novembre 2017
Interview

Pascale Marthine Tayou : « Je n’essaie pas d’être un artiste, mais un être humain »

Par Sabine CESSOU
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Installations monumentales ou détournements d’objets, portés par un questionnement politique… Présent de Miami à la foire d’art contemporain 1:54, le plasticien camerounais raconte son oeuvre.
 
Basé à Gand, en Belgique, il est l’un des « faiseurs » – un terme qu’il préfère à « artiste » – les plus cotés du marché de l’art contemporain. Il est de toutes les biennales : Dakar, Johannesburg, Venise et Kassel. Ses expositions solo sont montées par des musées à travers le monde. Il était mi-octobre au Bass Museum d’art moderne, situé à Miami Beach, en Floride, pour préparer la prochaine. Intitulée « Beautiful », elle se tiendra jusqu’au 2 avril 2018, dans ce grand musée qui rouvre ses portes au public après rénovation. Proche de Revue Noire depuis ses débuts, dans les années 1990, cet autodidacte de la forme et des formes conçoit des installations qui veulent toujours dire quelque chose. Souvent monumentales, ses pièces détournent des objets usuels ou des déchets. Elles tirent souvent le beau du laid ou de ce qui est considéré comme tel, et déclenchent toujours la réflexion.
 
À 51 ans, ce champion de l’observation doit se concentrer quelques minutes en fronçant les sourcils, pour savoir où il en est dans son agenda, géré par la prestigieuse Galleria Continua, basée à San Giminiano en Italie, Boissy-le-Châtel près de Paris, Pékin et La Havane. Cette institution affiche dans son catalogue des sommités telles que Daniel Buren et Anish Kapoor. Pascale Marthine Tayou les côtoie donc au firmament du marché de l’art, mais veut rester les pieds sur terre et surtout, en interaction avec le public. Ses Plastic Bags, à la gare Saint-Lazare (Paris), ont par exemple invité les passants à accrocher des sachets plastiques à ce qui devenait une oeuvre… Il a signé les Poings d’eau, cinq fontaines publiques posées Porte de Montreuil en 2012 pour l’inauguration d’une ligne de tramway.
 
Pour « Afriques Capitales », la grande exposition organisée au printemps dernier à La Villette par son ami Simon Njami, il avait suspendu des maisons flottant en l’air, à l’envers. Ces Falling Houses faisaient aussi bien allusion au roman de Chinua Achebe Things Fall Apart (Le monde s’effondre), qu’à l’anarchie des mégapoles africaines. Des capitales dont l’urbanisme marche sur la tête, faute de plan digne de ce nom. L’artiste se trouvait aussi à Londres pour la foire d’art contemporain 1:54, du 5 au 8 octobre, à Somerset House. Se jouant des jets d’eau de la cour de cet édifice, il a installé une oeuvre en bois, hérissée de pavés suspendus, intitulée Summer Surprise. Le 4 octobre, il était là pour régler les derniers détails avant de s’éclipser – et non pour rencontrer la presse, à laquelle il ne parle jamais, refusant de s’inscrire dans une logique de « promotion ». À Afrique Magazine, il a cependant accordé cet entretien exclusif. Il vise à aborder – comme dans son art – les questions qui lui paraissent essentielles.
 
AM : Votre propos est hautement politique. Est-ce une constante dans vos oeuvres ?
Pascale Marthine Tayou : Tout est politique. Je parle souvent de la quête de confort. Avoir de l’argent ou des voitures peut ressembler à une forme de réussite, même si le problème n’est pas là, car nous sommes fondamentalement riches. La richesse n’est pas matérielle. Elle est d’abord en nous-mêmes. Je suis frappé par le fait que les gouvernants ne comprennent même pas de quoi il est question ! Ils ne sont pas conscients de ne pas traiter les bons sujets…
 
Essayez-vous de leur faire passer un message ?
Non. Il ne s’agit pas de se battre, mais de comprendre. Mon attitude consiste à prendre ma part de responsabilité dans mon choix d’outil de travail, et de mener ma petite vie. Le dirigeant, c’est moi ! Je ne vais pas entrer dans le militantisme… Je me vois plutôt comme un passant, comme tout le monde.
 
