juillet 2017
Rwanda

Enquête sur la méthode Kagame

Par KROUB Saith
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Retour sur un long règne controversé, et un «modèle» qui interpelle le continent.

L’ambiance est survoltée, presque fanatique. Ce 17 juin, un soleil de plomb se réfléchit sur la façade vitrée du siège du Front patriotique rwandais (FPR), une enceinte de 2 500 places flambant neuve. Simple polo rouge et tout sourire, le président rwandais fait son entrée sous un tonnerre d’applaudissements. Le parti – qui compterait des millions de membres selon les experts – s’est réuni en congrès pour une formalité : investir Paul Kagame candidat à la présidentielle du 4 août. «Je connais la puissance du FPR, ce qui signifie que nous allons à la victoire», lance le leader. L’élection laisse en effet peu de place au suspense. Depuis 1994, date à laquelle il a mis fin au génocide des Tutsis par le gouvernement hutu, Paul Kagame est l’homme fort du pays. D’abord ministre de la Défense, vice-président, puis président par intérim en 2000, il a ensuite été élu au suffrage universel avec plus de 90 % des voix en 2003 et 2010.

Et pour cette nouvelle rencontre avec le peuple rwandais, il peut s’appuyer sur une machine bien rodée. L’hégémonique parti au pouvoir est présent depuis vingttrois ans à tous les échelons de la société, du chef de village aux hommes d’affaires en passant par les associations sportives. Le FPR gère aussi un… fonds d’investissement, Crystal Venture, omniprésent au sein de l’économie avec des participations dans la plupart des secteurs d’activité : agroalimentaire, sécurité, télécoms ou BTP. Ce qui en fait le second employeur du pays après l’État. Estimation du fonds : environ 500 millions de dollars.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, quatre autres prétendants à la magistrature suprême sont sortis du bois. En face de Paul Kagame, qui bénéficie, en plus du FPR, du soutien des deux autres partis représentés au Parlement – le Parti libéral (PL) et le P arti social démocrate (PSD) –, Franck Habineza fait bien pâle figure. Le président du Parti démocratique vert (PDV), seule formation politique d’opposition à être autorisée dans le pays, a eu son heure de gloire en 2015, lorsqu’il s’est opposé à la réforme de la Constitution autorisant Kagame à briguer un troisième mandat en 2017 et à pouvoir théoriquement diriger le Rwanda jusqu’en 2024. Il s’était battu, seul contre tous, pour invalider la réforme devant la Cour suprême. Son recours rejeté, les Rwandais se sont prononcés pour le «oui» à plus de 98 % selon les chiffres officiels.

Franck Habineza va de nouveau tenter d’exister lors de cette présidentielle face au rouleau compresseur FPR. À ses côtés, et c’est une première au Rwanda, trois candidats indépendants espèrent eux aussi participer au scrutin. Leurs candidatures doivent encore être validées, le 7 juillet, par la commission électorale. Philippe Mpayimana est rentré d’un long exil en Afrique centrale et en France en début d’année. Il espère «amener la démocratie au Rwanda». Quant à Gilbert Mwenedata, il avait déjà tenté sa chance lors des élections législatives de 2013 et n’avait officiellement recueilli que 0,4 % des voix.

Mais c’est la candidature de Diane Rwigara, 35 ans, qui fait couler le plus d’encre. La jeune femme est la fille d’Assinapol Rwigara, richissime homme d’affaires et ancien financier du FPR, décédé en 2015 après qu’un camion a percuté sa voiture. La police avait conclu à un accident de la route, mais sa fille avait alors dénoncé «l’implication de membres haut placés du FPR» dans ce qu’elle a qualifié d’assassinat. Deux jours après l’annonce de sa candidature, des photos d’elle dénudée ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. «Des faux» assure-t-elle. L’opposante (lire pages suivantes) dénonce le harcèlement de ses soutiens par les autorités : «Ce sont des pratiques pathétiques. Si le gouvernement est si sûr de sa victoire et du soutien de la population, alors pourquoi ne nous laissent-ils pas rivaliser impartialement ?» Mais ces péripéties de la campagne, s’ils font les choux gras de la presse internationale, n’ont eu que peu d’écho dans la presse locale, très largement contrôlée par le pouvoir.

 Immuebles flambants neufs et rues propres : dans la capitale, les quartiers, notamment ceux des affaires, se développent à vitesse grand V.  -  VINCENT FOURNIER/JA/RÉA

Si bien que ces débats ne passionnent pas les foules. Certes, la campagne électorale ne démarre que le 14 juillet, mais en déambulant dans les rues de Kigali, on aurait du mal à croire qu’une élection se prépare. Aucune affiche, pas de musique assourdissante ni de membres de partis politiques scandant le nom de leur champion. «Les Rwandais ont d’autres choses à faire […] Toute cette excitation autour de la campagne a tendance à peser négativement sur la croissance socio-économique du pays», a répondu Charles Munyaneza, secrétaire exécutif de la commission électorale, aux candidats déplorant le peu de temps alloué pour faire campagne. «Je ne vais pas voter, explique une jeune femme qui a vécu plusieurs années à l’étranger. Pourquoi irais-je ? C’est joué d’avance. Et d’ailleurs, si je devais voter, ce serait certainement pour Paul Kagame malgré tous les défauts de ce régime.» À Kigali, les citoyens sont partagés en deux camps : les inconditionnels et les résignés. Pas un jour ne passe sans que le président ne soit porté aux nues sur Twitter par les premiers. Les autres acceptent le pouvoir en place avec plus ou moins d’enthousiasme.

