janvier 2018

LIBYE : TERMINUS EN ENFER

Par Maryline DUMAS
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Des hommes et des femmes mis aux enchères et le retour de pratiques esclavagistes ont stupéfié le monde. Des « transactions » ignobles qui dévoilent la réalité d’un pays livré au chaos et à la violence.

Les images sont sombres, mais la voix est distincte : « 500, 550, 600, 650… » Un homme, mis aux enchères, est finalement vendu 1 200 dinars libyens (environ 740 euros au taux officiel, ou 110 au marché noir, bien plus utilisé). Ce reportage vidéo de la chaîne américaine CNN a fait l’effet d’un coup de tonnerre en novembre dernier. Si ces ventes d’êtres humains étaient jusque-là restées discrètes, l’esclavagisme en Libye est loin d’être nouveau et prend différentes formes. Et la responsabilité, quant à elle, est internationale. Pour le site Infomigrants, le journaliste Léonard Vincent rappelle : « Ceux qui ont un peu de mémoire se souviennent par exemple des centaines de migrants africains enfermés dans les prisons de Kadhafi et qui rachetaient leur liberté en travaillant pour leurs gardiens. » De son vivant, l’ancien Guide utilisait les clandestins pour faire pression sur l’Europe quand bon lui semblait. Une méthode qui pourrait encore fonctionner tant les Occidentaux redoutent les afflux de populations. À l’heure où les électeurs européens élisent des gouvernements qui défendent une ligne dure face aux potentielles arrivées. Les dirigeants l’ont bien compris. Emmanuel Macron, le président français, a ainsi prévenu fin novembre : « On ne peut pas prendre toute la misère du monde. » Entre 800 000 et un million de personnes se trouveraient actuellement en situation irrégulière en Libye. Traditionnellement, ils sont employés pour les travaux difficiles : maçonnerie, ramassage des ordures, travaux routiers… Bref, tout ce que les Libyens ne veulent pas faire. Et affaiblies par leur statut de clandestin, ces personnes sont régulièrement victimes d’abus.
En 2013, John, un Nigérien, déconseillait déjà à ses proches de le rejoindre à Tripoli : « Ici, on nous traite comme des esclaves. Parfois, sur les chantiers, ils nous battent. D’autres, en fin de journée, refusent de nous payer. » Peter, un Ghanéen, qui écoutait la conversation, avait tenu à ajouter : « Parfois, les policiers viennent nous arrêter ici et nous obligent à travailler pour eux, gratuitement, avant de nous relâcher. » John affirmait ne pas vouloir rejoindre l’Europe. Malgré les mauvais traitements, il gagnait assez sa vie pour renvoyer de l’argent au pays et repartir de temps à autre voir sa famille, comme de nombreux Nigériens en Libye. Mais la faillite de l’État libyen, qui s’est divisé en différentes autorités politiques et militaires à partir de l’été 2014 (marqué par de lourds combats), a aggravé la situation. L’insécurité a poussé les migrants à tenter la traversée vers l’Europe. Depuis 2015, près de 450 000 migrants sont ainsi entrés en Italie, la plupart partis de Libye. Parallèlement, en Libye, l’impunité et l’absence d’application des lois ont encouragé les personnes assoiffées par le profit. 
