octobre 2018

Faouzi Bensaïdi
« Je crois en l'humain »

Par Astrid Krivian
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Dans Volubilis, le réalisateur et acteur marocain met en scène l’amour et l’intime. Un long-métrage, qui a reçu une pluie de récompenses, et qui porte également un regard acéré sur la société actuelle.

C’est une belle histoire d’amour, sensuelle, romantique. Dans le Maroc d’aujourd’hui, à Meknès, deux jeunes mariés, Malika, employée de maison, et Abdelkader, vigile, s’aiment malgré les difficultés : ils sont logés chez leurs familles, leurs salaires ne leur permettant pas d’avoir un nid conjugal. Un jour, Abdelkader va vivre une grande humiliation à son travail qui va bouleverser leur relation. Présenté à la Mostra de Venise et primé au Festival national de cinéma de Tanger ainsi qu’aux Journées cinématographiques de Carthage, Volubilis est le quatrième long-métrage du réalisateur et acteur marocain Faouzi Bensaïdi. Dans une société où les inégalités entre les classes sociales se creusent, il démontre comment les pressions socio- économiques finissent par attaquer l’intime. Sans misérabilisme, avec une touche d’humour et le goût du romanesque, empruntant au mélodrame arabe, le film est aussi une critique de la violence du monde actuel, régit par ce libéralisme sauvage qui fabrique de la pauvreté. Le cinéaste, également metteur en scène de théâtre, révèle la dimension dramatique de chaque décor où il chorégraphie ses héros, de la villa luxueuse au terrain vague. En 1997, son court-métrage La Falaise, raflant 23 prix dans les festivals internationaux, diffusait déjà son regard singulier sur le Maroc contemporain à travers une recherche formelle, esthétique. Son premier long-métrage, Mille mois, en 2003, narrait une enfance dans l’Atlas pendant les années de plomb, et WWW: What a Wonderful World, en 2006, revisitait à Casablanca le film noir américain dans un style décalé et burlesque.
 
AM : D’où vous est venue l’idée de Volubilis ?
Faouzi Bensaïdi : Un film est le résultat d’une colère et d’un désir, celui de cinéma. Je suis frappé par ce qui se passe au Maroc, mais aussi partout dans le monde, cette nouvelle économie, où une partie de la population n’a le droit qu’au minimum du minimum. Les salaires se réduisent comme une peau de chagrin, des employés n’arrivent pas à s’assurer un toit, ce qui devrait pourtant être un droit commun indiscutable ! L’humain ne parvient pas à subvenir à ses besoins basiques : manger à sa faim, se loger, avoir accès à la santé, à l’éducation… Et peu à peu, on l’accepte, ça devient la norme. Quand on regarde plus avant dans l’histoire, il y a un siècle, les gens n’avaient pas de vacances ni de jour de repos, pas de sécurité sociale ni de retraite, ils travaillaient jusqu’à la mort. Le scénario catastrophique serait que tous ces acquis disparaissent ! On transforme l’humanité en une main-d’oeuvre pour la production d’un capital, débranchée de l’émancipation, des désirs, du plaisir, de la dignité, du bonheur… Pourtant, l’humain ne demande pas beaucoup, si on y réfléchit. Mais l’abîme entre ceux qui possèdent tout et ceux qui n’ont rien atteint un tel niveau, il ne faut pas s’étonner que cela crée de la violence. La lutte des classes est remise en perspective, plus que jamais.
 
Votre film montre comment les conditions socio-économiques impactent une relation amoureuse.
J’observe comment l’intime est profondément occupé par l’économique, le social, la finance. Les divorces sont par exemple l’une des conséquences des licenciements : la vie du couple, l’avenir des enfants, la quiétude… sont attaqués par l’économique. Dans mon film, cette belle histoire d’amour, folle, sincère, sensuelle entre ces deux êtres est peu à peu détruite par le poids de leur situation respective. Comment un amour peut survivre au besoin, au manque permanent, à l’absence d’un espace intime ? Beaucoup de jeunes mariés vivent chez leurs familles, c’est très difficile qu’un couple s’épanouisse dans ces conditions. Mes personnages, Malika, employée de maison, et Abdelkader, agent de sécurité, ont des semblants de salaire. Les gens se contentent de si peu, acceptent l’inacceptable. Lors de la crise de 2008, on nous a expliqué qu’on devait payer de notre bien-être pour une situation économique dont on n’était pas responsables. On a tous fini par payer pour que les banques se gavent !
 
