octobre 2017
Moyen-Orient

Iran : le réveil contrarié

Par Sylvie A. Briand
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Moyen-Orient. Avec la levée partielle des sanctions internationales, la croissance est timidement de retour.  On est pourtant loin d’assister à la ruée escomptée des investisseurs. Entre lourdes pesanteurs internes, hostilité saoudienne et manœuvres de la maison Trump, de nombreux obstacles freinent l’essor du géant chiite.

On l’attend, on l’espère, on le redoute, on n’en finit plus d’annoncer le « retour de l’Iran » dans la foulée de la levée quasi triomphale d’une grande partie des sanctions en janvier 2016. Ne voulant pas rater le coche, dirigeants, diplomates et chefs d’entreprise originaires d’Europe, d’Asie ou d’Afrique se sont succédé à Téhéran, qui n’avait pas connu telle affluence depuis des lustres. Or, un an et demi plus tard, force est de constater que le grand boom économique tant attendu peine à se concrétiser, du fait notamment de la frilosité des investisseurs étrangers, peu rassurés par ce qui se passe… à Washington. L’Iran a pourtant de quoi faire saliver les investisseurs.

C’est un marché de près de 80 millions d’habitants, un pays regorgeant d’hydrocarbures, de minerais et de diplômés qualifiés, riche d’un patrimoine culturel pouvant attirer des touristes du monde entier. Après avoir traversé la révolution islamique de 1979, qui l’a isolé sur la scène internationale, une guerre aussi meurtrière que destructrice contre le voisin irakien (1980-1988), un embargo partiel sur le pétrole et de multiples sanctions, le géant chiite a besoin, sur le long terme, de centaines de milliards d’euros pour moderniser ses infrastructures. Dans l’immédiat, rien que pour développer une cinquantaine de puits de pétrole et de gaz, ce sont quelque 89,2 milliards d’euros qu’il faut mobiliser.

Certes, le pétrole coule de nouveau à flot et ce n’est pas rien dans un pays où les hydrocarbures représentent plus de 70 % du total des exportations. La production a retrouvé son niveau antérieur à l’embargo imposé en 2012 par l’Union européenne, le plus important importateur d’or noir iranien après la Chine, et ce afin de punir Téhéran pour les ambiguïtés de son programme nucléaire. Portée par cette reprise, la croissance s’est élevée à 6,6 % en 2016 après avoir été négative en 2015, mais devrait redescendre à 3,3 % cette année, selon le Fonds monétaire international (FMI). L’Iran exporte aujourd’hui environ 2,4 millions de barils de pétrole par jour, plus du double que pendant les sanctions.

Et tandis que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), emmenée par le grand rival saoudien, a décidé de freiner légèrement sa production pour éviter que ne s’effondre davantage le prix du baril (jusqu’à – 70 % depuis 2014), Téhéran a négocié une exemption des quotas imposés. De toute façon, disent à l’unisson les experts, l’Iran, qui abrite 9 % des réserves mondiales de pétrole et 18 % de celles de gaz (soit les quatrièmes réserves mondiales d’or noir et les premières de gaz), puise déjà dans ses stocks et n’a techniquement pas la capacité de produire plus, faute de disposer des infrastructures nécessaires. Il y a bien eu des « protocoles d’accord » annoncés par de grands groupes pétroliers comme l’anglo-néerlandais Royal Dutch Shell, le russe Lukoil ou l’italien ENI pour développer le secteur, mais encore rien de concret. Seul le français Total, qui s’était retiré d’Iran en 2009, a sauté le pas en annonçant en juin dernier la signature d’un contrat d’une durée de vingt ans pour le développement de la phase 11 de Pars Sud (South-Pars), le plus grand gisement gazier au monde. Ce qui représente un investissement global de 4,8 milliards de dollars en deux phases, dont la première représente 2 milliards, dans le cadre d’un projet détenu à 50,1 % par Total, à 30 % par le chinois CNPC et à 19,9 % par l’iranien Petropars.

Dans le domaine minier, qui a besoin de dizaines de milliards d’euros d’investissements d’ici 2022, « presque tous les projets de plus de 100 millions de dollars (87,8 millions d’euros) ont été suspendus » sine die par des compagnies étrangères qui craignent le retour des sanctions, selon le vice-ministre iranien des Mines, Mehdi Karbasian. Son pays compte plus de 5 500 mines de cuivre, de charbon, de fer, de zinc ou de gypse, dont plus de 3 000 en activité et appartenant majoritairement à des sociétés privées. « Des progrès ont été réalisés en 2016, sauf que les investisseurs étrangers restent méfiants en raison de sanctions américaines toujours en vigueur et des restrictions bancaires. Personne ne veut de problèmes avec la trésorerie américaine », estime l’économiste Hassan Hakimian, directeur du London Middle East Institute et professeur à l’université londonienne de la School of Oriental and African Studies (SOAS).

