janvier 2018
Leader

Mo Ibrahim, celui qui voulait changer les élites

Par Julien WAGNER
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Leader Il a été et reste un entrepreneur hors pair. Enthousiaste, habile, excellent communicant, toujours prêt à dire sa vérité, il s’est lancé depuis 2006 dans une oeuvre qui le passionne : la fondation qui porte son nom. Objectif (très ambitieux) : promouvoir la bonne gouvernance, élément clé de toute émergence africaine. Une approche à la fois passionnante et controversée.
 
Il faut avoir vu Mo Ibrahim, 71 ans, à Marrakech en avril dernier lors du forum qui porte son nom, pour percevoir un trait caractéristique de la personnalité du plus philanthrope des milliardaires africains : c’est un homme joyeux. Ici peut-être encore plus qu’ailleurs. Seul sur scène, sourire aux lèvres, se frottant les mains, le Britannique d’origine soudanaise savoure le plaisir d’être là. Il joue tout à la fois, le maître de maison, l’anchorman et l’intervieweur. Il faut le voir parler au chanteur du groupe U2, Bono, en lui tapant sur l’épaule, rire aux côtés d’un Kofi Annan impassible, ou glisser avec malice une anecdote lors d’une question à Paul Polman, le PDG du géant anglo-néerlandais de l’agroalimentaire Unilever. L’homme né en Nubie a l’enthousiasme d’un enfant. Ce week-end biennal (annuel à l’origine), initié en 2010 à Port-Louis (Maurice), c’est « son » week-end. Depuis qu’il a vendu en 2004 l’opérateur téléphonique Celtel pour 3,4 milliards de dollars, l’ingénieur en électrotechnique de l’université de Bradford (Angleterre), dont la fortune est estimée à 1,5 milliard de dollars par Forbes, s’est donné pour mission d’aider au développement du continent. Non pas en lançant une nouvelle entreprise ni en s’engageant en politique, mais par la promotion de la bonne gouvernance. Pour le « docteur », le diagnostic est limpide : « Si l’Afrique est pauvre, c’est d’abord parce qu’elle est mal gérée. » Et « Mo » est déterminé à y remédier. Alors, dans les coursives du forum où l’on croise les hérauts de l’Afrique émergente, chacun a un mot d’admiration à distiller à son hôte. Le Français Pascal Lamy, ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), n’est pas le moins charmé : « Mo Ibrahim est un grand leader de l’Afrique d’aujourd’hui. Il ne représente pas un pays, il représente le continent dans son ensemble. Il fait bouger les choses, s’engage, milite. C’est un leader africain. » Un beau compliment, mais qui, venant d’un Européen, ne constitue pas encore la reconnaissance ultime. Au journal Le Monde, Mo Ibrahim déclarait en 2013 : « Mon souhait, c’est que les Africains, plus tard, disent de moi : “C’était l’un des nôtres. Il a eu de la chance, il a réussi, mais il ne nous a pas oubliés”. »
 
 
SCORE, CLASSEMENT ET PRIX À FORTE RÉCOMPENSE
Pour y parvenir, le « Dr Mo » s’échine. Ce qu’il veut ? « Créer une base objective et scientifique pour permettre de discuter des forces et des faiblesses du continent », puis « la diffuser le plus largement possible afin que les citoyens, dans chaque pays, sachent ce que fait leur gouvernement ». C’est pourquoi, en 2006, il a créé à Londres la Fondation Mo Ibrahim, à laquelle il a confié deux missions. La première, construire un indice composite, l’indice Ibrahim, afin d’évaluer annuellement l’état de la gouvernance en Afrique en octroyant un score et un classement à chaque pays (voir encadré). La seconde, décerner une nouvelle distinction, le Prix Ibrahim, récompensant chaque année (si possible) un chef d’État démocratiquement élu qui aurait fait montre d’un « leadership exceptionnel » tout en respectant le « terme constitutionnel de son mandat ». Le montant de ce prix est conséquent : plus de 5 millions de dollars (500 000 dollars par an pendant dix ans puis 200 000 jusqu’à la fin de la