Parlez-vous de la faillite des plans d’urbanisme avec Falling Houses, présentées pour « Afriques Capitales » ?
Vous le voyez parce que vous pouvez le comprendre, et même l’expliquer de manière rationnelle. La vraie question serait plutôt de savoir comment je suis arrivé à ce point, après tout ce que j’ai rêvé enfant et reçu comme éducation. Mes parents et ma société m’ont dit : « Voilà ce qu’il faut faire pour se construire en homme. » Or, tous ceux qui ne sont pas allés à l’école sont arrivés plus vite que moi. J’ai établi mon diagnostic personnel, sur le fait que l’on m’enseigne les choses à l’endroit – un peu comme en couture – alors que le revers est essentiel. Comment l’expliquer ? Je le fais d’une manière émotionnelle, par mes oeuvres. Progressivement, des gens s’associent à ma logique et me font confiance. Je ne cherche pas les lauriers, mais je vis une tristesse : je suis un humain qui essaie d’être un homme.
 
Pourquoi êtes-vous souvent dans la transgression ?
C’est mon attitude générale parce que la réalité m’y oblige. Comment être confortable dans un espace d’inconfort ? Comment ne pas parler des sujets difficiles comme les guerres et les maladies ?
 
Un des axes de la création africaine contemporaine reste identitaire, centré sur la figuration, le portrait…
Ce qui peut donner l’impression qu’on danse tout le temps sur la même chanson… Mais il faut nuancer. On peut traiter de tous les sujets et bien faire la différence entre celui qui propose et ce qu’on peut ressentir face à son travail. Quelque chose n’est pas maîtrisable dans une oeuvre. Son interprétation relève de la personne qui la reçoit. On peut par exemple trouver très beaux des portraits d’enfants des rues, sans comprendre le propos derrière ces images. J’ai fait porter des masques chinois à des enfants dans un village, dans la série de photographies intitulée Kids Mascarade. [ill. ci-contre]. « Tiens, comme ils sont joyeux ! » peut-on se dire à première vue… En fait, non.
 
Que pensez-vous du marché de l’art ?
Ce que je propose ne rentre pas dans le format du marché. Le film de ma survie tient au fait que les institutions et les acteurs de ce champ se sentent obligés de m’avoir, parce qu’on leur demande s’ils n’ont pas de Tayou. Alors, ils me prennent sans forcément comprendre. Disons que je suis dans les collections. Ma galerie s’en occupe. Si je mise sur le marché, je m’éloigne de ce qui me motive…
 
Le marché pourrait consacrer la qualité d’une démarche en lui donnant une valeur marchande. Celle-ci pourrait faire qu’on achète, qu’on voie et qu’on discute de la proposition d’une oeuvre. Des gens regardent et comprennent. D’autres veulent me voir pour savoir quel est le noeud du problème que je traite. En général, on ne vient pas à moi pour des raisons de marché, mais par rapport à ma logique, ma pensée, ma façon de mettre les choses en place. Du coup, je me sens honoré. En même temps, je dois respecter cet honneur et savoir comment broder au mieux mon long gilet existentiel.
 
L’observation est-elle au coeur de votre démarche ?
Oui. Chaque fois que l’on dresse le portrait d’un terroriste à la télévision, par exemple, c’est la même histoire. Ses voisins parlent de lui comme d’un « type bien », insoupçonnable. Or, ce « type bien » est devenu fou au point de se faire exploser. Comment peut-on en arriver là ? Il faut avoir été frustré longtemps, ne pas avoir été écouté… Les médias donnent l’impression que c’est toujours l’autre. Or, nous sommes tous, potentiellement, des terroristes ambulants.
Je prends encore ma part de virus dans ce grand corps malade qu’est le monde, lorsque je me demande si les gens qui traversent le désert à pied le font pour faire les clowns à Lampedusa. Je suis un activiste de la forme, je me préoccupe d’une pensée première que j’appelle le « taudisme » et dont je ne parle pas trop, même si elle motive mon esthétique. C’est très simple : comme nous vivons dans un taudis, il faut apprendre à le balayer ! Tout simplement !
 