 

CRAINTE D'UN « EFFET TRUMP »

Si les investisseurs ont pu être rassurés par la réélection en mai dernier du président Hassan Rohani, un modéré qui a joué un rôle crucial pour briser l’isolement tant économique que diplomatique de l’Iran, ils redoutent « l’effet Trump ». Élu en novembre 2016, le président américain Donald Trump a critiqué l’accord sur le nucléaire conclu par son prédécesseur Barack Obama et s’est montré favorable à de nouvelles sanctions contre l’Iran, qualifié de « nouvel axe du Mal ». Sa récente visite à Riyad semble par ailleurs avoir contribué à un regain de tensions dans la région. L’Arabie saoudite et ses alliés arabes ont décidé un boycott du Qatar, qu’ils accusent de financer des « groupes terroristes ». Et ils somment le petit émirat de rompre toutes relations avec Téhéran… Un bras de fer à l’issue incertaine qui risque de peser sur l’attractivité de l’Iran, mais aussi de celle des autres pays du Golfe.

Avant l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche, le flux des investissements directs étrangers (IDE) en Iran a augmenté en un an de 1,3 milliard de dollars pour atteindre 3,3 milliards de dollars en 2016, un montant qui reste toutefois inférieur à celui réalisé en 2012 (4,7 milliards). Et des pays du Golfe comme les Émirats arabes unis (8,9 milliards) ou l’Arabie saoudite (7,3 milliards) ont fait deux fois mieux que l’Iran pour les IDE. Selon une étude sur la compétitivité internationale réalisée en 2016 par le Forum économique mondial, « l’accès à des sources de financement » est le premier facteur entravant les affaires en Iran, devant l’inflation à deux chiffres (environ 11,5 % cette année après un pic de 45 % en 2013 selon le FMI) et les aléas de la bureaucratie.

Les Américains continuent d’interdire toutes transactions libellées en dollar ou impliquant un ressortissant américain, voire un simple détenteur d’une carte verte, ce qui constitue un casse-tête périlleux et très coûteux pour les multinationales et les grandes banques européennes. Pour rappel, BNP Paris avait été condamné en 2014 à verser près de 9 milliards de dollars à Washington pour violation de l’embargo… En conséquence, « les grandes banques étrangères sont réticentes à traiter avec des institutions financières iraniennes » ou refusent de prêter des fonds à des entreprises qui veulent investir sur place, indiquait en février dernier le FMI dans un rapport.

Autre écueil : l’Iran reste avec la Corée du Nord sur la liste noire du Groupe d’action financière (Gafi), l’organisme mondial anti-blanchiment d’argent, même si le pays ne fait plus l’objet de « contre-mesures » depuis un an. C’est qu’il y demeure des zones d’ombre : les Gardiens de la révolution (« Pasdaran », en persan) ont la main sur nombre d’entreprises publiques dans tous les secteurs d’activité afin de financer les opérations de leur milice dépendant directement du Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, et de celles du Hamas palestinien et du Hezbollah au Liban, tous deux ennemis déclarés d’Israël, allié des États-Unis. « Rohani essaie de limiter le rôle des Pasdaran, qui contrôlent peut-être 20 % de l’économie nationale, personne ne le sait exactement, et qui n’ont pas intérêt à voir, dans certains cas, le pays s’ouvrir économiquement ni à ce qu’il y ait des privatisations », estime Thierry Coville, spécialiste de l’Iran à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), pour qui le retour d’une politique américaine conflictuelle est « contre-productif car il renforce le camp des radicaux iraniens qui estiment que les modérés comme Rohani ont été trop gentils ».

Mais, au-delà de la « confrontation entre radicaux et modérés », poursuit Thierry Coville, ce qui préoccupe les Iraniens, « ce sont les problèmes sociaux, et notamment le chômage », qui touche environ 12,5 % de la population active. Car, si la levée des sanctions n’a pas apporté la « ruée vers l’or » espérée, elle n’a pas non plus entraîné « une hausse des revenus des ménages ni créé de nouveaux emplois », selon l’économiste Djavad Salehi-Isfahani, professeur à l’école polytechnique de Virginie aux États-Unis. Auteur d’un blog sur l’économie iranienne, il estime que la pauvreté a au contraire gagné du terrain sous la présidence Rohani en raison de l’augmentation sans compensation des prix de l’essence et de l’électricité. Un sondage réalisé en avril dernier par IranPoll, un centre de recherches basé à Toronto avec des partenaires sur place, semble lui donner raison : 72 % des habitants interrogés estimaient que la levée des sanctions n’avait pas amélioré leurs conditions de vie.

Les premiers concernés par le chômage sont les jeunes et les femmes, dont le taux d’inactivité atteint 30 %, selon le FMI. Une situation intenable quand on sait que l’Iran est l’un des États les plus touchés par la « fuite des cerveaux ». En 2014, un ministre avait affirmé que « 150 000 personnes hautement qualifiées » quittaient chaque année le territoire national. Et ce phénomène ne semble pas avoir diminué, de l’aveu même de l’actuel ministre des Sciences et de la Technologie, Mohammed Farhadi. En visite au Japon en octobre dernier, il a reconnu que « la fuite des cerveaux » avait un impact sur le « développement durable » iranien. D’autant plus que les États-Unis sont les premiers à bénéficier de cette manne académique… Il n’y a pas que le chômage ou le peu de ressources allouées au domaine de la recherche qui poussent de jeunes professionnels qualifiés à partir à l’étranger. Il y a aussi les graves atteintes aux libertés  en Iran, sans doute « la seule théocratie au monde » qui, selon l’économiste Hassan Hakimian, « doit parvenir à concilier les exigences de l’économie du XXIe siècle avec les valeurs traditionnelles de religieux vieillissants ». À condition, bien sûr, que les Américains leur laissent cette chance… 

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