En 2015, le directeur d’un centre de rétention officiel près de Tripoli expliquait à Afrique Magazine une méthode pour « éviter la surpopulation » dans son établissement, un bâtiment aux hauts murs blancs surmontés de barbelés et perdu en pleine campagne aride : « Des patrons, des entreprises viennent chercher des employés qui ont été arrêtés. On les libère après la signature d’un papier. » Au passage, les gardes touchent parfois une commission. Les conditions de travail des clandestins ne sont pas vérifiées dans ce pays où les institutions étatiques sont à l’agonie. Le directeur du centre n’avait de toute façon pas le choix : il avait du mal à nourrir l’ensemble des détenus, la société chargée d’apporter les repas n’ayant pas été payée depuis deux ans par l’État. Pour améliorer les conditions d’accueil, il avait lancé des travaux d’agrandissement de sa prison. Travaux effectués par les migrants. Depuis plusieurs mois, le Gouvernement d’Union nationale, autorité née des accords de Skhirat (Maroc) menés sous l’égide de l’ONU, fait quelques efforts. Certains centres de rétention, comme celui de Sorman(à 67 km à l’ouest de la capitale) qui prenait la forme de préfabriqués dans lesquels étaient confinés des dizaines de femmes et d’enfants, ont été fermés. Il était connu pour être un lieu où les viols étaient quotidiens. D’autres, comme le centre de transit de Tariq Al-Seka, en plein centre de Tripoli, ont pu installer des climatiseurs dans les grands hangars où traînent, au sol, des centaines de petits matelas. Censés être sous l’égide du département pour la lutte contre la migration illégale, dépendant du ministère de l’Intérieur de Tripoli, une trentaine de centres de rétention existe officiellement en Libye. Le chiffre est approximatif, car fermetures, réouvertures et déménagements sont réguliers. Certains étant tenus par des milices, il est parfois difficile de distinguer les camps officiels des illégaux. En septembre dernier, nous avons, par exemple, reçu l’autorisation du gouvernement de visiter un centre flambant neuf à Tajoura. Les gardiens, très fiers de montrer la salle de sport en construction et le terrain de football où les détenus peuvent se rendre par petit groupe, ont refusé de préciser leur affiliation. Selon eux, le lieu a été financé par des « businessmen » sans aucune participation du gouvernement.
Les groupes armés ont bien compris l’intérêt de ce genre d’établissement. L’argent peut couler à flots et par différents moyens : faire payer leur libération aux migrants, vol de leurs affaires, travail gratuit, ou alors vente à des trafiquants pour remplir les bateaux, à des gangs qui extorqueront les familles ou à des « employeurs ». Selon un responsable du département de lutte contre la migration illégale, certaines milices se positionneraient même dans le « business » en espérant recevoir un soutien sonnant et trébuchant de l’Union européenne. Cet été, l’Italie a été accusée d’avoir offert de l’argent à des groupes de trafiquants dans la région de Sabratha (à 80 km à l’ouest de Tripoli), devenu le plus gros point de départ de migrants. Objectif : que ces criminels stoppent leurs activités et empêchent leurs concurrents de continuer. Un des passeurs a d’ailleurs confirmé publiquement avoir reçu de l’argent. L’information, que l’Italie dément, a fait naître de nouvelles ambitions partout en Libye. 
À Sabratha, ces rumeurs ont créé de vives tensions qui se sont conclues par des combats qui ont repoussé les trafiquants hors de la ville début octobre. Mamadou Kourbaï, lui, a été exploité par son passeur. Nous l’avons rencontré à Medenine, dans le Sud tunisien, en mai dernier. Le Malien venait de quitter la Libye et attendait son rapatriement, après avoir perdu sa femme et ses trois enfants en mer : « Nous sommes partis de Sabratha [entre Tripoli et la frontière tunisienne, NDLR] juste avant Noël. Notre passeur libyen, Oussama, payait une taxe à d’autres Libyens. Une fois en mer, ceux-ci se sont rendu compte qu’Oussama n’avait pas payé pour 45 Bengalis. Alors, ils ont mis un coup de couteau dans le zodiac et nous avons coulé. » Pour payer ce voyage, Mamadou Kourbaï dit avoir travaillé gratuitement pendant deux mois en tant que maçon. Une période difficile où les exactions étaient quotidiennes : « Les Libyens, quand ils considèrent que tu n’as pas bien travaillé, ils te tirent dessus ! » Concernant les « ventes » d’êtres humains, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a publié, en avril dernier, un rapport intitulé « L’OIM découvre des “marchés aux esclaves qui mettent en péril la vie des migrants en Afrique du Nord” ». L’organisme lié aux Nations unies évoque notamment le témoignage d’un Sénégalais, « SC », qui aurait été « acheté » et amené dans une maison où une centaine de personnes étaient retenues : « Il a raconté que les ravisseurs avaient forcé les migrants à appeler leurs familles au pays et qu’ils subissaient des coups pendant qu’ils parlaient pour que leurs proches entendent qu’ils se faisaient torturer. Pour être libérés de cette première maison, SC devait payer 300 000 francs CFA (457 euros) qu’il n’a pas pu récolter. Il a ensuite été “acheté” par un autre Libyen, qui l’a amené dans une maison plus grande, où un nouveau prix a été fixé pour sa libération : 600 000 francs CFA (914 euros), à payer par Western Union ou Money Gram à une personne du nom d’Alhadji Balde, apparemment au Ghana. »
 
RÉACTIONS DANS LE MONDE ENTIER
Utilisant des caméras cachées, CNN a pu assister à la « transaction » d’une douzaine de personnes en moins de dix minutes. « Est-ce que quelqu’un a besoin d’un pelleteur ? C’est un grand homme fort, il va bien creuser », entend-on le vendeur faire l’article. Ces enchères ont lieu, selon la chaîne américaine, dans une dizaine de villes, situées dans l’Ouest libyen pour la plupart, d’où a lieu la grande majorité des départs vers l’Europe pour des raisons géographiques et climatiques. Ces images ont provoqué des réactions dans le monde entier : rassemblements devant les ambassades libyennes en Europe et en Afrique, messages de stars tels que le footballeur Paul Pogba ou le chanteur Alpha Blondy. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’est déclaré « horrifié ». Le Niger, dont un certain nombre de citoyens se trouvent justement en Libye, a convoqué l’ambassadeur libyen. Le Rwanda a proposé, par l’intermédiaire de sa ministre des Affaires étrangères, d’accueillir 30 000 migrants prisonniers en Libye. Le problème a été évoqué au sommet entre l’Union africaine et l’Union européenne des 29 et 30 novembre.