vie). Pour évaluer ce leadership, l’indice Ibrahim fait foi, mais la décision revient à un jury composé de sept personnalités politiques reconnues internationalement, présidé par l’un des très proches du fondateur, l’ancien Premier ministre tanzanien (1984-1985) et président de l’Organisation de l’unité africaine (1989-2001), le Dr Salim Ahmed Salim. Leur cheval de bataille, c’est la corruption des élites, dans le secteur public et privé, en Afrique comme ailleurs, du côté du corrompu autant que du corrupteur. Mo Ibrahim est d’ailleurs membre d’un groupe de dirigeants et décideurs, The B Team, fondé par le milliardaire britannique Richard Branson (Virgin), qui promeut la « transparence dans les affaires ». Cette position critique, c’est ce qui le différencie des autres « bienfaiteurs africains », comme les Nigérians Aliko Dangote (la Dangote Foundation investit dans l’éducation et la santé) et Tony Elumelu (la Tony Elumelu Foundation se concentre sur le développement de l’entrepreneuriat) ou le Sud-Africain Patrice Motsepe (la Motsepe Foundation vient en aide aux plus nécessiteux). « La Fondation “Mo” n’est ni une association caritative, ni un fonds d’investissement. Nous ne levons pas de fonds, nous ne sommes subventionnés par personne. Mo Ibrahim est le seul financeur. C’est ce qui nous confère notre indépendance. Elle joue davantage le rôle d’un institut privé ou d’une ONG, un fact-tank plus qu’un think-tank », précise un membre de la fondation.
C’est donc une toute nouvelle philanthropie que Mo Ibrahim met en oeuvre. Beaucoup plus politique – même s’il s’en défend. En évaluant les actions publiques, il juge les mandats. En récompensant les « dirigeants exceptionnels », il note les chefs d’État. « La valeur de son travail, je la vois dans un véritable projet politique pour l’Afrique, affirme Jacques Ould Aoudia, spécialiste de la gouvernance, ancien haut cadre du ministère français des Finances et créateur de l’indice « Institutional Profiles Database », utilisé en France par le Trésor depuis 2001. Mo Ibrahim cherche à valoriser les comportements vertueux. Son projet n’est pas de simplement créer un indicateur de référence, c’est de s’en servir pour attribuer des récompenses de manière objective afin de modifier les comportements des élites politiques et économiques du continent. » Pour Jacques Ould Aoudia, sa démarche s’inscrit dans une lignée : « Depuis le rapport du PNUD de 1990 qui introduit l’indice de développement humain (IDH) comme nouvelle mesure du développement, mais aussi avec la publication en 1995 de l’Indice de perception de la corruption par Transparency International et, plus généralement, avec les travaux de l’économiste indien Amartya Sen [Prix Nobel 1998, NDLR], il y a eu une prise de conscience progressive de l’importance de la gouvernance dans le développement. » Jusqu’à cette date, l’approche de la Banque mondiale et du FMI se concentrait essentiellement sur les indicateurs économiques. Une démarche que « Mo » peut embrasser d’autant plus facilement qu’il ne dépend pas du bon vouloir d’un dirigeant africain, que ce soit pour lui-même ou pour sa fondation. Il a bâti seul sa réussite et sa fortune, grâce à son travail et à son flair (voir article page suivante). Citoyen britannique, il est depuis douze ans résident monégasque (ce qui lui offre de très intéressants avantages fiscaux), loin d’éventuelles pressions locales. « Mo Ibrahim est un fauteur de troubles, le dépeint son ami, le chanteur Bono. Il fait peur à certains gouvernements car il vient les mains propres. C’est la nouvelle voix de l’Afrique. » Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne se prive pas de parler. En 2016, par exemple, il n’a pas hésité à dénoncer le manque de transparence du scrutin présidentiel au Gabon. « Tout le monde sait que cette élection a été volée et comment elle a été volée, a-t-il déclaré. Nous avons les vrais chiffres. Je connais les vrais chiffres. Ali Bongo n’est pas le président élu. »
