octobre 2017

L'Angola après JES

Par Estelle MAUSSION
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Chef incontesté depuis trente-huit ans, José Eduardo dos Santos confie le pays à un nouveau président, João Lourenço. Un homme de consensus. Ou de compromis. Et une transition historique qui ne manque pas de défis, dans un système à bout de souffle.
 
C’est l’un de ces nouveaux palais de verre qui ont fait leur apparition sur la baie de Luanda, front de mer planté de palmiers de la capitale angolaise. Le Fortaleza Shopping – centre commercial de près de 12 000 m2 – a poussé au pied de l’historique forteresse São Miguel, l’un des rares édifices du XVIe siècle de la ville, jusqu’à venir la masquer en partie avec ses six étages. Son promoteur, le groupe Sopros, détenu par les principales banques du pays, le présente fièrement comme le premier temple de la consommation moderne de l’hyper centre-ville. Pourtant, dans la rue et certains médias, on entend un autre son de cloche : le bâtiment fait honte à beaucoup de Luandais.
 
Il est le symbole de l’avidité d’une élite d’investisseurs qui se moque de compromettre le classement au patrimoine mondial de l’Unesco d’un vestige de l’histoire angolaise. Il illustre les errements d’un pouvoir multipliant les projets immobiliers de luxe quand les hôpitaux manquent de médicaments et de poches de perfusion. Il incarne le mal-développement d’un pays, deuxième producteur de pétrole d’Afrique mais dont la moitié de la population vit encore avec moins de deux dollars par jour. Voilà l’Angola dont hérite le nouveau président, João Lourenço, 63 ans, sorti victorieux des élections générales d’août dernier et en fonction depuis fin septembre.
 
Ex-ministre de la Défense et cacique du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), le parti qui dirige le pays depuis son indépendance en 1975, il succède à celui que l’on pensait inamovible, José Eduardo dos Santos (JES). Après 38 ans de règne sans partage, ce dernier, âgé de 75 ans et qu’on dit malade depuis longtemps, a été contraint de passer la main. Son bilan est en demi-teinte. Propulsé à la tête de l’Angola à 37 ans après le décès soudain d’Agostinho Neto en 1979, JES a survécu à presque trois décennies d’une guerre civile sanglante sur fond de guerre froide, menant son camp jusqu’à la victoire en 2002, après la mort de Jonas Savimbi, le leader de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita). Au sortir du conflit, qui a fait au moins 500 000 morts et provoqué le déplacement de 4 millions de personnes, l’Angola (en lutte pour son indépendance entre 1961 et 1975) n’est qu’un champ de ruines. « Architecte de la paix », José Eduardo dos Santos se mue alors en artisan de la reconstruction nationale. Réalisé en un temps record, le processus est cependant imparfait.
 
La qualité de certaines infrastructures laisse à désirer, les conditions d’attribution de différents contrats sont opaques, l’omniprésence des membres du camp présidentiel est critiquée. Des travers qui se sont accentués ces dernières années, au point d’assister à une fin de règne difficile, « décadente » selon certains, et provoquant un agacement au sein de la population comme chez certains cadres du MPLA. Après la nomination en 2013 du fils de JES, José Filomeno, à la tête du fonds souverain angolais (doté de 5 milliards de dollars), sa fille aînée, Isabel, a pris les commandes de la société nationale de pétrole Sonangol en 2016.
 
« La princesse », surnom d’Isabel, aurait également décroché, selon un article publié en août dernier par le journal portugais Expresso, 40 % de participation dans un projet de construction de barrage chiffré à 4,5 milliards de dollars, une information fermement démentie par l’intéressée. Comme si cela ne suffisait pas, l’un des plus jeunes enfants de JES, Eduane Danilo, 26 ans, a fait parler de lui, en mai dernier, en achetant lors d’une vente aux enchères caritative à Cannes une montre à 500 000 euros… En dépit de ce contexte délicat, la transition a été bien gérée : le MPLA a fait bloc derrière Lourenço et dos Santos a quitté le pouvoir en évitant le chaos, assurant une passation en douceur. Pourtant, les défis restent nombreux. Frappée de plein fouet par la chute du prix des matières premières depuis mi-2014, l’Angola est en crise, une situation qui accroît les tensions sociales, nourrit les critiques des partis de l’opposition et, surtout, remet en cause le fonctionnement même du MPLA. Pour João Lourenço, comme pour le pays, le plus dur commence.
 
