octobre 2018

Jean-Pierre Elong-Mbassi
« Nous devons inventer un nouveau modèle »

Par Zyad Limam
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Démographie, urbanisme, décentralisation, écologie… Le secrétaire général de la CGLUA (Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique) annonce les enjeux du 8e sommet Africités qui se tiendra à Marrakech en novembre prochain.

Jean-Pierre Elong-Mbassi est un passionné. Depuis quarante ans, cet urbaniste camerounais travaille sur la ville, son développement, la décentralisation, l’écologie. C’est un Africain convaincu soucieux d’apporter une démarche qui transcende les frontières. Et de poser des solutions novatrices. Son objectif est de sortir des schémas anciens, postcoloniaux qui organisent encore l’économie continentale. Et de valoriser les territoires pour créer de nouveaux marchés, de nouvelles solidarités et sortir du sous-développement. Secrétaire général de la CGLUA (Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique), il porte avec enthousiasme les sommets Africités qui se tiennent tous les trois ans. Le premier s’est déroulé à Abidjan en 1998, et le prochain aura lieu à Marrakech, du 20 au 24 novembre. En attendant ce grand débat, entretien de fond sur des questions concernant l’avenir de centaines de millions d’Africains.
 
AM : Africités tiendra son 8e sommet à Marrakech en novembre prochain. Pouvez-vous nous expliquer le concept « Africités » et ce qui fait sa spécificité ? 
Jean-Pierre Elong-Mbassi : Africités, c’est avant tout la réponse que les leaders des collectivités territoriales d’Afrique ont proposée pour s’inscrire dans le paysage institutionnel et politique nouveau au lendemain de l’adoption des premières politiques de décentralisation. Et dans le sillage des processus de démocratisation intervenus dans ces pays au cours des années 90. Africités, c’est aussi une démarche authentiquement panafricaine, une volonté d’aller au-delà des frontières héritées de l’histoire. Les sommets Africités ont réellement contribué à inscrire et à maintenir la décentralisation et le rôle des collectivités territoriales dans le développement parmi les priorités au sein des États comme des instances de l’Union africaine. Africités, c’est l’un des lieux privilégiés d’élaboration d’une pensée autonome sur le développement du continent en partant de la réalité vécue par les populations au niveau des territoires. D’un sommet Africités à l’autre, les débats s’affinent, se recentrent vers un plus grand rôle reconnu aux collectivités territoriales dans les stratégies de développement et d’intégration du continent africain.
 
Le Maroc accueille pour la deuxième fois le sommet. Y a-t-il un lien privilégié entre Africités et le royaume ? 
Lors de la clôture de la 7e édition du sommet Africités à Johannesburg, en décembre 2017, le choix de la ville hôte de la 8e édition s’est porté sur Brazzaville. Mais la capitale de la République du Congo n’a plus été en mesure de maintenir cette candidature. L’Association marocaine des présidents des conseils communaux a alors proposé avec enthousiasme de nous accueillir. Ce choix nous favorise aussi d’une certaine manière, puisque CGLU Afrique a son siège à Rabat et dispose donc des équipes nécessaires pour organiser ce grand événement. Africités réunit tous les trois ans plus de 5 000 participants pendant cinq jours, ce qui suppose une préparation très exigeante…
 
Vous parlez souvent « d’autorités locales et territoriales ». Quel sens peuvent avoir ces entités dans des États africains à la volonté fortement centralisatrice ? 
Il faut replacer cette volonté dans le contexte historique. À de rares exceptions près, la plupart des pays africains ont accédé à la souveraineté politique il y a à peine plus de 60 ans. Il est donc normal que leur effort se soit prioritairement porté sur la construction de l’État-nation. Cette volonté s’est très tôt heurtée à des demandes pour un plus grand respect de chaque composante de l’espace national et pour une plus grande participation des populations à la gestion des affaires qui les concernent. Cette quête pour le renforcement de l’unité nationale dans le respect de la diversité est l’équation que la plupart des États ont encore du mal à résoudre. Ma conviction est que c’est par la prise en compte de cette diversité que se bâtissent des États-nations solides. En d’autres termes, un État fort est un État fortement décentralisé, respecté par les citoyens, puisque lui-même respectueux de leur identité et de leurs spécificités. La réciproque est tout aussi vraie : moins un État est décentralisé, plus il a tendance à devenir autoritaire à défaut d’avoir de l’autorité…
 