Pensez-vous que toutes les installations et vidéos, qui semblent relever d’un effet de mode, ont lieu d’être ?
Toutes les installations ont lieu d’être, en effet. Si une oeuvre est ratée, elle l’est uniquement par rapport à ce qu’on attend d’elle. Celui qui la regarde dirige ses attentes, mais peut aussi rentrer dans l’univers de celui qui propose l’oeuvre. En retour, l’artiste peut assumer que son oeuvre soit ratée – et si c’est le cas, alors elle devient réussie !
 
Pour ma part, je ne suis pas un artiste. J’essaie d’être un humain. On a posé l’ego au centre des débats, alors qu’on n’en a rien à faire ! Je respecte le fait que l’on me respecte, mais ce n’est pas mon moteur. Lorsque j’ai exposé à Serpentine à Londres, des gens m’ont sollicité pour fêter la présence d’un Africain dans cette grande galerie. Je leur ai conseillé de plutôt faire une fête pour un Européen, un Anglais, un Français ou un Américain – non pas parce qu’il est noir, mais parce qu’on l’aime bien et que nous sommes des humains. À quoi sert de créer des communautés qui n’apportent rien ? On sort bien plus grandi en allant dans la chambre de l’autre, plutôt de rester à tourner dans sa propre chambre comme un hamster. Je suis invité à la Serpentine par des gens qui croient à ma sincérité, et non parce que je suis africain ! Qu’on arrête ces bêtises ! Mon continent est d’abord mon poste d’observation. L’Amazonie m’intéresse au même titre que le fleuve Congo ou le Mississippi.
 
Êtes-vous plus à l’aise dans le contexte anglophone ou francophone ?
Je comprends mieux l’environnement francophone, mais je vis en Flandres, ce qui m’offre un certain repos. Je regarde les gens sans comprendre ce qu’ils racontent. Peu importe la langue : derrière la posture de la belle parole, je perçois la peur d’agir. Racontez dans des conférences de haut niveau tout ce que vous voulez depuis la création du monde, les problèmes n’en sont pas moins là devant vous. Pensons à notre temps ! En tant que français, anglais, camerounais, américain, que puis-je apporter au premier des nécessiteux ? Personne n’a été éduqué dans la logique de l’offrande désintéressée…
 
Lorsque le directeur du musée Bozar à Bruxelles, qui est blanc, me demande comment réagir face à Boko Haram, je sais intimement que je n’ai pas de solution. Je vais devoir réfléchir. Quand on enlève les filles de Chibok, que se passe-t-il ? Qui sont ceux qui portaient les pancartes « Bring back our girls » ? Les puissants de ce monde, n’est-ce pas ?… Les filles sont-elles vraiment rentrées chez elles ? Entend-on encore ceux qui tenaient les pancartes ?
 
Se soucie-t-on de savoir qui a enlevé les jeunes femmes ? Les garçons qui l’ont fait n’ont-ils pas été capturés eux-mêmes ? J’ai donc proposé et réalisé pour Bozar une oeuvre au néon qui dit : « Bring back our boys and girls ». Je voulais donner à réfléchir sur le fait que nous sommes aussi les otages de notre vérité. Comment stopper le terrorisme ? Le gouvernant qui fait des lois oublie qu’il est lui-même souvent terroriste à col blanc… Certains puissants, qui pensent être si bien élus, sont-ils vraiment convaincus de faire le bien pendant vingt, trente, quarante ou cinquante ans à un peuple qui crie sans cesse misère et douleur ? Ces gouvernants qui refusent le jeu de l’alternance sont en réalité la cause des maux qui minent les peuples d’ici et d’ailleurs !
 
