janvier 2018
ELLES ET EUX

Et Dieu créa Ouidad

Par Fouzia MAROUF
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Née au Maroc, la jeune comédienne trace sa route sur les grand et petit écrans comme, récemment, dans la série britannique The Last Post. Séduisante, engagée, elle a, à 27 ans, tous les atouts pour devenir l’une des stars de demain. Rencontre.
 
La chevelure ardente, de grands yeux couleur miel, elle promène sa silhouette à la cambrure sculpturale. Ouidad Elma, 27 ans, a quelque chose de magnétique qui pourrait faire perdre la boussole à certains. Étoile montante parmi les jeunes comédiennes du moment, celle qui crève l’écran est née au coeur des montagnes du Rif, le Nord marocain, terre de brassage, d’excès et d’exil. De retour du désert tunisien, où elle s’est échappée pour quelques jours de vacances, elle nous donne rendez-vous dans un café parisien du quartier de la République. D’emblée, on est saisi par son allure nature et sa présence charismatique : ses longues boucles brunes, son sourire éclatant qui rappelle celui de Julia Roberts, ses lunettes qui lui donnent un air studieux… De ses mains fines, elle insiste pour nous servir le thé parfumé de menthe selon le rituel marocain.
Arrivée en France à l’âge d’un mois avec sa mère, venue retrouver son père, originaire de Fès, qui a vécu très jeune dans l’Hexagone, Ouidad est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. « Nous avons vécu d’abord à sept dans un studio. Puis, mes parents ont réussi à trouver un grand appartement pour que chacun puisse avoir sa chambre, mais nous étions habitués à dormir ensemble dans la même pièce. C’était drôle » confie-telle avec spontanéité. Débordante d’énergie communicative, la ravissante môme continue de se raconter : « J’ai grandi dans le plus joli quartier de France, Belleville, côté Ménilmontant, grouillant de vie. C’est la colline la plus haute de Paris. Je suis émerveillée par les rues où j’ai passé mon enfance. J’adore y flâner. Tout le monde se connaît. C’est un quartier d’artistes, les gens sont solidaires entre eux. »
Son visage singulier de madone mélancolique ou d’ingénue frondeuse, inspirant pour de nombreux cinéastes, peut être le reflet de destins qui narrent les errances, les espoirs, les joies, de personnages issus d’Afrique, de Perse, d’Amérique du Sud.
 
DE BELLEVILLE AU CAP
La jeune actrice tient actuellement le rôle principal dans la série au succès retentissant, The Last Post, diffusée le 1er octobre dernier sur BBC One. Ce programme britannique de six épisodes a conquis les téléspectateurs à travers le monde anglophone. Une notoriété telle que Ouidad, peu connue jusque-là, a répondu en live sur Twitter aux nombreuses questions des internautes, il y a quelques semaines. Une expérience grisante car « les fans ont été fabuleux, j’ai adoré voir en temps réel, leurs retours sur mon personnage. C’était formidable de leur répondre et de ressentir tant d’amour. J’ai été extrêmement touchée », précise-t-elle. L’actrice qui n’en est pas à son coup d’essai outre-Manche, a aussi à son actif des films outre-Atlantique : Killing Jesus (2015), produit par Ridley Scott, qui a eu un record d’audience pour la chaîne National Geographic (plus de 3,7 millions de téléspectateurs). La série américaine Tyrant (2014) avec Fares Fares, célèbre acteur égyptien. Ou encore The Red Tent (La Fille du désert) avec Debra Winger et Hiam Abbas. Si Ouidad a conquis à l’unanimité les casting directors de The Last Post, son arabité a été déterminante : « J’ai envoyé ma bande démo au directeur de casting, qui cherchait une jeune actrice parlant arabe et anglais. J’ai énormément voyagé au Maroc, en Égypte, en Tunisie, où j’avais conscience de la musicalité et de la façon de se mouvoir, différente quand tu incarnes une Arabe qui parle anglais », souligne la comédienne, qui aime se frotter à tous les défis cinématographiques.
Ergonomie de tournage colossale qui réunit plus de 400 personnes, Ouidad entre avec aisance dans la peau de Yousra, espionne yéménite, en octobre 2016, et la quitte en mars 2017 : « C’est une superbe expérience avec des acteurs très talentueux et humbles. J’ai adoré travailler avec cette équipe, j’ai énormément appris », souligne-t-elle. Au-delà de son engagement artistique et de son désir de s’aventurer dans des expériences inédites, sa fibre africaine déjà forgée s’est accrue au fil de ce tournage qui s’est déroulé au Cap.
Enthousiaste, marquée par le combat de Nelson Mandela, le mythe brisé de la nation Arc-en-ciel la heurte violemment : « C’est une ville sublime ! Et l’un des plus beaux pays au monde. Mais, sur le plan économique, la situation est tragique. La discrimination raciale y est très forte pour un pays africain, l’un des plus riches. Je ne comprends pas et je déteste cette situation. Le taux de mortalité et le niveau de violence sont surélevés et personne ne s’en inquiète. Je me suis beaucoup baladée seule dans les quartiers locaux, modestes. J’ai vu la vraie vie. Les gens sont très généreux et gentils. »
Sa conscience politique et son lien indéfectible en tant qu’Arabo-Africaine ont motivé son désir de rejoindre la partition de The Last Post, car « le thème me parle particulièrement, il raconte la vie de soldats britanniques avec leurs femmes au milieu d’un terrain qui leur est hostile. Et leur légitimité à coloniser le Yémen, remise en question. Le déséquilibre causé est toujours présent. On n’exploite pas un pays en tuant les civils, en continuant à prétendre être un pays démocratique sans réparation ni reconnaissance des faits », regrette Ouidad.
 