 
MANIFESTATIONS ET JOURNÉES MORTES
 
Sur le plan politique, le nouveau président va évoluer en terrain miné. Sa victoire, intervenue après un scrutin jugé « satisfaisant » par les observateurs internationaux, est contestée par l’opposition. Dénonçant de nombreuses violations de la loi électorale (comme lors des dernières élections en 2012), elle a multiplié les recours devant la commission nationale électorale (CNE) et devant le Tribunal constitutionnel (TC) pour obtenir l’annulation du vote et le recompte des voix. En vain. Selon les résultats officiels et désormais confirmés, le MPLA a remporté 61,07 % des suffrages, contre seulement 26,67 % pour l’Unita, son rival historique, et 9,54 % pour Casa (Convergence ample de sauvetage de l’Angola), mouvement lancé en 2012 par Abel Chivukuvuku, un dissident de l’Unita. 
 

Un score qui permet au parti de João Lourenço de disposer d’une majorité absolue de députés (150 sur 220) et des pleins pouvoirs à l’Assemblée nationale. « Personne ne doutait de cette victoire mais on espérait un score moindre pour qu’il puisse y avoir de vrais débats au parlement, pour forcer le MPLA à faire des concessions. Il n’en sera rien. C’est reparti pour cinq ans d’arrogance », confiait, amer, Daniel, un chauffeur de taxi quelques jours après le vote. Un sentiment largement partagé dans les rues de Luanda. L’Unita et Casa, cantonnés à un rôle de quasi-figuration au Parlement, attendent désormais avec impatience une autre échéance, les élections locales, maintes fois reportées avant d’être finalement annoncées pour la fin 2018.

Si elles se tiennent véritablement, elles constitueront un nouveau test de popularité pour le MPLA. À l’issue des élections générales, les deux principaux partis d’opposition réunis ne sont arrivés en tête que dans deux provinces sur 18, Luanda et Cabinda, l’Unita seule ne dépassant le MPLA que dans un quartier de Luanda. Le « M », comme on l’appelle, est-il capable de récolter une telle unanimité au niveau municipal ? L’opposition assure que non. Avant même d’anticiper sur les résultats, l’organisation du scrutin, une première dans le pays, promet d’être un casse-tête politique, logistique et administratif pour João Lourenço, qui voudra à la fois en garantir la transparence et en maîtriser l’issue. Pour s’imposer comme le nouvel homme fort du pays, João Lourenço va surtout devoir asseoir son autorité sur son propre camp. C’est-à-dire relever une double épreuve : s’affranchir de la tutelle de l’ancien président et s’assurer de l’adhésion du parti.

Dans les deux cas, la tâche s’annonce ardue. S’il abandonne les commandes de la présidence, JES reste – au moins jusqu’à la fin de l’année – à la tête du MPLA, ce qui limite de fait les marges de manoeuvre de son successeur. En outre, avant de quitter la « Cidade Alta » (le nom du palais présidentiel), « Zédu » (contraction de José Eduardo) a pris soin de publier un décret confirmant à leurs postes pour une durée de quatre ans les hauts responsables militaires, policiers et des services d’intelligence. Officiellement, il s’agit d’assurer une transition en douceur. Dans les faits, c’est là un autre moyen de conserver de l’influence. Sans compter que des membres de sa famille sont présents dans tous les secteurs de l’économie, du pétrole aux banques en passant par l’immobilier, les transports et les médias. Une accumulation de contraintes qui fait dire à l’opposition et à une partie de la jeunesse que João Lourenço ne sera que la « marionnette » de JES.