Votre héros, Abdelkader, a parfois des propos racistes, rétrogrades, machistes.
En filigrane, c’est aussi le portrait d’un homme du XXIe siècle, qui a grandi dans un monde en train de se radicaliser, où les services publics sont détruits pour les vendre à bas prix au capital. Il sort d’une école publique qui ne lui a pas donné les outils pour comprendre le monde et ne pas tomber dans les extrémismes. Il a connu le 11 septembre 2001, le monde arabe qui s’effondre, les Printemps qui deviennent des hivers, et cette économie libérale, sauvage qui bouffe tout. Abdelkader a un rapport particulier à la religion, aux préceptes presque intégristes. Mais ce n’est pas un terroriste potentiel, l’actualité en traite assez ! Parlons plutôt de l’homme, qui serait séduit par ces thèses extrémistes, mais qui n’est pas pour autant un monstre. Il est capable d’être sensible, fragile, amoureux, galant avec sa femme… En France, il voterait Front national. Même si je ne partage pas ses idées, je ne veux pas le juger. Au Maroc, ou en Tunisie, pourquoi ces gens ontils voté pour les islamistes ? Alors que c’était une blague dans les années 1960 d’imaginer un monde arabe islamiste ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Je crois beaucoup à la défaillance de l’éducation, de l’école, le rôle de la télévision aussi, quand on a ouvert les portes à certains médias… Tout ça a constitué un homme du XXIe siècle dans le monde arabe. Mais aussi ailleurs : l’Europe bascule totalement à droite, avec ce retour du conservatisme.
 
Pourquoi avoir imaginé qu’il soit vigile dans un centre commercial ?
Au Maroc, on a sauté un épisode, on a basculé d’un coup dans le gigantisme avec de grands malls. Le centre commercial, temple de la finance et de la consommation, est très révélateur de ce monde de marques, de façade, d’économie libérale, sauvage, capitaliste… Le directeur, avec ses méthodes brutales, n’a aucun problème avec la violence. Et la profession de mon personnage, homme de sécurité, en dit long sur notre monde, régi par la peur de l’autre. Partout, dans les banques, les centres commerciaux, les restaurants, il y a un vigile. C’est le métier du siècle ! Les barricades sont une surenchère de ce que nous vivons déjà, tous ces check-points partout, c’est une folie… Nous sommes touchés par ça, nous ne pouvons pas maintenir une relation simple, ouverte avec l’autre en grandissant ainsi. Nous vivons dans un monde paranoïaque.
 
Pourtant, « les gens n’achètent rien » dans les centres commerciaux, dit l’un de vos personnages.
C’est malheureusement de plus en plus une sortie, au détriment des parcs, des plages, des boulevards avec une architecture… Dans les malls, les écrans, la publicité, les images formatées, la consommation nous attaquent. On peut y manger, des salles de cinéma proposent un certain genre de films. C’est un monde formaté, mondialisé, sans surprise. Le capital a pris en otage le présent, il l’a confisqué. On est constamment dans un trop-plein de choses, on nous enlève ce temps, ces plages possibles à la réflexion, à la pensée. C’est fait exprès, on fait tout pour que les gens réfléchissent moins, se posent moins de questions. Par exemple, beaucoup de personnes en France n’ont pas compris le combat des grévistes de la SNCF. Alors qu’ils se battent pour les autres ! La SNCF est une étape, l’hôpital va suivre. Les gens réagissent sur Facebook, croient qu’ils se sont indignés, mais dans la rue, il n’y a personne. C’est très étrange cette époque. Mais je crois en l’humain, à un moment donné, il se passera quelque chose, il y aura une sortie.
 
Vous vouliez aussi raconter une belle histoire d’amour, et rappeler que les peuples arabes sont lyriques, sentimentaux.
Nous sommes un peuple sentimental et je trouve ça très beau. J’avais lu que l’une des choses qui a attristé Mouammar Kadhafi, parmi toutes les tensions entre lui et Nicolas Sarkozy, c’est qu’il a cru qu’il était ami avec l’ex-président français… Même lui était capable de sentimentalisme ! Les plus beaux tangos larmoyants, les plus beaux mélodrames, on les a. Adolescent, j’ai assisté à des lectures de poésie, c’étaient comme des concerts de rock : nulle part ailleurs un poète ne pouvait réunir 5 000 personnes ! L’écrivain palestinien Mahmoud Darwich devait atterrir dans un aéroport, mais l’avion a dû redécoller tellement il y avait de monde qui l’attendait ! Ce peuple-là, je l’ai vu, il y a trente ans, écouter pendant trois heures des poèmes. Je crois donc en lui, malgré ce que nous traversons de terrible, de tragique. Je voulais faire une love story marocaine, comme le cinéma, notamment arabe, a su le faire. Le cinéma a ce pouvoir de nous apprendre à aimer. Il a appris à des générations comment se comporter avec une femme, lui dire « Je t’aime », lui tenir la main, l’embrasser… Il a imaginé une manière d’aimer qui est devenue réelle, c’est très beau. Volubilis revisite le mélodrame arabe, le réinterroge, lui apporte une dimension sensuelle, érotique. Cela passe aussi par des chansons arabes des années 1960-1970, et par ce rapport entre les riches et les pauvres. Mais la paix entre les deux n’est plus possible : la violence du monde actuel est passée par là.
 
