décembre 2017
PERSPECTIVES

La Côte d’Ivoire, demain

Par Zyad Limam
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Mais la modernisation est exigeante. Réconciliation, unité, élections, démocratie, création de richesses nouvelles, luttes contre les inégalités… Ce qui fera l’avenir se joue maintenant.

Voici donc la Côte d’Ivoire, au coeur du golfe de Guinée, peuplée de près de 25 millions d’habitants (ce qui la place au 55e rang mondial démographique). Un grand pays, 322 462 km2 entre mer, forêt et étendues semi-désertiques, des lagunes d’Abidjan et des plages de San Pedro jusqu’aux portes du Sahel. Le produit intérieur brut (PIB) se situe aux alentours de 35 milliards de dollars. Ce qui en fait la 15e économie africaine, et aux alentours de la 100e mondiale. Avec un revenu par habitant d’environ 1 500 dollars ou de 3 600 dollars en parité de pouvoir d’achat. Au même niveau que l’Inde, et un peu plus que le Kenya. Un pays de richesses et de potentialités, mais où le développement humain reste encore insuffisant, avec un IDH en forte progression mais qui reste trop bas. Mais, ici, en terres ivoiriennes, on revient de loin, de très loin. La nation fondée par Félix Houphouët-Boigny, indépendante depuis 1960, portée par le miracle du cacao (1er producteur mondial) a connu une très longue crise politico-militaire, avec des épisodes proches de la guerre civile ou de la partition. Une chute longue de deux décennies, de la fin des années 90 (coup d’État de Noël 1999) au début de 2011 et l’élection d’Alassane Ouattara. Vingt ans de divisions politiques, d’éclipse, de surplace, de mal-développement. Une génération mise de côté en quelque sorte. Avec la tragédie électorale de 2010 comme paroxysme.

 
Le 6 mai 2011, Alassane Dramane Ouattara entre, enfin, à la présidence et prend ses fonctions. Il s’engage dans le très grand chantier de la reconstruction nationale. Politiquement, le pays retrouve de la stabilité, un centre de gravité, avec une équipe soudée, et un président qui préside activement. Et qui pose comme objectif l’émergence. Depuis, la Côte d’Ivoire s’est imposée comme l’une des économies les plus dynamiques du continent, portée par des taux de croissance annuelle élevés, de 8 % à 10 % par an. La pauvreté recule, pas assez vite certainement, mais elle recule. L’objectif est de se positionner dans les années à venir comme un pays à revenu intermédiaire. ADO est réélu largement en 2015. Une nouvelle Constitution est adoptée par référendum, en octobre 2016, avec la volonté d’une réorganisation des pouvoirs adaptés au pays. Le pari, économique, politique, est d’ampleur. D’autant plus que pour reprendre les données démographiques, si importantes dans le devenir d’une nation, les Ivoiriens seront près de 50 millions en 2050 ! 2011-2017. Six ans. Et pourtant le pays a déjà beaucoup changé, il change, il est en mouvement. La machine est lancée. Entre le court terme et le moyen terme, les défis, enjeux de demain se bousculent.
DES AMBITIONS LÉGITIMES
Évidemment, comme souvent, la première discussion se trouve à nouveau sur le terrain politique. L’élection présidentielle de 2020, la succession supposée d’Alassane Ouattara, focalise les ambitions, aiguise les appétits. La révision constitutionnelle et surtout la nomination du fidèle entre les fidèles, du fils politique, Amadou Gon Coulibaly, comme Premier ministre ont lancé la séquence… Les appareils s’agitent autour de ce but, de ce Graal, l’élection présidentielle. Au sein du RDR, où certains veulent assumer, proposer ou imposer leur statut d’héritier. Au sein du PDCI, où l’on estime parfois que l’échéance doit impérativement jouer en leur faveur. Mais aussi au sein des forces militaires de l’ex-rébellion, proche de Guillaume Soro, qui plaident que leur temps est venu… Et puis, il y a aussi les nostalgiques du Gbagboïsme qui espèrent que leur chef historique pourrait être libéré rapidement. Qu’une telle évolution pourrait juste bouleverser les rapports de force…
 
Pourtant, « 2020, ce n’est pas maintenant » pour reprendre une expression présidentielle. L’échéance est à trois ans. Et en attendant, les mois comptent, il y a un mandat à accomplir, il faut gouverner le pays, accentuer les réformes, maintenir le cap de l’émergence, chercher les investissements et les investisseurs. 2020, ce n’est pas maintenant, et les politiques de tous bords auraient certainement tort de sous-estimer le président. ADO est bien là, à la tête du pays. Soucieux de réussir, de contrôler l’agenda, se laissant certainement encore plusieurs mois avant de fixer son propre cap. Et de toute façon, décidé à imprimer sa marque sur l’après, sur la suite. 
 