Refusez-vous parfois des propositions ?
Oui. J’ai été invité un jour à m’exprimer dans une vidéo dans le cadre d’une conférence Afrique Caraïbes Pacifique (ACP) pour livrer avec d’autres artistes un message aux chefs d’État de ces pays. J’ai répondu ceci : « Vous me prenez pour un idiot ou quoi ? Les hommes du pouvoir n’ont-ils pas une profession de foi ? »… Le type a insisté pour que je donne un slogan. « Puisqu’il faut que je parle, pose ta caméra », lui ai-je dit. Et j’ai déclamé : « Moi président, je vais me poser deux ou trois questions. Pourquoi, quand je suis malade, vais-je me soigner ailleurs que dans mon propre pays ? Pourquoi depuis vingt, trente, quarante ans que je suis au pouvoir, mes solutions sont-elles devenues des problèmes ? Pourquoi suis-je donc incapable de me poser ces questions, moi président ? »
 
Le message est-il passé ensuite ? Êtes-vous censuré ?
Je ne sais pas si le message est passé… Autre exemple ? Un ami me signale un jour que la Banque mondiale organise un événement à Yaoundé. Je suis invité à parrainer une exposition à cette occasion. Je prépare donc une installation, une étagère en bois sur laquelle sont posés trois seaux – vert, rouge et jaune, les couleurs du drapeau. L’un est vide, l’autre à moitié plein et le troisième rempli. Une ampoule et une plaquette de médicaments vide sont fichés sur la planche frappée des mots « Paix, Travail, Patrie », la devise de mon pays. J’ai construit une interrogation destinée à tous, et non une « provocation » ou une décoration.
 
Plus tard, mon contact m’annonce dans un mail stressé que les organisateurs de l’événement ont décidé, malgré l’indignation et l’opposition des artistes invités, que l’oeuvre était purement et simplement censurée. Depuis, j’attends toujours l’appel promis par les responsables de cet événement, pour en savoir plus. Quelques personnes de la Banque mondiale se voient comme les bons servants des peuples misérables, et c’est bien dommage.
 
Qu’est-ce qui compte le plus pour vous ?
Continuer à faire ce que je sais faire. Ouvrir de nouvelles portes, sans rentrer dans le confort des certitudes. C’est très difficile de créer des phrases, de se renouveler, lorsqu’on est confronté aux perceptions construites autour de son travail, qui invitent à la répétition. Dans ce champ que représente l’art contemporain, certains – mais pas tous – savent qu’il faut prendre des risques et aller vers l’inconnu. Ce qui me motive, c’est la vie. Partager la légèreté de vivre… Si ce que je propose pouvait permettre une respiration quelconque, alors j’aurais gagné. Je ne veux pas qu’on dise demain que je suis simplement venu décorer le monde.
 
Que signifie l’oeuvre que vous avez présentée à Londres pour la dernière édition de la foire 1:54 ?
La célébration de toutes les révolutions possibles. Summer Surprise est une structure éclatée qui donne l’impression d’être sans murs. Or, ces derniers sont transparents. Les pavés, eux, ont le même sens, que nous soyons à Ramallah ou Paris. Sauf que je les colore… J’adoucis la tension de l’acte qui consiste à les jeter. Ils s’agrippent à la structure. Le pavé est le portrait de la personne qui l’a jeté. Il demande pourquoi le pouvoir que le citoyen donne à l’institution ne se retourne pas positivement vers eux. Où est donc la liberté ? Je détourne la banalité, pour donner corps, profondeur et poésie à une forme. Je rêve… Peutêtre deviendrai-je cet homme qui pourra un jour se promener dans le grand jardin du monde, sans avoir à éviter ses épines ni ses ronces.
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