Si son « extériorité » au continent lui assure une certaine indépendance, elle constitue aussi l’un de ses points faibles. Elle lui vaut d’être assimilé aux « organisations internationales », aux « Occidentaux » ou même aux « jugements postcoloniaux » par les rares détracteurs qui acceptent de s’exprimer, et encore, sous couvert d’anonymat. Elle alimente aussi l’image d’un donneur de leçons peu enclin à balayer devant sa propre porte. En chantre de la bonne gouvernance, Mo Ibrahim condamne fermement le népotisme. Pour autant, il a confié la gestion de ses affaires à ses enfants (tous deux citoyens britanniques). Sa fille Hadeel, 34 ans, dirige la Fondation depuis sa création, alors qu’elle n’était âgée que de 23 ans. D’après le « docteur », c’est déjà elle qui s’était chargée de sa conception dès 2004 (elle avait alors 21 ans). Son fils, Hosh, y travaille également depuis peu comme « directeur des projets spéciaux », après des débuts dans le monde du spectacle comme acteur. Quelles que soient les qualités professionnelles et personnelles des enfants Ibrahim et bien que la Fondation soit une organisation privée, les nommer à de tels postes fait mauvais effet. « Même si c’est son argent, juge Séverine Bellina, la directrice de l’Institut de recherche et débat sur la gouvernance (IRG), c’est dérangeant. Car le népotisme est un des objets de son combat. Ce qu’il demande aux chefs d’État, il doit se l’imposer à lui-même. »
 
UN BILAN SUJET À DÉBAT
Autre accroc à l’image flamboyante de « Mo », le flou sur les relations entre son activité philanthropique et ses affaires personnelles. En 2006, outre sa Fondation, il crée Satya Capital, un fonds d’investissement consacré à l’Afrique. Également installé à Londres, il est resté peu actif à ses débuts : moins d’une dizaine d’opérations en dix années d’existence. Mais, depuis deux ans, le fonds fait davantage parler de lui. À l’été 2015, il s’est allié à l’américain TPG Growth, filiale du géant TPG Capital (75 milliards de dollars d’actifs dans le monde), autour de la promesse d’investir près de 1 milliard de dollars sur le continent. Selon une personne proche, Mo Ibrahim y consacre actuellement « beaucoup de temps et d’énergie ». Interrogé sur le détail des projets, le fonds, qui ne publie pas de rapport d’activité, a fait savoir qu’il « n’y avait pas de porteparole disponible dans les semaines à venir ». Via son site Internet et des déclarations faites à la presse, on sait tout de même que l’alliance Satya/TPG a engagé comme « conseiller » l’ancien président de la Banque africaine de développement (BAD), le Rwandais Donald Kaberuka, et qu’elle a pour objectif de « réaliser des investissements de long terme, compris entre 20 et 100 millions d’euros, dans des entreprises de taille intermédiaire, particulièrement en Afrique ». Avec une inclination particulière pour les secteurs à fort potentiel : dans l’éducation avec les Écoles Yassamine, l’un des plus grands réseaux d’écoles privées du Maroc, dans la distribution avec S2 Africa (panafricain), dans la gestion de services informatiques avec Mara-Ison et de centres d’appels avec Ison BPO (panafricain, Moyen-Orient, Inde), dans le réseau de télécommunication satellitaire avec O3b Networks (mondial), les biens de consommation courants avec Chemi & Cotex Industries (Tanzanie, Afrique de l’Est), la santé avec Hygeia Nigeria ou encore les services financiers avec Guaranty Trust Bank (Nigeria, Afrique de l’Ouest, Grande-Bretagne). Des investissements qui peuvent se révéler lucratifs. Après avoir investi 18 millions de dollars dans Hygeia Nigeria, un réseau de deux hôpitaux et trois cliniques (sous le nom de