Le rapport entre les classes sociales est très violent dans le film, et la classe aisée très cruelle, méprisante.
Malheureusement, certaines réalités sont proches du cliché. Dans nos pays, la classe riche se coupe de la réalité. Les « petites gens » ne sont là que pour servir. Donc l’humanité possible de ces gens-là disparaît peu à peu. Ils sont parfois bien sous tous rapports, regardent la télé française, lisent Le Monde ou Libération, mais ne pensent pas aux ouvriers dans leurs usines, ne remarquent pas que leur personnel de maison travaille 15 heures par jour. Il y a aussi une responsabilité historique de ces classes aisées. À un moment, la vie nous place à un endroit où l’on peut un peu faire bouger les choses, il ne faut pas toujours penser à soi. Tout le monde n’est pas comme ça bien sûr, il y a une société civile qui fait bouger les lignes. Mais pour une grande partie, le rapport à l’argent est compliqué. Il suffirait pourtant de petites choses, de partager les richesses. C’est inquiétant car le monde devient ainsi. J’ai déjà observé ça au Maroc, et je le vois maintenant en Europe : l’hôpital, l’école menacent d’être détruits, et on donne tous les privilèges à cette nouvelle classe sociale très riche, que l’on ménage beaucoup. Parfois, l’économie marche bien mais ceux qui en profitent ne sont pas nombreux, et la pauvreté grandit.
 
La bourgeoisie y apparaît comme très froide, sans émotion, cynique.
Vu la réalité du monde, mon film prend clairement position, sinon ce serait lâche. Je suis pour la compréhension des personnages, et c’est vrai que ces gens très riches sont aussi malheureux – cette femme abandonnée, cet homme trompé –, donc on pourrait accéder à leur humanité. Mais au sujet de la lutte des classes, Volubilis se positionne, il est du côté des laissés-pour-compte. Il laisse à cette partie de la société, sur qui tout s’abat, ce privilège de l’émotion, de la tendresse. Cette manière avec laquelle cette famille se tombe dans les bras, ça n’a pas de prix. Il reste aux pauvres au moins cela. La plus belle histoire d’amour dans le film, c’est celle de Malika et Abdelkader. Et heureusement, car c’est ce qui les sauve.
 
L’intrigue se déroule à Meknès, dans le nord du Maroc, non loin du site antique de Volubilis. Pourquoi avoir choisi ce titre ?
D’abord parce que la séquence où mes héros se promènent à Volubilis est charnière, c’est là que tout bascule entre eux. Ces personnages simples, très préoccupés par le quotidien, traversent cette ville romaine, cette architecture : cela les connecte avec une certaine démesure, une dimension tragique, une littérature. Ce site en ruines est gagné par un tourisme mondialisé, avec cette petite scène burlesque de visiteurs chinois armés de leur perche à selfie comme des soldats romains. C’est toujours cette ligne invisible qui raconte le monde d’aujourd’hui. L’infiniment petit dit aussi l’infiniment grand, tous mes films se construisent ainsi, aucun détail n’est jamais gratuit. Volubilis est aussi le nom d’une fleur sauvage, qui évoque le personnage de Malika, une belle fleur qui n’est pas née au bon endroit. Très intelligente, belle, pleine d’énergie positive, elle fait preuve d’une émancipation réelle, ancrée. Quand elle refuse de porter le voile, elle ne fait pas de discours ou de thèse, c’est son choix. Si elle avait eu l’opportunité de faire des études, elle aurait brillé. Mais elle n’a pas eu accès à ces droits fondamentaux, qui auraient pu faire d’elle une femme beaucoup plus indépendante.
 
Dans votre cinéma, les personnages féminins sont souvent des femmes fortes, de caractère.
Parce que ce sont les femmes que j’ai connues. Il y en a beaucoup ainsi, elles ne sont pas soumises, arrivent à s’en sortir et à déjouer les règles. Le film parle aussi de cette bataille, c’est important de la montrer. L’image stéréotypée de la femme arabe soumise, victime des hommes, m’inquiète et m’agace. Il y a des femmes fortes, tout comme il y a des hommes tendres et fragiles, qui ne sont pas tous des brutes. À l’opposé du cliché, le personnage que j’interprète est un homme trompé, mais il ne va pas pour autant tuer femme et amant ! C’est une ordure, et en même temps, il a une complexité. C’est souvent le malheur qui fait des êtres ce qu’ils sont. Certains arrivent à le dépasser, à le sublimer, à vivre avec, mais pour d’autres, c’est une vraie défaite. Le malheur rend violent. C’est jouissif de jouer les méchants, ils sont complexes, plus intéressants. Les gens heureux sont trop ennuyeux !
 
