur l’état de la nation sans pour autant être tenu pour « ennemi » du pays.
 
Y a-t-il un exemple de politique publique sur lequel vous aimeriez proposer des réformes ?
 
Presque tous les aspects de nos vies de citoyens sont sous contrôle. Dans la politique, on n’a pas le droit de donner son point de vue. Les seules voix sont celles qui font l’éloge du régime. Il n’existe pas de plate-forme pour donner des idées. Quand les étrangers parlent du Rwanda, ils estiment toujours que le pays se développe, même sans grande liberté d’expression. Or, le pouvoir ne veut pas seulement contrôler ce que l’on pense ou dit, mais aussi ce que l’on fait ! Si vous avez une affaire qui marche, le FPR veut accéder à vos profits. Il devient actionnaire par force, par la pression, sans pour autant acheter des actions, et vous oblige à céder un pourcentage de vos revenus…
 
Cette idée que le Rwanda est un paradis pour les hommes d’affaires concerne plus les opérateurs étrangers, que les Rwandais. Dans l’agriculture, il en va de même. L’État va jusqu’à dire aux paysans quoi cultiver. On ne peut pas être journaliste au Rwanda et dire la vérité sans avoir affaire à l’État et devoir fuir le pays. Au-delà de la liberté d’expression, il nous manque aussi la liberté d’entreprendre, de penser, de réaliser nos vies en étant tout simplement ce que nous sommes en tant que personnes.
 
Pensez-vous que le pouvoir agit en toute impunité ?
 
Bien sûr ! C’est le coeur du problème. Encore une fois, les visiteurs étrangers parlent de leur sentiment de sécurité chez nous – un privilège que nous, Rwandais, n’avons pas ! Les gens disparaissent, se font tuer et les coupables ne sont jamais arrêtés ou jugés. Quand un proche disparaît, sa propre femme a peur d’en parler… Les organisations de défense de droits de l’homme évoquent le cas de ces gens, mais la plupart de ceux qui vivent ce type d’expérience n’osent pas en parler. Les chiffres cités par les rapports des ONG sont très en deçà de la réalité. La vie d’un Rwandais au Rwanda ne vaut rien, ou pas grand-chose. Et le pouvoir continue, car il n’y a pas de conséquences.
 
En tant qu’opposante, vous est-il possible de critiquer nommément le président ?
 
Le président est intouchable. Je peux le critiquer, mais à mes risques et périls. Aussi, quand je parle du FPR et de l’État, j’évoque aussi son principal responsable.
 
Les péripéties, avec photographies diffusées sur Internet, qui ont entouré l’annonce de votre candidature, ont-elles entravé le soutien dont vous bénéficiez ?
 
Au contraire ! Elles ont surtout montré la bassesse des méthodes utilisées à l’encontre des opposants. Il aurait été plus difficile de me tuer ou de me mettre en prison. D’où cette tactique, pour essayer de me réduire au silence… Les responsables ne peuvent pas me contredire sur les faits, car ils savent que ce que je dis est fondé. Les faits sont têtus. On ne peut pas les nier. Cela m’a donné encore plus de détermination.
 
Quelles sont les figures politiques qui vous inspirent ?
 
Fred Rwigema (l’un des fondateurs du FPR avec Paul Kagame, mort en 1990 dès le début de la guerre lancée par ce qui était alors une rébellion rwandaise depuis l’Ouganda, NDLR), mais aussi André Rwisereka, chef du Parti vert démocratique, qui a été décapité lors de la campagne électorale de 2010. Il n’avait jamais eu de discours de division, mais voulait un dialogue ouvert. On sait tous comment ça a fini pour lui.
 
La mort de votre père a-t-elle été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?
 
La querelle qu’il avait avec les autorités était celle qu’ont la plupart des Rwandais : il n’a pas laissé l’État entrer dans son entreprise. Voici le choix que nous avons, en tant que citoyens : soit laisser l’État contrôler nos profits, ou quitter le pays. Mon père n’a pas voulu fuir, ni laisser quiconque s’emparer de ses biens. Il ne leur a pas laissé de choix. Ils ont dû se débarrasser de lui. Il n’était pas le premier, ni le dernier. Notre famille a décidé d’en parler, mais cela ne veut pas dire que nous sommes les seuls. De manière collective, nous avons appris à souffrir en silence.
 
Que vous soyez hutue ou tutsie, est-ce important ?
 
Non, car le pouvoir actuel ne favorise pas une ethnie. Je suis tutsie, et ça n’a pas empêché le pouvoir ne nous victimiser.
 
Le fait que vous soyez une jeune femme vous donne-t-il de la force ou au contraire cela vous fragilise-t-il ?
 
Cela me donne de la force… Les photos n’ont pas été la seule tentative pour me réduire au silence. Les tactiques déployées pour nous empêcher de rassembler 600 signatures n’ont pas non plus fonctionné, puisque nous en avons eu plus de 900 – ce qui montre à quel point les gens en ont marre… Les gens sont fatigués du statu quo. Ceux qui ont signé pour moi l’ont fait en connaissance de cause. Ils ne dorment plus dans leur maison et vont dans la brousse. Les risques qu’ils prennent montrent que les Rwandais sont prêts au changement.
 
Le fait que le Rwanda soit très connecté à Internet donne-t-il envie aux citoyens d’un autre style de gouvernance ?
 
Le Rwanda reste assez particulier, même comparé à ses voisins directs, l’Ouganda, le Burundi ou à la RDC, où les gens ont le droit de s’exprimer et de réaliser leurs propres projets, de pouvoir entreprendre... Quand on n’a pas le droit de s’exprimer et de faire ce qu’on a envie de faire, on n’existe pas. On ne vit pas. Mon combat n’est pas uniquement pour la démocratie, mais pour la vie.
 
Ne vous paraît-il pas compréhensible, après un génocide, que les vainqueurs écrivent leur version de l’histoire et refusent toute critique ?
 
Le génocide des Tutsis est arrivé, c’est un fait. Ce sujet est très sensible, pour le gouvernement comme pour ceux qui ont perdu les leurs. Tout ce que je peux vous dire, c’est que penser comme certains que le génocide nous impose de nous taire, c’est prendre les Rwandais pour des enfants et marquer une certaine condescendance à leur égard. Quand je parle de liberté d’expression, il ne s’agit pas de tenir des discours qui divisent. Non ! La liberté que je revendique, c’est celle de pouvoir questionner et critiquer. La différence entre le Rwanda et tous les autres pays du monde, c’est que nous n’avons pas le droit de parler des problèmes. Comment voulez-vous trouver des solutions, à partir du moment où les problèmes ne peuvent pas être nommés ?

 

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