janvier 2018
Banques

Le Maroc prend-il trop de risques en Afrique ?

Par Julie CHAUDIER
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20% des crédits des banques du Royaume se dirigent vers le continent, nouveau relais de croissance majeur. Si les analystes extérieurs s’inquiètent d’une exposition trop marquée, à Rabat, la Banque centrale reste, elle, rassurante, tout en incitant les établissements à plus de rigueur encore.
 
Dans le sillage d’Attijariwafa Bank et de la BMCE, la BCP poursuit cette année sa politique d’expansion tous azimuts sur le continent africain. Une demande d’agrément pour s’implanter au Gabon, l’acquisition de BIA Niger, une tentative pour entrer au capital de Bank of Kigali… la troisième banque panafricaine du Maroc tente de rattraper son retard. En 2016, les trois banques du pays détenaient déjà 1 400 agences réparties dans 25 pays africains, essentiellement dans l’UEMOA et la Cemac. Désormais, près de 20 % des prêts accordés par les banques marocaines sont faits en Afrique hors Maroc. Le continent est devenu un véritable eldorado.
 
TRÈS CHERS ACTIFS
Avec seulement 23 % de ses prêts consentis en Afrique, Attijariwafa Bank a ainsi réussi à produire 28 % de ses revenus nets bancaires en 2016. Pour la BCP, 12 % de ses prêts ont produit 17 % de ses revenus, selon la dernière publication de l’agence de notation Moody’s pour le Maroc, le 27 juillet 2017. La BMCE fait encore mieux, avec 25 % de prêts accordés en Afrique générant 47 % de ses revenus nets bancaires. À l’exception du cas de la BCP, la rentabilité des activités (ROA) des banques marocaines est en effet nettement supérieure en Afrique qu’au Maroc. Les actifs africains de la BMCE sont même plus de deux fois plus rentables que ses actifs marocains.
Ces activités sont cependant aussi aléatoires qu’elles sont rentables. Depuis 2015, le FMI, puis les agences internationales de notation Fitch et Moody’s n’ont eu de cesse de sonner l’alarme : les banques marocaines prendraient trop de risques en Afrique, ce qui pourrait menacer la stabilité de leurs maisons mères au Maroc et, avec elle, celle de l’économie du Royaume. Le taux de créances douteuses (NPL), c’est-à-dire les prêts dont le remboursement a été interrompu depuis un certain temps, est en effet bien supérieur dans les filiales africaines qu’au Maroc. Ainsi, Moody’s révèle que la part de ces créances « suspectes » parmi les prêts accordés par Attijariwafa en Afrique subsaharienne est de 9,1 %, contre 6,8 % seulement au Maroc. Elle a cependant plutôt tendance à se réduire, alors qu’avec 11,1 % de créances douteuses en Afrique subsaharienne, contre 7,4 % au Maroc, la BMCE voit augmenter le risque d’impayé depuis deux ans. C’est à la fois peu et beaucoup À titre de comparaison, en 2015, les NPL représentaient 49,6 % des prêts à Chypre et 3,4 % des prêts en Allemagne. « Les taux de provisionnement de nos créances sont confortables et en lien avec notre exposition », objecte Kamal Mokdad, directeur général du groupe BCP à l’international. Celui-ci offre en effet un taux de couverture de ses créances douteuses en Afrique subsaharienne de 91,2 %, nettement supérieure à la couverture de 73,3 % pour le Maroc. Il n’en va cependant pas de même pour les autres banques. Là encore, la BMCE se distingue par une couverture de seulement 50,4 % en Afrique subsaharienne, inférieure de 16,3 points à celle qu’elle maintient pour les mêmes prêts au Maroc.
En dépit de ces constats alarmants, Bank Al-Maghrib (BAM), la Banque centrale marocaine, reste très confiante. « Les créances en souffrance portées par les filiales à l’étranger, notamment en Afrique subsaharienne, ont totalisé un encours de 13,2 milliards de dirhams, soit un taux de risque de 9,6 %, contre 9,7 % une année plus tôt. Le taux de couverture de ces créances par les provisions s’est amélioré d’une année à l’autre de 4 points, à 72 % », insiste ainsi la BAM dans son rapport 2016 de supervision bancaire. « Le risque de contagion transfrontalière pouvant émaner des filiales des banques marocaines implantées en Afrique reste très faible », rassure-t-elle. Les banques sont elles-mêmes très optimistes. « En ce qui concerne le risque de défaut sur les obligations des gouvernements locaux [souligné par Fitch, NDLR], nous pensons que les éventuelles crises institutionnelles ne peuvent être que temporaires. Nous faisons confiance au continent et nous pensons que, sur le long terme, il présente un potentiel extrêmement élevé », estime Kamal Mokdad. La confiance générale se fonde en particulier sur un stress test de la BAM bâti sur la base d’une hypothèse de défaut de l’ensemble de ces filiales qui « confirme la résilience des banques à de tels chocs, compte tenu de leur assise financière et du niveau faible de leurs expositions sur leurs filiales situées à l’étranger », selon l’institution.
Le FMI avait lui-même procédé à différents stress tests en 2015 pour rendre son rapport sur la stabilité du système financier du Maroc. Il était parvenu à la même conclusion. « L’analyse du réseau suggère de faibles expositions directes entre les banques marocaines et leurs filiales en Afrique subsaharienne en termes de crédits ou de dépôts. Actuellement, il n’y a pas de transactions transfrontalières entre les filiales des banques marocaines en Afrique, ce qui limite encore les retombées. » En fait, les filiales africaines des banques marocaines sont autonomes. Elles financent leurs prêts grâce à leurs propres dépôts. Ainsi les risques – élevés – qu’elles prennent n’affectent qu’elles-mêmes. « Le risque qu’une forte détresse des filiales africaines affecte le système bancaire marocain est faible et son impact serait d’environ 1 % du capital réglementaire », conclut le FMI.
 
RÉGULATEURS ÉTRANGERS
Partant du constat d’un risque élevé aux conséquences a priori limitées, Bank Al-Maghrib tente d’adapter sa surveillance. En 2016, elle a notamment déployé une approche de scoring des implantations en Afrique. Celle-ci permet de situer les filiales les plus problématiques afin d’assurer un meilleur suivi et de programmer des contrôles conjoints sur place avec les régulateurs étrangers. Surtout, la Banque centrale met progressivement en place les règles prudentielles de Bâle III. Il s’agit des mesures adoptées par les gouverneurs de banque centrale de 13 pays parmi les plus riches du monde après la crise financière de 2008 pour permettre aux banques de ne pas s’effondrer, lors d’une crise, sous le poids de leurs créances douteuses. BAM a ainsi mis en place l’an dernier le « coussin contracyclique », c’est-à-dire l’obligation pour les banques de mettre de côté des fonds propres supplémentaires en période de croissance afin de pouvoir absorber les pertes en cas de crise. Elle prépare également un projet hautement sensible : la redéfinition des différents types de créance selon la norme internationale. Ce faisant,elle va devoir élargir la définition des créances douteuses et donc augmenter leur part dans les actifs des banques. En toute logique, ces dernières devront alors accroître encore leurs réserves.
Aujourd’hui, toute la difficulté pour les grandes banques marocaines réside dans le fait que leur formidable expansion en Afrique s’opère dans le contexte de l’après-crise de 2008. Elles prennent ainsi de plus en plus de risques – contenu localement à l’heure actuelle – et doivent en même temps non seulement respecter les règles de prudence établies par le passé ce qu’elles font déjà scrupuleusement, mais se conformer aux nouvelles règles de Bâle III, encore plus contraignantes.
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