 

GÉRER LES DIVISIONS DU MPLA

Au niveau du parti, les choses ne sont guère plus aisées. Certes, celui que l’on appelle « JLo » en connaît parfaitement les rouages pour avoir été son secrétaire général de 1998 à 2003. Certes, il y dispose d’alliés, dont l’ancien vice-président Manuel Vicente dit la rumeur, et d’un capital sympathie auprès des militants fatigués de l’omniprésence du clan dos Santos. Certes, le parti l’a soutenu comme un seul homme durant la campagne, mettant à sa disposition sa machine militante. Mais, comme toujours avec le MPLA, cette belle unité de façade cache de profondes divisions. Certains jaloux se seraient bien vus à la place de l’heureux élu et tenteront de lui mettre des bâtons dans les roues. D’autres camarades voudront défendre leur position.

Que feront les anciens bras droits de JES, en particulier l’ex-monsieur sécurité du régime, le général Kopelipa, sortis du gouvernement mais toujours puissants ? « José Eduardo dos Santos avait tout le pouvoir mais consultait beaucoup, souligne un très proche du cercle présidentiel. Ce système devrait survivre malgré les ambitions personnelles. » De surcroît, JLo devra également rassembler les différents courants du MPLA, des membres de la vieille garde aux jeunes générations en passant par les héritiers du premier président Agostinho Neto. Un exercice de synthèse qui a tout d’une mission impossible. Preuve que le nouveau chef de l’État marche sur des oeufs, il a nommé un gouvernement de continuité, composé de 32 membres dont 9 ont été reconduits à leur poste. Et, sur les 18 gouverneurs de provinces, 13 restent en fonction.

À cette équation politique complexe s’ajoute un autre danger, bien plus périlleux : la crise économique qui dure depuis mi-2014, provoquée par la baisse mondiale des cours du pétrole. Avant ce choc, Luanda était un eldorado et un champ de grues, attirant un flux continu d’investisseurs et d’expatriés. L’Angola était même devenue le refuge de nombre de Portugais, fuyant la crise dans leur pays et à la recherche de meilleures conditions de vie. Pendant ces années d’or, la capitale angolaise a vécu un véritable boom et s’est transformée : immeubles de bureaux modernes, centres commerciaux, stades, villes nouvelles géantes se sont multipliés aux quatre coins de la ville. Débordante d’énergie et embouteillée, Luanda était un symbole de l’émergence africaine et d’une impressionnante résilience. Ce qui rend le contraste avec la situation actuelle d’autant plus saisissant. Les chantiers sont toujours là mais à l’arrêt ou tournant au ralenti.

Le flot de vendeurs ambulants qui animait les rues s’est amoindri, faute de pouvoir acheter des produits à revendre ou faute de clients. Dans les supermarchés, le prix de la boîte de thon, du paquet de riz ou de la plaquette de beurre a doublé, parfois plus en fonction des enseignes. Finis les terribles embouteillages d’il y a quelques années, preuve du ralentissement de l’activité. João Lourenço, qui a déclaré la veille de l’élection vouloir être « l’homme du miracle économique », va, avant toute chose, devoir sauver le navire Angola du naufrage. Dans le secteur pétrolier, les majors ont drastiquement diminué leur activité, cherchant par tous les moyens (y compris les licenciements) à réduire leurs coûts, alors que la société nationale Sonangol, en pleine restructuration, a annoncé fin 2016 qu’elle ne verserait pas de dividendes à l’État, une première. En parallèle, la diversification de l’économie annoncée n’a pas eu lieu, privant le pays d’autres sources de revenus possibles.