BELLE VIGUEUR DES ANCÊTRES
L’ado bellevilloise bercée entre le Maroc, lors de vacances, et Paris, n’a pas uniquement été nourrie aux exploits de Vercingétorix et à la Révolution française. Ouidad Elma est porteuse d’une douloureuse histoire en lien avec sa famille. Une tragédie, dont le mal la prend encore aujourd’hui aux tripes. « De par mes origines rifaines, ça me parle. Mon arrière-grandpère a été emprisonné par les colons français dans le Rif. Ses habitants sont quasiment les seuls à s’être battus contre les Espagnols, puis les Français. Ils ont été le premier peuple dans l’histoire à être gazé, par les Espagnols et avec la complicité française, pour étouffer la révolte. Ils avaient utilisé le gaz moutarde. Le nombre de cancers dans la région est le plus élevé du Royaume. Aucune réparation ni reconnaissance historique n’ont vu le jour, mais je sais qu’il y a une prise de conscience », assène-t-elle.
Ses convictions aussi fortes que son désir de jouer ont germé dès ses jeunes années. « J’ai commencé à faire du théâtre dans une troupe d’enfants à Ménilmontant. Pour mieux parler français et vaincre ma timidité. Mon imagination était plus forte que ma peur d’être jugée. Ce fut salvateur. J’inventais des histoires avec mon père, qui nous filmait et nous faisait jouer à la maison avec mes frères et soeurs. Je créais des personnages différents, nous répétions des scènes de films qu’on avait vus la veille », raconte-t-elle.
Après son bac, Ouidad rejoint les bancs de la fac de droit. Trop académique, elle y étouffe, emmurée par les diktats, habitée par le besoin d’investir des territoires d’expression et de liberté liés à l’art dramatique. « Pendant mes brèves études à Assas, je me suis vite sentie perdue. Je trouvais ça froid et surtout faux. La machine législative française est lente et peu efficace. Et puis apprendre tous les jours comment dépasser la loi ou la contourner, avec des professeurs royalistes ou Front national, ne me parlait pas. J’ai arrêté et pris le risque de jouer. » Sa première expérience devant la caméra en 2008 conforte son choix avec Sa raison d’être, long-métrage qui retrace l’épidémie du sida dans la France des années 1980.
 