Par ailleurs, et pour reprendre encore une fois une parole présidentielle, tout le monde peut y aller, tout le monde a le droit d’avoir des ambitions. Chacun peut prétendre à être élu. Le président aussi, même si lui-même semble en avoir exclu l’hypothèse. Des poids lourds pourraient tenter leur chance. Mais la Côte d’Ivoire a changé. En 2020, l’élection sera une élection et personne ne pourra être « désigné » ou « adoubé ». Personne ne gagnera sans convaincre les Ivoiriens qu’il ou elle incarne une perspective de croissance, de stabilité, de progrès durable. De projection vers l’avenir. Les électeurs auront le dernier mot. C’est le processus démocratique, et c’est probablement l’une des évolutions les plus importantes du pays, son inscription dans une forme de modernité politique, portée par une jeunesse plus éduquée, ambitieuse, ouverte sur le monde, des classes moyennes émergentes.
 
Comme souvent en politique, le progrès et le conservatisme vont souvent ensemble, le premier entraînant le second. Les événements récents, les mutineries qui ont marqué le début de l’année 2017, les polémiques sur les caches d’armes, le désarmement, montrent aussi que tous les paramètres de la crise électorale de 2010-2011 n’ont pas été entièrement dépassés. Le positionnement des acteurs politiques, « classiques », repliés sur les bases régionales, reflète les schémas d’hier. La Côte d’Ivoire, malgré les immenses progrès des années ADO, reste un pays en construction, dont les ressorts politiques sont encore marqués par l’ethnicité, les fidélités claniques, les fraternités d’armes.
 
La clé du futur reste donc plus que jamais la capacité du pays à se rassembler, à s’unifier, à se réconcilier, à s’accorder autour de principes de gouvernance et d’exercice du pouvoir relativement partagés.
 
La naïveté serait de croire que ce chemin est facile. Mais l’expérience ivoirienne, celle de la quasi-guerre civile, de l’affrontement entre frères, alors que tout cela semblait si improbable, au pays d’Houphouët, cette expérience douloureuse peut servir maintenant positivement. Les Ivoiriens ont vu ce qui pouvait être perdu et détruit. Ils recherchent avant tout la paix et la stabilité. Ils sont dans le vivre-ensemble, même si c’est parfois plus par nécessité, que vraiment avec le coeur. Les comptes judiciaires des deux décennies de crise n’ont pas tous été réglés. Dans les familles, on pense à ce frère, ce fils, ce cousin, cette soeur, cette mère qui a été victime. En termes de réconciliation, beaucoup a été fait, mais il reste un long chemin à parcourir. Et peut-être que les uns et les autres, ceux qui dont la voix résonne un peu plus fort, devraient se faire entendre, raconter l’autre version du roman national. Celle du récit d’une Côte d’Ivoire une, mais multiple, diverse. Une et diverse, du grand Nord, au grand Sud, au grand Centre, au grand Ouest. Une et diverse, chrétienne, musulmane, animiste, agnostique aussi pour certains. Le récit d’une terre de métissages, d’une nation créée par l’histoire, née de la fusion de vagues différentes de migrations africaines, mais aussi celle du colon et de l’homme blanc, d’Europe ou d’Orient, et qui se sont « fondues » dans une même entité moderne. Il y a quelque chose d’unique dans ce melting-pot. Au-delà des divergences, des différences souvent instrumentalisées pour des raisons politiques, un pays, une identité commune se forge. Ce récit positif, unificateur, doit pouvoir se traduire dans une réalité politique. Qui renforce la stabilité, le ciment. Plus que jamais, le pays a besoin de dépasser les clivages organisés du passé. Plus que jamais, la Côte d’Ivoire a besoin d’un pôle politique majoritaire qui va au-delà des clans, des frontières ethnico-culturelles, des chapelles territoriales. La clé du présent, de maintenant, c’est tout d’abord l’alliance entre le RDR et le PDCI. C’est la cohésion de chaque parti et des deux, ensemble. Mais l’une des clés de l’avenir reste la mise en place de cette incontournable structure unifiée, le RHDP (Rassemblement des houphouëtiste). Un RHDP qui incarne avant tout des valeurs politiques, des valeurs de modernité, qui apporte un regard différent et novateur sur la démocratie ivoirienne et qui permet de sortir, progressivement, des carcans du passé.
 