De son côté, le Gouvernement d’Union nationale, censé contrôler une grande partie de l’Ouest libyen, a annoncé l’ouverture d’une enquête. Le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, a exigé que celle-ci soit rapide, sous peine d’« engager une procédure internationale de sanction ». Une déclaration qui a agacé de nombreux Libyens, qui ne se sont pas privés de rappeler à la France son passé de colonisateur. Ils n’ont pour autant pas mis de côté le problème, utilisant le hashtag #Libyansagainstslavery (Libyens contre l’esclavage) et publiant sur les réseaux sociaux des photos d’eux avec des Subsahariens.
Jalel Harchaoui, chercheur spécialisé sur la Libye à l’université Paris 8, a très bien résumé, pour RFI, ce que ressent la population : « On s’en prend à Tripoli qui est, peut-être, le gouvernement le plus faible des trois qui existent aujourd’hui en Libye. Il y a un côté paradoxal : si ce gouvernement-là pouvait garantir de bonnes conditions pour les migrants, il pourrait faire la même chose pour les citoyens libyens, et on sait tous que ce n’est pas le cas. » Car le problème dépasse le territoire et les citoyens libyens : il est international. Parmi les trafiquants, on trouve, par exemple, des Subsahariens qui, en l’échange d’un pourcentage, vont servir de lien avec leurs compatriotes.
En avril 2016, nous avions rencontré Othman, un Gambien de 24 ans qui venait tout juste d’être arrêté par les forces de Tripoli. Arrivé légalement en Libye en juillet 2015 pour enseigner le Coran dans une mosquée côtoyée par de nombreux clandestins, il a rapidement été contacté : « Un Gambien m’a approché. Il m’a raconté qu’il travaillait comme adjoint d’un passeur, mais que celui-ci venait d’être arrêté. Il avait pensé à moi pour reprendre le réseau car j’étais gambien, mais surtout parce que, parfois, je remplaçais l’imam, donc j’inspirais confiance. » Othman se voit remettre des puces de téléphones avec les numéros des différents passeurs de la filière, ceux basés en amont, dans les pays de départs, à la frontière sud, dans les villes étapes (Sebha, Koufrah, Ajdabiya, etc.) et les numéros des vendeurs de bateaux, moteurs, GPS. Sa mission ? Fournir le bateau, rassembler un maximum de migrants et déterminer le meilleur moment pour le départ. L’affaire tourne court. Le jeune homme est arrêté alors qu’il prépare le départ de son deuxième bateau. Dans les pires cas – lorsque les migrants sont pris en otage, c’est souvent un compatriote qui s’occupe de joindre la famille pour exiger une rançon. C’est également une personne du même pays qui récupère l’argent. Dans la médina de Tripoli, on
trouve des petites échoppes tenues par des Subsahariens. Ici, les transferts financiers se font « à l’ancienne » et sans contrôle : le commerçant donne le liquide après avoir reçu le coup de fil d’un collègue au pays qui lui confirme qu’il a touché l’argent. « C’est une question de solidarité, on ne peut pas laisser un frère dans une telle situation, se défend un homme qui tient une boutique d’épices. Parfois, on se cotise même tous pour aider quelqu’un. » Au sein des réseaux de trafiquants, l’« officier de liaison » subsaharien peut jouer parfois le rôle du bourreau. Ainsi, un membre d’une l’ONG portant secours aux migrants dit avoir entendu des témoignages de personnes qui avaient été torturées par un compatriote : « C’est peut-être même les pires. Car eux-mêmes ont vécu des traumatismes et ils n’ont plus peur de rien. Les gros trafiquants, eux, sont contents de “déléguer”. » 