Il faut donc oeuvrer pour plus de décentralisation alors que les États sont paradoxalement à peine en construction ? Que les institutions dépassent difficilement le cadre de la capitale ?
Si les États sont généralement inefficaces, c’est parce que, comme vous le dites, l’influence des institutions dépasse à peine le cadre de la capitale. Ces institutions sont comme frappées par une tare de naissance, héritières qu’elles sont d’une logique tout orientée vers l’exploitation du territoire pour alimenter le marché mondial. Pour inverser cette dynamique mortifère et dont les effets sont largement désastreux pour les populations, notamment les plus démunies, il faut justement que tous les lieux de vie soient considérés comme dignes d’intérêt, et donner une seconde chance aux villes intermédiaires, aux petites villes et aux centres ruraux, qui regroupent près de 70 % de la population du continent. Seule la mise en oeuvre de politiques efficaces de décentralisation est susceptible de favoriser une telle bifurcation.
 
Comment ces collectivités locales peuvent-elles mieux participer à la bataille pour plus de démocratie et de paix ? 
L’Agenda 2063 de l’Union africaine considère l’émergence d’une Afrique en paix comme le préalable à toute entreprise de transformation structurelle du continent. Il y a trois ingrédients pour instaurer la paix et l’harmonie au sein et entre communautés humaines : la justice ou, mieux, le refus des injustices et des discriminations ; la promotion de l’égale dignité de toutes et de tous afin que chacune et chacun puisse autant que possible avoir la maîtrise de sa vie et de son destin ; et enfin le libre choix des dirigeants par les populations, qui doivent aussi pouvoir les sanctionner à travers l’alternance politique obtenue à la suite d’élections justes. L’espace le mieux approprié pour mettre en place ces trois paramètres est celui des collectivités territoriales, le niveau de gouvernance publique le plus proche des populations.
C’est encore au niveau des territoires qu’on peut le mieux traiter les tensions entre groupes sociaux et communautés avant qu’ils ne dégénèrent en conflits ouverts pouvant mettre en péril la paix sociale et les institutions nationales. La plupart des conflits qui mobilisent l’attention de la communauté internationale en Afrique ont lieu entre communautés au sein d’un même État, et non pas entre États. C’est la raison pour laquelle CGLU Afrique plaide depuis longtemps pour que les collectivités territoriales et leurs associations représentatives soient intégrées dans le système d’alerte précoce sur les conflits de l’Union africaine. Cette proposition a été avancée lors du sommet Africités 2012 à Dakar, en présence du commissaire Paix et Sécurité de l’Union africaine. CGLU Afrique attend toujours la réponse des instances de l’Union africaine sur cette demande. Enfin, nous partageons aussi le point de vue du président Alpha Oumar Konaré, ancien président de la République du Mali et ancien président de la Commission de l’Union africaine, selon lequel l’intégration du continent se matérialisera avant tout à travers la construction de « pays frontières », ou grâce à la coopération entre collectivités voisines mais situées dans des États différents. Les frontières nationales héritées de la colonisation seront transformées de « points de rupture » en « points de suture ».
 
 
Reste la question fondamentale : le financement des institutions locales. 
On ne développe pas les gens, les gens se développent. C’est l’effort autonome qui assure le développement durable. Cet effort est mû par la volonté de réduire la pénibilité de la vie en tirant profit des potentialités dont chaque territoire recèle et des capacités des ressources humaines locales et nationales à transformer ces potentialités en richesses. Le maintien de cet effort au niveau de chacun et de la collectivité dépend de la mesure selon laquelle les différents acteurs impliqués estiment avoir leur juste part des fruits de l’effort commun. La justice sociale et la justice territoriale sont donc des composantes nécessaires à la mobilisation de tous pour augmenter la richesse commune. Seul le financement domestique assure le développement humain durable à long terme, au niveau des États comme de leurs collectivités territoriales constitutives. C’est du reste la principale recommandation du Plan d’action d’Addis-Abeba adopté en juin 2015 par les Nations unies. Fondamentalement, le Plan d’action d’Addis- Abeba recommande d’améliorer drastiquement la mobilisation des ressources domestiques pour donner de réelles marges de manoeuvre aux pouvoirs publics. Sur ce plan, les collectivités territoriales d’Afrique ont des marges de progression immenses, largement inexploitées jusqu’ici. C’est la raison pour laquelle les membres de CGLU Afrique ont proposé que soit mis en place un Fonds de développement des villes d’Afrique (FODEVA), véhicule financier coopératif, qui doit permettre de mobiliser des ressources sur les marchés financiers pour les orienter vers les investissements des villes et territoires du continent. L’étude de faisabilité du FODEVA est terminée. La phase de mise en place va commencer par la convocation de la première réunion des membres fondateurs lors du sommet.
 