Lagoon Hospitals) et une organisation de soins de santé intégrés (Hygeia HMO), Satya Capital s’est retiré en janvier 2016 contre un chèque de 66,8 millions de dollars. Soit plus de trois fois sa mise de départ en six ans. Le bilan même de la Fondation, après plus de dix ans d’activité, est sujet à débat. Depuis sa création, le Prix n’a été attribué qu’à quatre reprises : à l’ancien président du Mozambique Joaquim Alberto Chissano en 2007, à celui du Botswana Festus Mogae en 2008, à Pedro Pires, président du Cap-Vert, en 2011, et à Hifikepunye Pohamba, président de la Namibie, en 2014. Ces derniers auraient-ils agi différemment si la récompense n’avait pas existé ? Peut-on vraiment parler d’un mécanisme incitatif ? Rien n’est moins sûr. « Il est encore un peu tôt pour faire un bilan à ce sujet, tempère le spécialiste Jacques Ould Aoudia. Les dynamiques en matière de gouvernance sont d’abord endogènes. Il est très difficile de toucher le coeur des sociétés de l’extérieur. » Pour Séverine Bellina, « si le Prix n’a été remis que quatre fois en dix ans, c’est d’abord un gage de sérieux plutôt qu’un constat d’échec. » Ce que regrettent plusieurs observateurs, c’est le manque d’impact sur le terrain du travail de Mo Ibrahim. « La grande majorité des Africains ne voit pas de retombées concrètes à ses actions et ne les connaît probablement même pas », note le Malien Ousmane Sy, deux fois ministre, membre fondateur et coordinateur de l’Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique (ARGA). « Améliorer la gouvernance en Afrique, c’est d’abord s’attaquer à l’inadéquation entre institutions et citoyens, entre institutions et communautés, reprend-il. Dans mon pays, depuis la création même de l’État malien, les crises de gouvernance ont trait à ces inadéquations. Et je ne suis pas certain qu’une récompense à un chef d’État puisse y changer quoi que ce soit. » Cette analyse expliquerait pourquoi on ne connaît que peu d’ennemis à « Mo » parmi les élites africaines et très peu de contradicteurs. « Je ne crois pas qu’il s’attaque aux points cruciaux qui changeraient les équilibres, ajoute Ousmane Sy. Il y a chez lui une forme de conformisme plutôt que de rupture. Il critique les chefs d’État, mais est-ce que le débat qu’il conduit touche le fondement même des institutions ? Et la façon dont ces institutions prennent ou non en charge les communautés avec leur spécificité ? Au Mali, les populations refusent les institutions qui leur ont été imposées. C’est cela la question de fond, et Mo Ibrahim ne l’aborde pas. » Pour l’un de ses proches, s’il fait l’unanimité, c’est que « la fondation se base sur des faits, pas des jugements de valeur. Au début, sa démarche a créé de la méfiance, voire du rejet de la part de certains, puis petit à petit l’outil a commencé à intéresser les gouvernements et ils ont compris que la fondation promouvait la bonne gouvernance, mais sans faire de name and shame [“citer et humilier”] ». Le Nubien est lui persuadé d’être sur le bon chemin, avec l’assurance de ceux à qui tout réussit. « Voilà dix ans, le mot “gouvernance” n’était pas entré dans notre vocabulaire en Afrique, triomphe-t-il. Aujourd’hui, tout le monde est conscient des défis qu’elle représente. » Et, inéluctablement, l’avenir lui donnera raison : « Le succès économique ne peut pas être un substitut aux droits de l’homme ou à la démocratie. Cela ne marche pas comme ça, insiste-t-il. […] Moi, avant d’investir dans un pays, la première chose que je regarde, c’est l’État de droit. » Son modèle d’organisation pour l’Afrique, en réalité, est l’Union européenne (UE). Ce dont il rêve, c’est d’un « grand marché commun africain » aux côtés d’une Union africaine (UA) indépendante et au service des peuples. Un rêve plus européen qu’africain en somme.
 

Un indicateur de référence ?