Les faits sont donc connus, mais quelles mesures ont été prises ? La plupart des représentations diplomatiques ont quitté la Libye en 2014, alors que les combats faisaient rage à Tripoli entre les brigades islamo-conservatrices de Fajr Libya (« Aube libyenne ») et les milices de Zintan, qui soutiennent le maréchal Haftar, bras armé du gouvernement de l’Est libyen. Le département pour la lutte contre la migration illégale ne cesse de le répéter : les ambassades africaines traînent des pieds et ne coopèrent pas pour aider au rapatriement de leurs compatriotes. Seul le Niger effectue des visites régulières dans les centres de rétention, comme nous avons pu le constater à différentes reprises. L’OIM a très largement accéléré les retours volontaires, passant de 2 775 en 2016 à plus de 11 000 entre janvier et novembre 2017. Mais, pour cela, les pays d’origine doivent fournir les papiers d’identité, souvent jetés, détruits ou volés. En septembre, des Marocains souhaitant être rapatriés au plus vite ont entamé une grève de la faim dans le centre de transit de Tariq Al-Seka, à Tripoli. Le dernier groupe renvoyé au pays avait dû patienter plus de quatre mois pour obtenir les autorisations de Rabat. Dans ce même lieu, Mamani, orpheline ivoirienne de 5 ans, attendait depuis plus de cinq mois que son ambassade la prenne en charge. D’autres n’ont pas la possibilité d’un retour. « J’ai quitté le pays à cause de problèmes avec ma famille liée à mon orientation sexuelle, explique avec pudeur Nir [le prénom a été modifié]. Il n’est pas question que je rentre dans mon pays qui est en guerre. » Le Sud-Soudanais baisse la voix en évoquant sa situation : affirmer son homosexualité, en Libye, c’est prendre un risque. Il attend dans le camp de Tariq Al-Seka, espérant obtenir un asile. En Libye, le statut de réfugié n’est pas reconnu. Aucune différence n’est faite entre un migrant économique et un demandeur d’asile.
 
CORRIDOR HUMANITAIRE
C’est alors aux organisations internationales de prendre ces réfugiés en charge. Mais, à part les enregistrements dans les centres de rétention, peu a été fait jusque-là. Alors que la crise migratoire a causé la mort ou la disparition de plus de 15 000 personnes en Méditerranée depuis 2014, ce n’est que le 13 novembre 2017 que l’ONU a exfiltré, pour la première fois, des réfugiés originaires d’Éthiopie, d’Érythrée et du Soudan vers le Niger. Ils étaient au nombre de 25. Une goutte d’eau, alors que l’OIM estime le nombre de détenus officiels à 20 000. Ces 25 réfugiés pourraient être accueillis un jour en France. Paris a annoncé en octobre l’ouverture d’un corridor humanitaire avec l’Afrique qui devrait bénéficier à 3 000 migrants avant fin 2019. L’Union européenne a surtout choisi de mettre l’accent sur la sécurité en Méditerranée. L’Italie a accompagné la Libye dans la mise en place d’un code de conduite dans la région et une zone de recherche et de sauvetage qui a poussé, cet été, des ONG à cesser leurs patrouilles en mer. Celles-ci étaient accusées par les Italiens et les Libyens de servir de « taxi » ou de faire un effet d’appel d’air en récupérant les migrants dès leur sortie des eaux libyennes. L’Union européenne forme et finance les garde-côtes libyens qui ont ainsi intercepté près de 20 000 clandestins entre janvier et novembre 2017. Des personnes aussitôt envoyées dans des centres de rétention libyens. Mi-novembre, le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeïd Ra’ad Al-Hussein s’est élevé contre cette méthode d’interception qu’il juge « inhumaine », affirmant que des employés des Nations unies ont vu des « milliers d’hommes, de femmes et d’enfants traumatisés, au visage émacié, entassés les uns sur les autres, enfermés dans des hangars sans accès à des fournitures de base et privés de toute dignité humaine. »
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