La croissance économique se concentre sur les capitales, quelques grandes villes, les bandes côtières. Les hinterlands africains sont souvent désertés par une jeunesse soucieuse d’opportunités. Comment fixer les énergies localement ? Comment décentraliser l’émergence ? 
Cette question soulève un problème de fond pour lequel nous n’avons pas encore de réponse appropriée. Les économies africaines ont été structurées, au départ, suivant la logique de « l’extractivisme », pour alimenter la machine industrielle et les marchés de la métropole coloniale. Cette logique a eu tendance à démarquer des territoires utiles selon la logique coloniale car producteurs de matières premières agricoles ou minières, ou pôles importants pour l’administration ou l’import-export ; et des territoires considérés comme moins utiles vis-à-vis de la logique de l’exploitation coloniale et laissés en dehors du processus de modernisation. Dans plusieurs pays africains, cette situation n’a pas changé fondamentalement après les indépendances. Même si la stricte logique coloniale a laissé place à des économies nationales postcoloniales, le système en place est ordonné suivant la logique du marché mondial, et produit les mêmes impacts que le système colonial en matière d’organisation et d’aménagement des territoires. La concentration des populations et des agglomérations urbaines dans la bande côtière est la conséquence de cette dynamique. Une remise en cause de cette logique implique d’avoir un regard différent sur les moteurs de la croissance et du développement de l’Afrique.
 
Le développement des collectivités locales peut-il apporter une autre réponse ? 
Il faut reconnaître que la recherche à tout prix de l’articulation des économies africaines au marché mondial a comme conséquence la persistance de cette logique de l’assignation de l’Afrique au rôle de fournisseur de matières premières. L’inversion de cette logique voudrait que les politiques et stratégies de développement prennent comme point de départ une plus grande attention portée à l’amélioration des conditions de vie à partir de la valorisation des potentialités des territoires et de l’impulsion de la dynamique du développement des marchés locaux, régionaux et nationaux, le recours au marché mondial ne venant qu’en bout de chaîne. Suivant cette perspective, chaque territoire a des potentialités à partir desquelles il peut asseoir son développement. Tout dépend de la manière dont ces potentialités sont identifiées, reconnues, et mises en valeur. Les points de départ de cette autre approche sont le recours à la valorisation des savoirs ancestraux, la mise en exergue du caractère unique de l’apport et de la connaissance des différentes cultures, et la ferme volonté de mobiliser les intelligences de toutes et de tous pour la transformation des potentialités en biens et services matériels et immatériels afin d’améliorer le cadre et les conditions de vie des populations. Pourquoi ce qui est possible ailleurs dans le monde ne le serait-il pas en Afrique ?
 