Le classement 2017 vient de sortir et il est consultable « on line » (http ://mo.ibrahim.foundation). Il présente une collection de données particulièrement importantes. C’est le « coeur » de l’action de la Fondation : un indice pour évaluer la gouvernance dans les 54 pays africains. Il a été conçu par une équipe de chercheurs d’Harvard. Présenté par ses auteurs comme « la compilation de données la plus exhaustive sur la gouvernance en Afrique », l’Indice Ibrahim comprend 94 indicateurs répartis en 4 catégories (sécurité et État de droit, participation et droits de l’homme, opportunité de développement durable, développement humain). Ses sources proviennent de « données officielles, d’analyses d’experts et d’enquêtes auprès des citoyens fournies par plus de 30 institutions internationales indépendantes ». Une nature très composite, assumée par ses promoteurs, mais qui fait tiquer certains experts. Le Prix Nobel d’économie américain Joseph Stiglitz l’a par exemple assimilé au fait d’évaluer « les performances d’un conducteur en agrégeant en une seule valeur la vitesse d’un véhicule et le niveau d’essence… Et pourquoi pas l’âge du capitaine ? », a-t-il ironisé. « Les indices de référence, tout le monde s’en méfie. On sait très bien qu’on peut faire dire tout et n’importe quoi à des statistiques, même chose avec un indicateur », observe Séverine Bellina, directrice de l’Institut de recherche et débat sur la gouvernance (IRG). Le Mo Ibrahim Index n’est en effet pas le seul indicateur sur le « marché » de l’évaluation. Des organisations gouvernementales, non gouvernementales, des instituts et agences de notation en réalisent aussi. Nombre d’entre eux intègrent, sous une forme ou une autre, des variables liées à la bonne gouvernance ou l’État de droit, comme les six « indices de Kaufman » utilisés par la Banque mondiale. Une autre critique, qui vaut pour bien d’autres indices, a trait aux résultats eux-mêmes. L’indice « Mo » place en tête des économies très inégalitaires, comme l’Afrique du Sud (6e), le Ghana (8e) ou des quasi-paradis fiscaux, comme l’île Maurice(1er) ou les Seychelles (2e). L’approche a néanmoins le mérite de répartir les pays selon qu’ils progressent ou qu’ils régressent. Et de proposer un autre classement avec un recul sur 5 à 10 ans, où la Côte d’Ivoire s’illustre en prenant la 1re place (voir tableaux ci-dessous).
 

Aux origines était Celtel !

Né en Nubie (Soudan), éduqué en Égypte puis en Angleterre, l’ingénieur fait partie des précurseurs, ceux qui ont vu très tôt le potentiel de la téléphonie mobile en Afrique.
Enfant, né au Soudan et rapidement immigré en Égypte, « Mo » n’a pas bénéficié des mêmes avantages que sa progéniture. Il avait malgré tout l’essentiel. « Ma famille était commune, s’est-il confié un jour lors d’un forum. Pauvre selon les standards occidentaux […] Mais nous n’avons jamais eu faim. Surtout, ma mère avait cette obsession concernant l’éducation comme moyen d’avancer. » Une obsession qui s’est depuis transformée en or. Tous les enfants de la fratrie, ses trois frères et sa soeur, feront des études supérieures. Lui obtient un diplôme d’ingénieur à l’Université d’Alexandrie. À la fin des années 1960, il repart à Khartoum où il est embauché par la compagnie d’État Sudan Telecom. À 27 ans, en 1973, il décide de parfaire son parcours et part avec sa femme, Hania, soudanaise et médecin, reprendre ses études en Angleterre, à Bradford puis à Birmingham, où il décroche un doctorat en télécommunications mobiles. Il enseigne alors à l’université et travaille pour British Telecom, entreprise au sein de laquelle il participe, en 1985, à l’installation du premier réseau mobile au monde. Un « savoir-faire » qui sera à la base de sa fortune. « Mo » Ibrahim se tourne résolument vers le secteur privé. Il commence à vendre ses conseils dans l’installation de réseaux mobiles et décroche un premier contrat en Suède. En 1989, il crée Mobile Systems International (MSI), seul. « L’année suivante, j’embauchais 10 ingénieurs. En 1992, nous étions 25. Et en 2000, MSI comptait 800 salariés répartis dans 17 filiales internationales », aime à raconter cet éternel espiègle, Mais, attention, sans aucune fanfaronnade. Sa réussite, « Mo » s’empresse systématiquement de l’attribuer à la chance ou au travail plutôt qu’au talent : « Travailler dur », « être au bon moment au bon endroit », « rencontrer les bonnes personnes sur son chemin », voilà ses secrets. Et ses succès, l’homme qui a révolutionné l’industrie téléphonique en Afrique n’a eu de cesse d’en faire profiter ceux qui ont eu la bonne idée de l’accompagner. Jeune étudiant au début des années 1960, Mohamed Ibrahim était membre du Parti communiste soudanais. Si jeunesse se passe, l’esprit demeure. Et il vient de loin : « Chez nous, les Nubiens, le réseau social est très fort. Si quelqu’un a faim, c’est un problème pour tout le monde. Vous ne pouvez pas aller vous coucher. » Il aime d’ailleurs à répéter à ses interlocuteurs ce vieil adage nubien qui trouve son équivalent sous d’autres latitudes : « Un mort n’a pas de poches ». Chez MSI en tout cas, il avait pris l’habitude d’offrir des parts de la compagnie à chacun de ses employés, dès l’embauche ou bien sous forme de bonus, alors même que l’entreprise n’était pas cotée en Bourse. « Je voulais que les gens qui créent de la richesse deviennent riches », confesse-t-il simplement. Tant et si bien que, lorsqu’il vend MSI à Marconi (branche communication de General Electric, disparue depuis) pour 916 millions de dollars en 2000, 30 % du capital appartient aux salariés – le reste se répartissant entre lui et des investisseurs entrés quelques années plus tôt via une fusion. Autant dire qu’ils n’ont pas eu à le regretter.