 
SUR LA ROUTE DES RÉFUGIÉS
Elle fait un second saut dans le vide, en succombant à l’appel des sirènes de Casablanca, autre métropole du Sud façonnée aux limbes de l’underground et du 7e art qui bouillonne sous l’effet d’une movida. Sur les conseils de son agent parisienne, elle s’y installe deux ans, portée par l’élan créatif de la jeune école du cinéma marocain, afin de se nourrir de nouveaux univers qui vont la grandir encore. Ouidad tient le haut de l’affiche du Choix d’aimer (2011) d’Abdelhaï Laraki, opus subversif sur un amour interdit. Suit L’Amante du Rif, de Narjiss Néjjar, où elle plonge dans la volupté du plaisir féminin. « J’avais vu Les Yeux secs et je me suis dit, je veux travailler avec elle. Narjiss a une vraie identité. » Puis elle tourne dans Zéro, polar de Nour-Eddine Lakhmari, célèbre depuis Casanegra, film urbain à l’effet coup de poing. Jonglant d’un rôle et d’un pays à l’autre, Ouidad a vécu à Londres ces derniers mois. Heureuse de rentrer à Paris, lorsqu’elle ne tourne pas, elle passe de nombreuses auditions. Elle reste auprès de sa famille et de ses amis, aime faire de grandes bouffes : « Ça me rend heureuse de voir les gens que j’aime heureux. » Dès qu’elle le peut, elle s’évade en prenant un vol pour n’importe quelle destination. « Avec mer ou montagne ; si je ne peux pas, un bon livre. »
Elle vient d’achever un nouveau film anglais, Drum, réalisé par la cinéaste Hayley Williams et tourné à Londres, qui retrace le combat d’une réfugiée et de ses deux enfants, contraints de se cacher au sein d’une école. Franche et premier degré, Ouidad a été conquise par la notion de liberté. « La façon dont les gens peuvent survivre dans cette situation… La tension liée au fait d’être une réfugiée dans cette posture est permanente. Comment survivre, parvenir à être maman avec sa fille ? Face aux conditions de vie difficiles de ces gens en 2017, je vois une certaine universalité. J’ai longuement discuté avec des réfugiés syriens au Royaume-Uni et en France, pareils à des otages. Vous ne vivez pas, vous vous cachez, vous courez, vous attendez. C’est inacceptable. » Drum a profondément touché l’artiste, il fait écho à une autre histoire tragique : « Il y a quelques années, j’ai perdu un oncle, décédé en essayant de traverser la Méditerranée. Il vivait en Libye, puis il a décidé d’aller en Europe. Il avait essayé à plusieurs reprises les voies officielles. Depuis, nous ne l’avons jamais retrouvé. Cette histoire a vraiment marqué la vie de ma famille. » La jeune femme est également sensible au soulèvement de la jeunesse qui agite le Nord marocain depuis le printemps dernier, lui rappelant le désir d’une vie meilleure pour ceux qui luttent et réclament leurs droits. « Les Rifains manifestent contre l’oppression qu’ils subissent depuis des décennies. Ils demandent juste des infrastructures dignes, des écoles, des routes, des hôpitaux. Ça fait plus de soixante ans que cette région est livrée à elle-même. Beaucoup de familles vivent grâce aux immigrés d’Europe qui leur envoient des mandats et de l’argent. Mes parents soutiennent une dizaine de personnes. »
Côté Hexagone, Ouidad, qui a toujours quelque chose sur le feu, vient d’y multiplier les projets. Cet été, elle a changé de registre avec une comédie, Enchantées, signée par Saphia Azzeddine et François-Régis Jeanne. Elle y incarne la petite soeur de Salma, jouée par Sabrina Ouazani. « Quelle actrice incroyable. Généreuse, à l’écoute et tellement drôle ! » confiet-elle. À l’automne, retour au drame social, Amine, réalisé par Philippe Faucon, cinéaste multi-césarisé depuis Fatima. Le récit évoque « des travailleurs au black dans le bâtiment en France. Je joue une des filles d’un des ouvriers. Le scénario est très beau. Et l’équipe a été merveilleuse avec moi. J’ai été chanceuse. Et je suis reconnaissante de tant d’expériences », conclut-elle. Pour l’heure, Ouidad Elma est une actrice caméléon et volontaire qui suit sa bonne étoile.
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