FAIRE ÉMERGER « L’AUTRE » CÔTE D’IVOIRE
Cette modernisation politique ne peut se faire sans le maintien d’une politique économique active, pro-croissance, soutenue par les partenaires extérieurs. Et qui permet de lutter contre la pauvreté et d’émanciper la grande majorité des citoyens. La démocratie ne peut exister qu’avec le développement économique. L’émergence ne peut fonctionner que si les citoyens ont confiance dans leurs pouvoirs publics.
 
Le choc financier, lié à la baisse des matières premières,et particulièrement des cours du cacao, est venu souligner que la reconstruction économique n’est pas à l’abri d’un retournement brutal de conjoncture. Mais le pays a aussi montré une capacité de résistance surprenante. Même si la diversification sera un effort de longue haleine, elle est en marche. Et les investisseurs privés mais aussi multilatéraux, ont confiance dans le potentiel du pays. Abidjan s’impose comme l’une de portes d’entrée majeures sur sa zone proche (l’UEMOA, la Cédéao) mais aussi sur un continent immense en développement, en mouvement. L’émergence n’est pas juste un slogan politique.
Si l’on prend un taux de croissance moyen de 8 % à 10 % par an depuis 2011-2012, on peut estimer que la richesse nationale globale du pays a plus que doublé. C’est impressionnant. Ça se voit sur le terrain, en particulier avec les grands projets d’infrastructures. Mais la répartition a mal suivi. Les revenus modestes n’accompagnent pas la courbe de la croissance. Les classes moyennes renaissantes se sentent fragilisées. Enfin, les paramètres sociaux (indice de pauvreté) restent toujours faibles par rapport au dynamisme de l’économie. Les effets de l’attractivité ne sont pas tous positifs (prix, coût de la vie…). Les progrès génèrent plus de demandes, d’exigences de la part de citoyens mieux informés.
 
Pour réussir, il faut toujours plus de croissance, mais aussi, et dorénavant, une meilleure redistribution des richesses et des revenus. Faire en sorte que le progrès vienne vers les petits revenus, qu’il sorte aussi d’Abidjan. Que la croissance vienne toucher les zones rurales et les zones périurbaines. C’est l’objectif que s’est fixé l’équipe du Premier ministre Amadaou Gon Coulibaly. Faire entrer « l’autre » Côte d’Ivoire dans l’émergence. L’État peut beaucoup, il doit favoriser l’initiative, l’entreprise, moderniser les textes, la fiscalité, mais ne pourra pas tout. Le salut ne dépendra pas que de la puissance publique et/ou des cultures de rentes. Le secteur privé, l’artisanat, le commerce, les services, le tourisme, l’industrie de transformation sont la clé de la croissance de demain, des emplois. La Côte d’Ivoire doit pouvoir compter sur ses grandes entreprises. Mais pas uniquement. De très nombreux Ivoiriens peuvent et doivent devenir entrepreneurs, dans le commerce, dans l’artisanat, dans l’agriculture, dans les services…
 
Tout cela pourrait paraître bien ambitieux et bien optimiste. Mais ici, en Côte d’Ivoire, on y croit. On y croit parce que l’on revient de loin et que le potentiel est là. On y croit aussi parce que le pays est jeune, que 40 % des Ivoiriens et des Ivoiriennes ont moins de 25 ans. Que beaucoup d’entre elles et eux sont venus à l’âge adulte après les crises. Ils sont la force de demain.
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