« Non seulement la part des revenus non pétroliers dans le PIB tend à diminuer, mais, au sein du PIB non pétrolier, c’est le secteur public qui pèse le plus lourd et non l’industrie minière, transformatrice ou le commerce », souligne Alves da Rocha, le directeur du Centre d’études et de recherches scientifiques (CEIC) de l’Université catholique d’Angola. « La première chose à faire, c’est demander l’aide du Fonds monétaire international (FMI) afin de faciliter l’élaboration du budget et de redonner de la crédibilité au pays sur le plan international », affirme Carlos Rosado, le directeur de l’hebdomadaire économique Expansão. Un pas que le pouvoir angolais a toujours du mal à franchir, marqué par le passé : au sortir de la guerre civile, l’institution de Bretton Woods avait conditionné son aide à l’amélioration de la transparence des comptes publics, un affront à la souveraineté angolaise, selon JES, qui avait fait échouer les négociations.

Seule la crise mondiale de 2008, et l’effondrement des cours du pétrole associé, avait conduit Luanda à demander une assistance financière, intervenue entre 2009 et 2012, à hauteur de 1,4 milliard de dollars. Preuve de la difficile normalisation des relations, en avril 2016, le pays avait une nouvelle fois fait appel au FMI, pour un prêt de 4,5 milliards de dollars, avant de brutalement suspendre les négociations en juin… Le nouveau président, dont l’épouse, Ana Dias Lourenço, ministre du Plan de 1999 à 2012 et ancienne représentante de l’Angola à la Banque mondiale (BM) à Washington, pourrait définitivement s’engager sur la voie d’une collaboration de long terme avec le FMI et mettre en oeuvre les réformes structurelles suggérées depuis des années pour améliorer les indicateurs macroéconomiques, la gouvernance et le climat des affaires. Pour l’heure, l’Angola pointe en queue de peloton dans les classements internationaux, à la 182e position sur 190 dans le rapport « Doing Business » 2017 de la BM, tristement réputée pour ses difficultés logistiques (coût de l’énergie, de l’approvisionnement), sa bureaucratie et sa corruption.

La réussite du nouveau chef de l’État dépendra de sa capacité à tenir sa promesse de campagne : « améliorer ce qui va bien et corriger ce qui ne va pas ». Cela signifie continuer à investir massivement dans les infrastructures comme cela a été fait depuis 2002, mais aussi contrôler l’efficacité, la qualité et la transparence des projets. Cela veut également dire réduire l’importance de la défense et de la sécurité (premier poste de dépense dans le budget) pour concentrer les efforts sur les secteurs sociaux, éducation et santé, ainsi que sur l’agriculture, clés de la création d’emplois et du développement. L’avenir de l’Angola, dont la production de pétrole va mécaniquement baisser à partir de 2021 en raison de l’épuisement de ses champs, repose sur cette capacité à diversifier et à dynamiser l’économie. Il s’agit de sortir de la « malédiction des matières premières », de la dépendance à l’or noir et de la logique d’économie de rente. Or, cette logique a été poussée à l’extrême par José Eduardo dos Santos, à la tête d’un réseau clientéliste liant généraux, hauts responsables du MPLA, membres de sa famille et contrôlant l’ensemble des ressources nationales.

« Corriger ce qui ne va pas », c’est donc aussi faire la guerre à la corruption, mettre à mal le monopole des quelques importateurs-rois du pays, assainir un système bancaire gangrené par l’omniprésence de PPE (personnes politiquement exposées, João Lourenço est lui-même actionnaire à hauteur de 5 % de Banco Sol, l’une des principales banques angolaises) et abandonner la mentalité « soviétique » de capitalisme d’État au service d’un clan pour encourager l’émergence d’une classe d’entrepreneurs réussissant grâce à leur talent et non leur réseau. Autrement dit, c’est s’attaquer au système établi et au camp dos Santos, un camp dont João Lourenço fait partie et auquel il doit son élection comme président. Le nouveau chef de l’État le peut-il ? Le veut-il ? Lui seul le sait.

 

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