août 2017

La Tunisie face au choix

Par Zyad LIMAM
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Fin juillet, début août, sous le soleil exactement. La Tunisie est profondément, confortablement, installée dans son été. Dans une sorte de dolce vita à contrecourant de l’ambiance nationale générale, assez dépressive, il faut bien le reconnaître.

Comme si le pays faisait une pause. S’oubliait quelques semaines. Même les touristes reviennent, un petit peu, motivés aussi par la baisse assez vertigineuse du dinar. Ce n’est pas encore le nirvana, on est encore loin des chiffres de 2010, mais il y a quelque chose d’un peu plus joyeux, plus festif dans l’air. Les Tunisiens profitent aussi de chez eux, postent des images idylliques d’eau turquoise sur les réseaux sociaux, et de nombreuses destinations balnéaires affichent quasi complet. Sur la plage, dans les restaurants, les piscines, sur les routes bondées, on essaye d’oublier, d’éloigner le spectre de la violence terroriste qui plane. On essaye de se défaire de cette sensation d’un pays qui fonctionne un peu à l’aveuglette, sur le chemin escarpé et incertain de la construction nationale.

Les visiteurs qui découvrent la Tunisie ou ceux qui n’y sont pas revenus depuis quelques années ne cachent pas, eux, leur surprise. Voilà un pays qui, fin 2010, donna un formidable coup d’envoi au printemps arabe, et qui apparaît aujourd’hui comme le rare, le dernier des rescapés de cette tempête. Voilà un pays presque démocratique, un des seuls de la région et du monde arabe. Avec un président et un Parlement réellement élus. Où l’on fait de la politique (pas toujours de haut niveau).

Bienvenue surtout dans un pays où l’on peut s’exprimer librement, y compris sur des sujets tabous comme la drogue, l’homosexualité, l’égalité, la police, la justice… Ici, on peut parler de presque tout, sur un ton vif et même parfois à tort et à travers, ce qui n’est pas si grave. Talk-shows télévisés, journaux, émissions de radio, réseaux Internet, ça bouillonne. Les débats de l’été ont été musclés. On s’est empoignés sans ménagements sur la venue ou non de l’humoriste Michel Boujenah (enfant de Tunis, taxé de sionisme) au festival de Carthage. Il est venu. Et ça s’est bien passé. Tout comme le pèlerinage de la Ghriba d’ailleurs, en mai dernier. On a débattu sans fin sur l’invasion des plages par les masses populaires, les uns accusant les autres d’élitisme ou de populisme et vice versa.

Bienvenue, surtout, et au-delà de ce qui peut paraître anecdotique, dans un pays qui propose des réformes réellement révolutionnaires. Le 26 juillet dernier, la ministre de la Femme, Néziha Laabidi, masquait à peine son émotion après l’adoption par l’Assemblée nationale, à l’unanimité des députés présents, d’un texte historique sanctionnant toutes les violences faites aux femmes : celles du mari, d’un parent, d’un employeur, le harcèlement de rue… La violence physique, morale, sexuelle, économique. Un texte unique. Qui ne changera pas du jour au lendemain les comportements des uns et des autres, mais qui pose la loi. Et qui montre que l’esprit de la révolution est toujours vivant. Qu’il y a une recherche de novation, de mouvement, de modernisme.

Pourtant, la révolution est en danger. La construction démocratique est sapée par le défi économique. Le dernier rapport FMI sur la Tunisie (publié le 10 juillet dernier), dont on a déjà beaucoup parlé, ne cache pas la sévérité de son diagnostic : la crise économique et financière menace de tourner à la débâcle. En six ou sept ans, l’endettement extérieur du pays a doublé, passant de 45 % à 72 % du PIB. Un poids insurmontable qui risque de s’aggraver et qui surtout ne profite pas au secteur productif, à l’innovation, à l’exportation, à la valeur ajoutée. Le coût de la fonction publique absorbe près de 50 % des recettes de l’État. L’administration suradministre à vide. Malgré quelques coups de canif dans la machine, la corruption et le marché noir sabotent les efforts des entreprises privées.

Les investissements sont en chute libre. Le pays ne produit plus assez, il n’exporte plus assez, il devient entièrement dépendant d’apports financiers extérieurs.

On ne le dira jamais assez, mais le bilan des gouvernements post-révolution et en particulier ceux de la Troïka, dirigés par les islamistes d’Ennahda, portent une lourde responsabilité dans cette impasse. Et ceux qui sont issus de la Constitution de 2014 n’ont pas la force nécessaire, la légitimité massive, pour remettre les pendules à l’heure.

Et passent une bonne partie de leur temps dans de stériles et suicidaires jeux d’appareils. Ou à attendre que la situation atteigne le point de non-retour et que le pouvoir revienne « naturellement » entre leurs mains…

Le reste du monde, l’Occident, l’Europe en particulier, ne laisseront pas entièrement tomber la Tunisie. On mettra ce qu’il faudra pour permettre au patient de ne pas se noyer, de ne pas sombrer, de montrer que la démocratie peut exister « chez ces gens-là »… Quelques centaines de millions par-ci ou par-là. Mais, devant l’absence de réformes de fond, structurelles, de mise en ordre, de lutte réelle contre la corruption, le marché noir, on ne pourra pas espérer un sauvetage généralisé, un très hypothétique plan Marshall spécial Carthage. Avec à la clé, de toute façon, la mise sous tutelle du pays, un incontournable ajustement social brutal, l’appauvrissement durable avec leurs imprévisibles conséquences politiques. Au mieux une sorte de libanisation de l’économie, disparition du secteur public, explosion de l’économie grise où les plus modestes payeront la facture. Ou pire une sorte de Grèce, une Grèce sans les mécanismes de soutien et de sauvegarde de l’Union européenne…

La sauvegarde ne pourra venir que de l’intérieur. Que de la Tunisie elle-même. On ne peut pas croire que ce pays de 11 millions d’habitants, avec un PIB de près de 45 milliards de dollars, qui fait déjà partie des économies moyennement développées, qui a accompli un si long chemin depuis la décolonisation et son indépendance, ne trouvera pas en lui les ressources pour rebondir. On ne peut pas croire que cette Tunisie, riche en talents, en élites, intellectuelles, commerciales, scientifiques, d’entrepreneurs, se résigne à cette défaite. Et ne trouve pas en elle-même les forces de son sauvetage. On ne pourra pas changer tout d’un coup.

Il est temps de sortir des schémas traditionnels du pouvoir, des clivages antiques, de ne pas laisser aux politiciens impuissants le privilège de l’action. Il y a en Tunisie un vrai camp de la réforme, des femmes et des hommes qui y croient, qui ont la capacité d’agir et de rassembler. De transformer le pays. Ils doivent se réunir, s’organiser, informer, convaincre, se présenter, se faire élire. Ils doivent faire bouger les lignes. Proposer une alternative forte. Avant qu’il ne soit trop tard. 

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