avril 2018

Libye
Un si lourd passif

Par Maryline DUMAS
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Une nation disloquée, un cadre juridique kafkaïen, des citoyens nostalgiques de la stabilité… Et des héritiers qui rêvent de succession.
 
De Bab Al-Azizia, le QG de Mouammar Kadhafi à Tripoli, et du centre Ouagadougou à Syrte, vitrine architecturale fastueuse de l’ancien régime où est née l’Union africaine, il ne reste que des ruines. La corniche de Tripoli et la grande rivière artificielle, canalisation transportant l’eau du sud au nord, elles, sont encore debout même si quelques travaux d’entretien seraient nécessaires. L’héritage physique de celui qui se rêvait en roi des rois d’Afrique n’est pas rutilant, mais il est toujours visible et perceptible dans les esprits. À sa chute en 2011, le Guide a laissé une législation et un mode de vie qui peuvent s’apparenter à des cadeaux empoisonnés pour un État en construction. Depuis sept ans, aucune Constitution n’est venue remplacer le texte fondamental suspendu par Kadhafi lors de son arrivée au pouvoir en 1969. Ni la justice, ni l’éducation, ni la santé n’ont été réformées. La loi numéro 4, qui donne le droit à chacun de devenir propriétaire du logement qu’il habite, en est un exemple frappant. La volonté affichée, après 2011, d’abroger ce texte n’a fait qu’attiser les tensions entre personnes s’estimant propriétaire d’un même lotissement, villa, appartement… Après 41 années de règne basé sur la manipulation des rivalités tribales, la population reste divisée selon des critères géographiques et ethniques. Quant au mode de vie, les Libyens restent en grande partie des rentiers, touchant un salaire – parfois plusieurs – de l’État sans forcément se rendre au travail chaque jour. C’était le prix, sous la Jamahiriya, de la paix sociale.
En cette fin mars, les conversations dans les cafés de Tripoli tournent autour d’un autre Kadhafi : Seif al-Islam, son second fils. Le 19 mars, des personnes se présentant comme porte-parole affirmaient qu’il se déclarait candidat à la présidentielle que l’ONU souhaiterait voir organisée dans les prochains mois. Ironie du calendrier, l’ancien président français était placé en garde à vue le lendemain puis mis en examen. Mais cette annonce suscite moins d’intérêt : « Nicolas Sarkozy a des liens avec la Libye, mais il reste un Français. Ce qui lui arrive n’aura pas de conséquence sur nous. Seif, lui, peut changer la donne que ce soit en bien ou en mal », estime prudemment Ali. Un de ses amis ricane : « Il ne peut plus rien faire pour la Libye. Il est mort. » Le trentenaire vient d’ouvrir le débat le plus commenté du pays, celui du mystère Seif al-Islam. Le fils prodigue de Mouammar Kadhafi (voir AM n° 377, février 2018) n’a pas donné de preuve indéniable de vie depuis sa dernière apparition publique en 2014, lors du procès de plusieurs responsables de l’ancien régime. Pourtant, ses proches – ou des personnes affirmant l’être – ne cessent d’alimenter les rumeurs concernant sa candidature. Dernier en date, Ayman Bouras, représentant du Front populaire pour la libération de la Libye, a déclaré à Tunis le 19 mars, lors d’une conférence de presse : « Seif al-Islam Kadhafi a décidé de se présenter aux prochaines élections présidentielles et n’aspire pas au pouvoir dans son sens traditionnel. La candidature de Kadhafi sera officiellement enregistrée lors de l’ouverture des inscriptions sur les listes électorales afin de sauver la Libye, établir la paix et la stabilité. » Franck Pucciarelli, porte-parole pour l’Europe du Haut Conseil suprême des tribus libyennes, réunissant des représentants tribaux partisans de l’ancien régime, réaffirme : « Seif al-Islam ne se présentera pas à des élections organisées dans la Libye actuelle, pays occupé par des forces étrangères et des milices takfiristes mafieuses. » L’homme ajoute avec ironie : « On ne démentira pas pour autant officiellement l’annonce du 19 mars. Nous nous félicitons de tout ce bruit qui permet de parler de la Libye. » 
Une couverture médiatique amplifiée par la mise en examen de Nicolas Sarkozy. Dans un article daté du 20 mars, Africanews cite Seif al-Islam : « Je précise que j’ai encore des preuves solides contre Sarkozy. Et je n’ai pas encore été entendu comme témoin dans cette affaire, ni Abdallah Senoussi, l’ex-directeur des services de renseignement libyen [et également son oncle, NDLR] qui détient encore un enregistrement de la première réunion de Sarkozy et Kadhafi à Tripoli avant sa campagne électorale. Il y a aussi Bachir Saleh, l’ex-PDG de la Libyan Africa Investment Portfolio qui est prêt à témoigner malgré les menaces de mort. » Ce dernier, considéré comme le bras droit de Mouammar Kadhafi, a été victime d’une attaque fin février en Afrique du Sud, où il vit. Contacté par AM, un proche de Seif al-Islam réfute le fait que ce dernier se soit exprimé directement auprès d’un média, mais ne renie pas pour autant le contenu du message. « Nous avons toutes les preuves, poursuit l’homme qui demande l’anonymat. Mais nous avons notre propre agenda, loin des affaires franco-françaises. Nous sommes prêts à négocier pour livrer les documents, mais c’est donnant-donnant. Nous voulons voir comment Paris se positionne par rapport à son soutien à Khalifa Haftar et vis-à-vis du sud libyen [territoire administré par la France de 1943 à 1951, NDLR] ».
Un diplomate reconnaît : « Nous écoutons les Kadhafistes. Ils s’activent beaucoup. L’argent pourrait être une raison. Nous planchons sur les fonds gelés disparus en Belgique notamment. » Début mars, les médias du royaume ont ainsi révélé que 10 milliards d’euros parmi des fonds libyens gelés en 2011 selon la décision des Nations unies, ont disparu entre 2013 et 2017, de comptes bancaires qui étaient contrôlés par des proches de Mouammar Kadhafi. Le diplomate reconnaît également que le rejet de Kadhafi, si fort après la Révolution, s’est peu à peu désagrégé, permettant un retour de ses partisans sur le devant de la scène. Un refrain se fait de plus en plus fort depuis la crise de 2014 qui a vu la division du pays en deux gouvernements et une multitude de groupes armés : « On s’est débarrassé d’un Kadhafi pour découvrir 6 millions [estimation de la population libyenne, NDLR] de Kadhafis. » Mohamed Ben Lamma, ancien doyen de l’université Zeitouna, analyse : « Le bilan positif de Mouammar Kadhafi tient en trois points : la souveraineté nationale, la sécurité et une économie stable. C’est exactement ce qui manque aujourd’hui aux Libyens. Mouammar Kadhafi a construit l’État libyen autour de sa personne. Lorsqu’il est tombé, tout s’est écroulé avec lui. Mais il est difficile pour autant de mesurer le poids des Kadhafistes aujourd’hui. »
 