«Kagame jouit à l’évidence d’un soutien public considérable dans le pays. Mais, sans liberté d’expression ou de la presse, il est difficile de savoir ce que les Rwandais pensent vraiment», explique Carina Tertsakian, qui a longtemps travaillé sur le pays pour Human Rights Watch. Le Rwanda du XXIe siècle est difficilement dissociable de l’homme fort du pays. Sans conteste, vingt-trois ans après le génocide, le pays des Mille Collines est méconnaissable. Les rues, bordées de palmiers, sont étincelantes de propreté. Les grues s’activent autour des immeubles en construction venant voisiner les tours de verre, qui ont poussé avec une rapidité confondante. Les Rwandais s’affairent, nettoient, travaillent. La sécurité est érigée en priorité numéro un et, chaque soir, les militaires se déploient à tous les coins de rue. Le pays est devenu un îlot de stabilité dans cette région troublée des Grands Lacs. En vingt ans, le PIB a été multiplié par cinq et 7 % de croissance sont prévus pour 2017.

Sous Paul Kagame, le petit État de 11 millions d’habitants est devenu l’enfant chéri des bailleurs internationaux. «C’est le pays où l’aide au développement a un véritable impact», explique un diplomate basé dans la région. Mais, sous ces progrès fulgurants et la vitrine proprette d’une nation unie derrière son leader charismatique, se cache une réalité beaucoup moins lisse. L’opposition y est quasi inexistante, certains de ses dirigeants sont derrière les barreaux, d’autres en exil. La plupart des organisations de défense des droits de l’homme n’y ont plus droit de cité. Dans un rapport de 2014, Human Rights Watch a documenté de nombreux cas «d’arrestations arbitraires, de mises en détention, de poursuites judiciaires, de meurtres, d’actes de torture, de disparitions forcées, ainsi que de menaces et de manoeuvres de harcèlement et d’intimidation contre des opposants du gouvernement et d’autres voix critiques».

«Le régime abuse de la loi censée lutter contre le divisionnisme et le négationnisme pour bâillonner toute velléité de contestation», explique un bon connaisseur du pays. «Au lendemain du génocide, il y avait de nombreux scénarios possible, relativise un diplomate basé à Kigali. Même s’il y a des imperfections, nous aurions signé tout de suite pour celui que nous offre Kagame aujourd’hui». Dans cette société qui se rêverait post-ethnique mais qui a du mal à cicatriser, l’après-Kagame continue d’inquiéter. Et un Rwandais rescapé du génocide de résumer un sentiment largement partagé : «Il y a des injustices, des abus, nous vivons parfois dans la peur et la paranoïa, le pays est contrôlé politiquement et économiquement par une petite minorité. Mais après ce que nous avons vécu, ce n’est pas grand-chose.»

 

L’homme du « miracle »

Révolutionnaire et anticolonialiste, visionnaire pour certains, Paul Kagame est, avant tout, l’homme qui aura mis un terme au génocide. En butte à la persécution, ses parents, Tutsis, quittent le Rwanda en 1961 alors qu’il n’a que 4 ans. Ils trouvent refuge en Ouganda, sa seconde patrie : à 22 ans, il rejoint ainsi un certain Yoweri Museveni qui mène les rebelles opposés à Idi Amin Dada. Lorsque Museveni s’empare du pouvoir en 1986, il nomme Kagame directeur adjoint des renseignements militaires. Un poste stratégique qui lui permettra de prendre, depuis l’Ouganda, la tête du Front patriotique rwandais (FPR) après le décès de son leader, Fred Rwigema, en 1990. Au Rwanda, le génocide planifié débute en avril 1994.

Environ un dixième de la population rwandaise, près d’un million de personnes, est décimée, le plus souvent au gourdin ou à la machette, en une centaine de jours. Lorsque le FPR marche sur Kigali, en juillet 1994, ses membres découvrent un charnier à ciel ouvert, un État exsangue aux caisses vides, sans fonctionnaires, ni médecins ou instituteurs. Ce vide abyssal, Paul Kagame l’aurait transformé en « miracle », selon la terminologie couramment utilisée. Non sans asseoir entretemps sa puissance régionale : avec le soutien de l’Ouganda, le Rwanda joue un rôle central dans les « deux guerres du Congo » qui participent à la déstabilisation de la RDC voisine où s’étaient réfugiés de nombreux Hutus. Mais les plaies entre concitoyens restent béantes.

En 2003, à la faveur d’une modification de la constitution, Kagame interdit toute référence à la distinction ethnique dans l’espace politique et civique. Reste que, vingt-trois ans après le génocide, des interrogations demeurent, notamment sur le rôle exact joué par la France. De nouveaux témoignages affirment ainsi que par l’entremise d’Hubert Védrine, secrétaire général de l’élysée en 1994, ordre a été donné de réarmer les génocidaires de Tutsis après leur fuite. Mais les archives présidentielles de la période 1990-1994 sont toujours classifiées. Et le mystère reste entier. Le temps est peut-être venu de les rendre publiques, comme l’avait promis François Hollande au début de son quinquennat, afin que la France fasse enfin la lumière sur ce pan de son histoire récente.

 

RETROUVEZ ICI L'INTERVIEW DE DIANE RWIGARA : "Le problème majeur c'est la peur".

 

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