novembre 2017
Portrait

Leïla Menchari : les rêves de la « Reine Mage »

Par CATHERINE FAYE
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Pendant plus de trente ans, elle a imaginé, façonné les univers et les vitrines de la très célèbre maison Hermès. Un destin tunisien hors du commun sur les chemins du monde.

 

« Donnez-moi de l’extraordinaire ! » C’est ce que s’entend répondre Leïla Menchari chez Hermès lorsque, un beau jour de 1961, ses dessins sous le bras, elle frappe à la porte d’Annie Beaumel, la directrice de la création de l’enseigne parisienne, au moment du lancement du parfum Calèche. Cela tombe bien, l’extraordinaire, c’est son élément. La jeune peintre tunisienne de 34 ans, diplômée des Beaux-Arts de Tunis et de Paris, et mannequin vedette chez Guy Laroche, devient son assistante, puis sa première dessinatrice. À l’époque, Hermès est une maison très sérieuse. « Il y avait des gens du XVIe arrondissement qui achetaient des carrés pour les nouer à l’anse de leur sac ou sur leur collier de perles, racontet- elle. Et les seules couleurs autorisées étaient le brun, le bleu marine, le vert foncé et, à la rigueur, le beige. » Son premier carré, c’est pour la reine d’Angleterre qu’elle le dessine, dans une explosion de fleurs aux couleurs chatoyantes. « J’avais des rêves de décors d’opéra, de théâtre et de ballet plein la tête. Chez Hermès, j’ai appris comment on fabrique du rêve. » En 1978, Jean-Louis Dumas, patron de l’affaire familiale, la provoque : « Vous êtes une rêveuse, vous allez partir réaliser vos rêves, on ne vous le dira pas deux fois. »
 
Elle ne le regrettera pas : « On me demandait de dessiner mes rêves, on ne me demandait que ça. » Seule contrainte et exercice imposé : un lever de rideau tous les trois mois. Jean-Louis Dumas lui confie non seulement la décoration des vitrines du magasin historique du VIIIe arrondissement, 24, rue du Faubourg Saint-Honoré, mais également la direction du comité de couleur de la soie, dont les choix de palettes symbolisent le carré Hermès, l’un des produits phares du sellier parisien.
 
C’est ainsi que, jusqu’en 2013, la « reine mage », comme l’appelait son ami l’écrivain Michel Tournier, a fabriqué du rêve pour les badauds pressés, repoussant toujours plus loin les limites de l’impossible dans les douze mètres carrés de la vitrine triangulaire du magasin, au rythme des quatre saisons. Un travail exceptionnel, salué en cette fin d’année par la publication d’un beau livre et une exposition au Grand Palais. Durant trente-cinq ans, Leïla a fait surgir les ruines de Carthage, la savane africaine, la jungle amazonienne… Un univers baroque peuplé d’éléphants, de paons, d’aras, de papillons bleus. Ses cavernes d’Ali Baba regorgent de soies chamarrées, de cuirs, de cachemires, de marbres et de métaux frappés. Une théâtralité tressée d’imagination, d’érudition et de curiosité.
 
Leïla Menchari court les cinq continents, les palais indiens, les mosquées, les villages et les bazars d’Orient. Elle chine et commande sans compter des claustras, des fontaines, des trônes d’argent, un plafond à caissons doré à la feuille, des tentes bédouines, des curiosités insoupçonnées… « L’art de Leïla Menchari, écrit Michel Tournier, consiste à transposer dans la profusion des objets exposés la chaleureuse cohue des souks. » Pour réaliser ses décors éphémères, rien n’est trop beau ni trop fou : des tonnes de sable sont expédiées du désert, des bois précieux acheminés d’Asie, des céramiques anciennes de Nabeul… Montant ?
 
« Je ne vais pas vous donner le chiffre, s’amuse-t-elle, sinon vous ne rêveriez plus. » Aux matériaux d’exception trouvés aux quatre coins du monde s’ajoute le savoir-faire inégalé d’artisans dans le travail du verre, du bois, de l’acier… Elle fait réaliser une selle en cuir repoussé à la manière de Cordoue, propose des sacs Kelly peints à l’or, perlés, en organdi. Elle fait aussi travailler des artistes du monde entier. Georges Mathieu, Thierry Bruet ou encore César, ami des premières années parisiennes, et anonymes se côtoient ainsi au fil de ses créations.
 