EMBARRAS DES CHANCELLERIES OCCIDENTALES
Du simple nostalgique au fervent partisan, Seif al-Islam pourrait séduire un large spectre de la population libyenne. Mohamed Ben Lamma note que la campagne d’inscription sur les listes électorales qui s’est terminée en mars a récolté un million d’inscrits supplémentaires par rapport aux dernières élections législatives de 2014. « Beaucoup de gens se sont enregistrés après les premières annonces de candidature de Seif al-Islam », note le docteur en sciences politiques. De quoi angoisser les chancelleries occidentales qui pourraient se retrouver gênées d’avoir accompagné des élections menant à la magistrature suprême celui qui est toujours recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Mais d’autres Kadhafistes pourraient vouloir jouer leur propre carte : Bachir Saleh, 72 ans, n’a pas caché, en septembre dernier à Jeune Afrique, sa volonté d’être candidat à la présidentielle : « J’en ai le courage et l’envie. » Le francophone, pièce incontournable de la diplomatie jamahiryenne, a multiplié les voyages et les contacts en Afrique en 2017. Kadhafi Dham, cousin et quasi-sosie du Guide, parle beaucoup aux médias depuis son appartement-musée à la gloire de Mouammar au Caire. « Il se présente comme l’homme de l’appareil, il a l’expérience du jeu politique interne et a l’oreille des Égyptiens. Il pourrait rassurer les acteurs étrangers », estime Rachid Khechana, directeur du Centre maghrébin d’études sur la Libye (CMEL). Jalel Harchaoui, doctorant à l’Institut français de géopolitique, n’y croit pas un instant : « Seif al-Islam est le seul de sa famille à prétendre à des ambitions politiques. Kadhafi Dham ne parle jamais en tant que leader mais en tant qu’acteur d’une mouvance aigrie par le passé. »
Khalifa Haftar, autre candidat potentiel à ses élections, rejette l’héritage kadhafiste mais utilise les méthodes du Guide, oscillant entre stature d’homme d’État et de militaire. Le chef de l’autoproclamée « Armée nationale libyenne », a participé à la Révolution du 1er septembre 1969 plaçant Mouammar Kadhafi au pouvoir. Tombé en disgrâce dans les années 80, il a su s’entourer d’anciens officiers de l’armée de la Jamahiriya. Ainsi, à Benghazi où il règne, il n’est plus tabou d’écouter à fond dans sa voiture les chansons du chanteur Mohamed Hassan faisant gloire à Mouammar Kadhafi. À l’inverse, le slogan « Libya hourra » (Libye libre) scandé dans ce berceau de la Révolution n’est plus toujours le bienvenu.
Alors que Syrte, fief vert (couleur de l’ancien régime) et région d’origine de Mouammar Kadhafi, a perdu de sa prestance.Après avoir été bombardée pendant la Révolution, elle a été marginalisée puis occupée par l’État islamique avant d’être libérée en décembre 2016. Bon nombre de Kadhafistes ont donc trouvé refuge à Bani Walid, petite ville à 150 km à vol d’oiseau de Tripoli, où les drapeaux verts sortent à chaque commémoration, comme le 1er septembre ou, plus récemment, le 19 mars - date anniversaire de l’intervention française en Libye –, déclarée journée des martyrs. Originaire de la ville, Mohamed Ben Lamma raconte que, s’il est possible de déchirer le drapeau de l’actuelle Libye, personne n’oserait s’attaquer publiquement à l’étendard vert. « La ville est divisée en deux catégories, expliquet-il. Il y a les nostalgiques de l’ancien régime qui sont ouverts à une collaboration avec les révolutionnaires pour reconstruire la Libye. Et il y a les partisans radicaux de Mouammar Kadhafi qui souhaitent le retour de la Jamahirya. » Si ces derniers sont visibles à Bani Walid, beaucoup seraient infiltrés sur tout le territoire. Les Kadhafistes affirment avoir des hommes au sein des plus hautes autorités politiques et sécuritaires des différents camps, leur permettant de suivre la situation au plus près et au jour le jour. « Ils sont Libyens, ils sont intégrés en tant que tels dans la société. Certains travaillent avec le gouvernement de Tripoli, d’autres avec celui de Beida, Haftar ou avec les brigades de Tripoli », confirme Mohamed Ben Lamma qui insiste sur la nécessité de réconciliation et d’intégration. En espérant que les Kadhafistes ne travaillent pas contre la Libye d’aujourd’hui.
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