L’ingénieur a, lui, de toute façon, déjà un coup d’avance. Deux ans avant la vente de MSI, Mo Ibrahim crée une filiale : MSI Cellular Investments, futur Celtel. Au départ envisagée comme une « société portefeuilles » censée regrouper et acquérir des actifs dans le secteur des télécommunications, MSI-CI va rapidement se transformer en opérateur téléphonique. Un coup de génie. « À cette époque, j’avais remarqué qu’il y avait une ruée sur les licences téléphoniques un peu partout dans le monde et que certains pays commençaient à demander beaucoup d’argent aux opérateurs pour les céder. Or, il restait un endroit sur Terre où on pouvait encore obtenir des licences gratuitement : l’Afrique. » En effet, à la fin des années 1990, la frilosité envers le continent convainc certains pays d’octroyer des licences pour rien ou presque afin d’inciter les opérateurs privés à venir développer un réseau. En tant qu’Africain, « Mo » connaît les risques du continent, mais il sait aussi que les craintes sont « largement exagérées ». « Je sentais qu’il existait un très grand écart entre ce que percevaient de l’Afrique les gens du secteur et ce qu’elle était en réalité. C’est comme cela que j’ai décidé de faire de MSI-CI un opérateur », explique-t-il, soulignant que « le besoin des individus de communiquer les uns avec les autres est le même en Afrique qu’ailleurs ». Alors, il conserve sa filiale et prospecte en commençant par l’Ouganda et la Zambie, recherchant des investisseurs pour soutenir son développement. « Durant les cinq premières années, nous avons effectué plus d’une dizaine de présentations financières à des investisseurs potentiels. » Et l’argent, il va le trouver, malgré les réticences et malgré l’éclatement de la bulle Internet en 2001. Là encore, il persuade les employés qu’il embauche d’accepter des parts de la société. Et là encore, ils n’auront pas à le regretter. Celtel se développe à une vitesse frénétique, comptant, six ans après sa création, quelque 4 000 employés, dont 98 % d’Africains, 14 licences dans 14 pays d’Afrique subsaharienne et plus de 10 millions d’abonnés. C’est alors que se présente l’opportunité d’un deuxième cashout. MTC Kuwait (qui deviendra Zain en 2008 puis Airtel Africa en 2010) lui propose 3,4 milliards de dollars pour racheter sa société. Pourtant, « Mo » n’a pas encore l’intention de vendre. Sauf que pour les autres actionnaires, c’est une offre qui ne se refuse pas. À l’issue de l’opération, près d’une centaine d’anciens employés de Mo deviendront millionnaires. Lui, c’est presque « forcé » qu’il se résout à une retraite dorée, alors qu’il n’a pas 60 ans.
 
1. « Mo Ibrahim ou la corruption mise à prix », Florence Beaugé,
Le Monde, 26 avril 2013.
2. D’autres initiatives sont venues élargir le travail de la Fondation :
trois jours de conférences et discussions autour de thèmes et d’intervenants
prestigieux organisés en marge du forum depuis 2010 et le Ibrahim Leader
Fellowship, un programme d’accompagnement des leaders africains
de demain, lancé en 2012. Ce dernier offre à des jeunes triés sur le volet
de travailler pour une rémunération garantie de 100 000 dollars par
an pour la Banque Africaine de développement (BAD), la Commission
économique pour l’Afrique des Nations unies (UNECA) ou le Centre
de commerce international de Genève (ITC).
3. www.satyacapital.com/about.html.4. RFI 5. Mo Ibrahim Forum 2015.
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