MARIAGE OU LIBERTÉ
 
« C’est un jardin qui m’a changée et m’a tout appris », se rappelle-t-elle. Née dans les environs de Hammamet d’un père avocat et d’une mère greffière au tribunal, la Tunisienne est issue d’une famille aisée, à l’esprit libre et indépendant. Enfant, elle apprend à boxer avec son père. Sa mère, petite-fille du dernier sultan de Touggourt, est l’une des premières à refuser de porter le voile en ce début du XXe siècle. Un jour, au gré de ses escapades dans les ruelles de Hammamet, elle tombe sur un jardin luxuriant. « Il y avait, se souvient-elle, un grand bassin où flottaient des nénuphars bleus et une jungle où s’entremêlaient figuiers, yuccas, cactus et papyrus. Les odeurs étaient si envoûtantes ! »
 
La petite fille de 11 ans y est accueillie par Violet et Jean Henson, un couple d’Anglo-Saxons bohèmes passionnés d’archéologie et d’histoire, tombés sous le charme de ce qui n’est alors qu’un modeste port de pêcheurs. À Hammamet, où ils se sont établis en 1927, ils ont construit une somptueuse demeure qui devient un repaire pour la jet-set de l’époque. Ils se prennent d’amitié pour la petite Leïla et lui ouvrent les portes d’un univers où Jean Cocteau, Luchino Visconti, Diego Giacometti ou Serge Lifar ont leurs habitudes. « C’est dans ce jardin, à l’écoute de tous ces esthètes, que j’ai compris ce qui déterminerait ma vie : la beauté et la liberté. »
 
Quelques années plus tard, encouragée par ses mentors, Leïla entre aux Beaux-Arts de Tunis. Une fois ses études terminées, sa mère lui annonce qu’il est temps de préparer son trousseau de mariage. « Comment voulez-vous être capable d’affirmer à un homme que vous allez rester avec lui toute votre vie, et vice versa ? » s’insurge alors celle dont la liberté a toujours guidé les choix. Si les moeurs de la Tunisie des années 40 destinent Leïla à être femme au foyer, le hasard la fait changer de trajectoire. De passage pour une journée à Paris, elle décide de se rendre aux Beaux-Arts. Elle y découvre une longue file d’attente pour les inscriptions aux examens d’entrée. Au pied levé, elle décide de remplir un dossier. Quelques semaines plus tard, elle est contactée pour passer les épreuves. « Mon père a convaincu ma mère de me laisser y aller, et j’ai réussi. Les jeux étaient faits. »
 
Dès lors, son oeuvre n’a cessé de s’inscrire dans des lieux et des rencontres d’exception. À travers le monde, à Paris et à Hammamet où, dans les années 70, elle hérite de la propriété de Violet et de Jean Henson. Enterrés dans le parc, où vivent une trentaine de paons, ils ont toujours considéré Leïla comme leur fille spirituelle. À près de 90 ans, elle continue aujourd’hui de retrouver régulièrement son jardin extraordinaire, dont les senteurs lui ont inspiré Un jardin en Méditerranée, parfum créé pour Hermès en 2003. Et y reçoit ses amis : Frédéric Mitterrand, Azzedine Alaïa, le prince Albert de Monaco… « J’ai bâti un pont entre les deux rives de la Méditerranée », assure l’élégante au regard pétillant.
 
« Les frontières, ce sont les cicatrices de l’histoire », estime cette voyageuse insatiable, éprise de beauté, dont le propos onirique vise à faire dialoguer des savoir-faire d’exception et à jeter des passerelles entre l’Orient et l’Occident. Leïla Menchari n’hésite jamais à s’engager pour la Tunisie. « L’histoire de mon pays, ce sont les strates de civilisations qui sont passées par là. Chacun a laissé quelque part une empreinte, une culture, et c’est ce tissage des cultures qui fait que, par instinct, on peut s’adapter à toutes sortes de situations. » En 2006, elle participe à l’organisation d’une soirée à Versailles, avec l’Association française pour la vie-Espoir contre le cancer (Avec), mettant à l’honneur la Tunisie. La même année, elle se voit décerner dans ce pays le Didon d’or, en récompense de l’action soutenue qu’elle mène pour l’image de la Tunisie à l’international.
 
En 2007, elle reconstitue, avec le traditionnel prix de Diane Hermès, le village de Sidi Bou Saïd en plein coeur de Chantilly. En 2009, la caméra de la réalisatrice Josée Dayan la suit jusqu’en Tunisie et immortalise sur la pellicule ses dialogues avec Jeanne Moreau, dans un documentaire intitulé M par M. Enfin, en 2010, l’Institut du monde arabe consacre à la créatrice tunisienne une exposition, « Orient-Hermès. Voyages de Leïla Menchari », où sont retracés ses périples à travers huit vitrines. La seule obsession de celle qui se disait malade d’angoisse à chaque lever de rideau a toujours été de ne pas décevoir. « Ce souci-là est un moteur. Les gens que vous admirez, vous levez la tête pour les regarder, vous vous hissez pour être près d’eux. » Une exigence et une force de caractère qui ont conduit la petite fille du jardin de Hammamet aux fastes de la Ville lumière.
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