mars 2017
Fadumo Dayib

La réfugiée somalienne qui rêvait d'être présidente

Partage
Fadumo Dayib est née au Kenya, réfugiée somalienne. Elle a appris à lire à 11 ans. Elle a obtenu un diplôme à Harvard. Elle vit en Finlande. Elle a voulu se présenter à l’élection présidentielle de son pays malgré les menaces de mort. Et elle croit à son destin. 
 
Fadumo Dayib ne devrait pas être là. Avant sa naissance, sa mère avait perdu onze enfants en bas âge, « tous décédés de maladies curables » en Somalie. Le pays est très pauvre, les infrastructures et soins élémentaires manquent. L’instabilité clanique, les divisions régionales et le coup d’État militaire de Siad Barre en 1969 aggravent la situation. 
 
En quête d’un avenir meilleur, la mère, nomade, part au Kenya. En chemin, elle rencontre un compagnon d’infortune, mécanicien et débrouillard. Ils se marient. Fadumo voit le jour en 1972 à Thika, dans un camp de réfugiés. Ses premières années, elle suit la voie, tracée dans la poussière, d’une petite Somalienne qui grandit dans un camp. Excisée. Illettrée jusqu’à l’âge de 11 ans. Elle apprend à lire et à écrire. Mais les autorités de Nairobi renvoient progressivement les Somaliens dans leur pays d’origine à partir de 1986. « Une des meilleures choses que m’ait fait le Kenya », déclare cette adepte de l’adage nietzschéen selon lequel ce qui ne tue pas rend plus fort. 
 
Lorsque la guerre civile éclate en 1990, ses parents parviennent à exfiltrer leurs enfants dans un vol  de l’armée. Destination prévue : la Roumanie, via Moscou. Mais dans la capitale soviétique, ils s’enfuient et rencontrent des passeurs qui leur font traverser la frontière finlandaise. Commence alors sa deuxième vie. Dans cette exemplaire démocratie nordique, reconnue pour son égalitarisme entre hommes et femmes et l’excellence de son système éducatif, Fadumo s’émancipe. Elle y apprend le finnois, l’anglais, et étudie, étudie encore et encore. Jusqu’à obtenir plusieurs masters – dont l’un à Harvard aux États-Unis – et un doctorat.
 
Un jour, Fadumo, désormais finlandaise, mère de famille et modèle d’intégration, voit lors d’un reportage télévisé une Somalienne qui, faute de soins, perd son enfant en bas âge. Cela lui rappelle l’histoire de sa propre mère, de ses frères et sœurs décédés dans des circonstances similaires… Forte de ses diplômes, elle postule aux Nations unies, décidée à agir. En 2005, elle est envoyée dans une clinique du nord de la Somalie, où elle lutte contre le HIV et l’excision. Mais au bout de six mois, le personnel humanitaire est évacué en raison de l’insécurité alarmante. Elle part alors œuvrer au Liberia, où elle rencontre la présidente Ellen Johnson Sirleaf, première femme du continent élue au suffrage universel. La renaissance du Liberia, pays rescapé d’une interminable guerre civile, la persuade que la Somalie peut s’en sortir à son tour. Et qu’une femme pourrait y être élue présidente. En septembre 2014, elle annonce donc sa candidature, s’installe à Nairobi et finance sa campagne via le crowdfunding. 
 
Elle qui doit sa réussite à la méritocratie s’oppose au clanisme. Armature de la société somalienne, ce système a pour corollaires le clientélisme, la corruption et la paralysie des institutions : l’élection présidentielle se déroule au scrutin indirect, les chefs de clans choisissant 14 000 délégués qui éliront les députés qui, avec les sénateurs, éliront le président… Le 9 décembre 2016, après un énième report du scrutin (désormais fixé au mieux le 8 février 2017), Fadumo annonce jeter l’éponge, refusant de cautionner un système qu’elle qualifie d’« apartheid ». Menacée de mort, elle déclare son intention de rester à Nairobi et de « travailler pour qu’on ait des élections démocratiques en 2020 ». Sans fausse modestie face à son parcours exceptionnel, l’étoile somalienne perçoit sa vie comme une destinée : « Être le premier enfant de ma mère à survivre m’a incitée à croire que ce n’est pas le fruit du hasard, qu’il y a une raison, explique-t-elle. Quelque chose comme un appel. Une vocation. » 
 
 

From the archives. #MovingOn #HomeComing

Une publication partagée par Fadumo Q. Dayib (@fadumo_q_dayib) le

Partage

À lire aussi dans la même catégorie
LES GENS Abdellah Taïa Des rives, des continents
LES GENS Majd Mastoura L'acteur studieux
LES GENS Leila Nda L'African Queen du moment
LES GENS Felwine Sarr « Il est l’heure de sortir du temps postcolonial »

Suivez-nous