Les villes deviennent un enjeu majeur pour l’Afrique, avec l’émergence d’immenses mégalopoles surpeuplées, sous-équipées. Quelles sont les conséquences de cette « méga-urbanisation » ? 
Comme les autres régions du monde, l’Afrique s’urbanise. C’est une évolution contemporaine, inéluctable. Les experts estiment que dans moins de vingt ans, la majorité des Africains vivront désormais dans une ville. L’économiste américaine Saskia Sassen a montré que la mondialisation a fait émerger des villes globales qui assurent en fait le pilotage du système. Ces villes et les régions auxquelles elles appartiennent sont les premières bénéficiaires de l’augmentation de la valeur des biens et services. Elles regroupent les sièges sociaux des principales entreprises multinationales et les centres universitaires, de recherche scientifique et de recherche- développement les plus importants. Elles hébergent des centres culturels ou artistiques de réputation internationale. Elles sont autant de centres de décision pour le regroupement et l’orientation des immenses flux financiers résultant de l’augmentation des richesses à des niveaux inégalés jusqu’à présent. Pour que les différentes régions aient des chances de bénéficier des avantages et des flux de l’économie mondialisée, il faut qu’elles disposent de ces villes de connexion. En Afrique, trois cités peuvent prétendre appartenir au réseau des villes globales : Johannesburg (c’est-à-dire la région urbaine du Gauteng, qui comprend les nouvelles municipalités de Tshwane-Pretoria et d’ Ekurhuleni- Witwatersrand), en Afrique du Sud, qui est sans conteste le connecteur de l’Afrique australe ; Lagos, au Nigeria, qui a de nombreux attributs pour être celui pour l’Afrique de l’Ouest, mais dont le fonctionnement chaotique ne lui permet pas de bénéficier pleinement des avantages ; et Le Caire, en Égypte, qui pourrait être le connecteur de l’Afrique du Nord, mais qui est trop tourné vers le Moyen-Orient. En conséquence de quoi ce rôle est de plus en plus assuré par Casablanca, au Maroc. En Afrique de l’Est, Nairobi et Addis-Abeba se livrent une concurrence féroce pour être reconnues comme le connecteur de leur région, tandis qu’en Afrique centrale, aucune ville n’émerge véritablement. Kinshasa pourrait légitimement prétendre à ce rôle vu le poids de sa population (8 millions d’habitants) et de celle du pays (plus de 60 millions), et l’immensité de son potentiel agricole et minier, qui en fait sans aucun doute l’un des espaces les plus stratégiques pour le devenir du monde. L’autre prétendant naturel de la région, la ville de Douala au Cameroun, a vu son attrait largement amoindri avec la disparition de l’ancienne compagnie aérienne nationale du Cameroun. L’absence de grandes villes globales pourrait d’ailleurs expliquer en partie le fait que l’Afrique centrale soit l’une des régions les moins dynamiques du continent. Sur cette épine dorsale des méga-cités devraient s’arrimer les métropoles qui animent et structurent chacune des grandes régions d’Afrique, comme Abidjan ou Dakar en Afrique de l’Ouest, ou Maputo, Harare ou Lusaka en Afrique australe. Suivent ensuite une vingtaine de cités dont la population est supérieure à 2 millions d’habitants et qui animent les espaces sous-régionaux. Vous remarquerez que pas une seule fois, l’Union africaine ne s’est réunie autour de ces questions qui sont pourtant d’une importance cruciale pour l’accélération du développement et de l’intégration en Afrique. Pour sa part, CGLU Afrique a entrepris, en collaboration avec l’association internationale des grandes métropoles, Metropolis, de mettre en place un forum africain des métropoles, dont le lancement officiel est prévu dans le cadre du 8e sommet Africités qui se tiendra à Marrakech.
 
D’ici 2050, l’Afrique comptera 1,2 milliard d’urbains avec une progression extrêmement rapide. C’est une situation inédite, qui implique évidemment un défi écologique. Comment maîtriser l’effort gigantesque, nécessaire, en particulier en termes d’énergie, avec la maîtrise des empreintes carbones ? 
La transition écologique s’impose partout comme une exigence majeure. Elle part du constat qu’on ne peut avoir une croissance infinie dans un monde dont les ressources naturelles sont finies. Pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, l’organisation de la production et de la consommation est entrée en conflit avec l’écosystème planétaire. Ce conflit est exacerbé par le réchauffement climatique et les catastrophes naturelles de forte amplitude qui en découlent. On assiste à une remise en cause des certitudes sur la croissance et le productivisme.
Ce débat ne fait que commencer en Afrique, où il est perçu comme une question de pays riches. Pourtant, il nous reste disons vingt ans pour agir, en Afrique et dans le monde, après il sera sans doute trop tard pour léguer à nos enfants et aux générations futures un monde vivable, sûr et juste. D’où l’urgence d’emprunter dès maintenant une trajectoire vers des villes et territoires durables.
 
L’Afrique a-t-elle les moyens, la possibilité d’inventer un mode nouveau de développement ? 
L’Afrique n’a pas le choix. Elle doit inventer un mode nouveau de développement. Elle doit le faire parce que d’ici la fin du siècle (à l’horizon 2100), elle sera le premier foyer humain de la planète, représentant quasiment un habitant du monde sur deux. Dès aujourd’hui, l’Afrique, c’est un Terrien de moins de 18 ans sur deux. Notre responsabilité dans la définition d’un nouveau modèle de développement n’est donc pas seulement importante pour le devenir de l’Afrique, mais aussi pour le devenir du monde lui-même.
 
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