 
Les vainqueurs ne vous intéressent pas, vous préférez les personnages à la marge.
Oui. Les victoires, les musiques de fête, les célébrations, le succès, les vainqueurs… c’est souvent ennuyant, ça produit de la suffisance. La faille, la défaite, la perte, la marge sont plus intéressantes. Je suis sensible aux vaincus de l’histoire. D’ailleurs, les Arabes, nous sommes aujourd’hui un peuple de vaincus. Ma génération a eu 20 ans dans les années 1980, nous prenions conscience d’un monde où un peuple avait perdu et le vivait durement. La défaite de 1967 [la guerre des Six Jours, qui a opposé Israël à l’Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban, ndlr] avait profondément marqué les esprits. La gauche arabe était épuisée par des années de confrontation avec les pouvoirs en place, la question palestinienne était loin de voir une issue juste, les utopies vacillaient, et la marche mondiale vers l’argent roi avait commencé. En Occident, Reagan et Thatcher ouvraient les vannes, les prémisses de cette économie nouvelle où le libéralisme rampant, sauvage, allait régner. L’Est s’effondrait, avec cette utopie communiste que j’ai rattrapée. Tous ces gens déçus de voir que tout s’écroulait, après avoir milité pendant vingt, trente ans… Le socialisme, cette utopie de penser collectif, n’a pas gagné, mais c’est bien plus beau que l’individualisme total et égoïste.
 
Comment était votre enfance, seul pays auquel vous dites appartenir ?
C’était très utopique. Aujourd’hui, je continue à m’accrocher à des utopies, et j’en suis content. Je fais du cinéma avec une utopie d’un certain cinéma, je n’arrive pas à accepter d’autres pratiques, moins exigeantes, plus commerciales. Je suis amoureux d’une certaine idée du monde, de l’humain et du cinéma, quitte à être déçu. Cette enfance était tellement folle, remplie d’un idéal, mais aussi d’un monde mythique. Meknès, où j’ai grandi, était une ville de murs, de légendes, de projets architecturaux incroyables – l’un d’entre eux était de la relier à Marrakech par un mur pour que les personnes aveugles puissent s’y rendre à pied… Il y avait des salles de cinéma, des ciné-clubs. J’avais beaucoup de liberté, on m’a laissé très jeune me prendre pour un inventeur, créer des spectacles. Dans un quartier populaire, j’ai grandi avec ce que l’on appelle les « petites gens ». Les portes des maisons étaient ouvertes, la rue était un théâtre où les personnes vivaient leurs drames et leurs joies. Malgré ma vie entre deux pays, je continue de faire mes films au Maroc, il m’inspire. Mes protagonistes sont inscrits dans cet environnement. Les lieux pour moi sont fondamentaux, ce sont aussi des personnages. Ma mise en scène se construit tant avec les acteurs qu’avec l’espace.
 
Comment voyez-vous le cinéma marocain, plutôt jeune – le premier long-métrage datant de 1958 ?
C’est une chance, car nous n’avons pas de compte à rendre. On est amené à être plus inventif, à ne pas être coincé par le poids de l’héritage. On n’a pas de bijoux de famille à se partager, qui seraient sujets de bagarre ou d’adoration. On dialogue avec une histoire du cinéma qui n’est pas la nôtre. C’est une liberté intéressante. Mais en même temps, ça nous empêche de nous positionner par rapport à une esthétique établie, qui pousse aussi à expérimenter.
 
Vous aimez revisiter les genres (film noir, mélodrame, pour enfants…). Pour vous, le cinéma marocain n’a pas seulement une dimension sociale.
C’est vrai, c’est l’un de mes combats. Dès mes débuts, j’en avais marre que l’on nous prenne pour des cinéastes du Sud, qui exposent des sujets brûlants, polémiques, politiques, scandaleux, mais dont la forme, le style, le genre passaient au second plan. Seules les idées défendues comptaient. Or, nous sommes des cinéastes qui portons un regard, certes, sur nos sociétés, mais aussi sur le cinéma lui-même, l’outil de travail ! C’est cette bataille qui m’a poussé à aller vers le film de genre, car il nous appartient aussi. Puisque les Asiatiques ou Jean-Pierre Melville ont revisité le film noir américain, pourquoi pas un Arabe ?
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