novembre 2017
PERSPECTIVES

Réinventer l'Algérie ?

Par Akram BELKAÏD
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Cinquante-cinq ans après l’indépendance, le pays est confronté à une crise multiforme. Succession, modèle économique, éducation, environnement, influence, les défis sont immenses. Les opportunités aussi. 
 
1. La succession d’Abdelaziz Bouteflika
 
Plus le temps passe, plus les rumeurs sur la dégradation de l’état de santé du président courent et plus les hypothèses sur sa succession se multiplient. On le sait, la liste des impétrants inclut Saïd Bouteflika, le frère, mais aussi nombre d’anciens Premiers ministres (Mouloud Hamrouche, Ali Benflis…) sans oublier l’actuel chef du gouvernement Ahmed Ouyahia. Certains pronostics tablent sur un militaire qui pourrait être l’actuel chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah. Même si la question alimente nombre de discussions, les Algériens n’accordent finalement que peu d’intérêt à ces conjectures.
 
Pour eux, ce qui prime, c’est que cette succession annoncée se déroule sans violence. Pour les plus anciens, cela rappelle les craintes de la population alors que le président Houari Boumediene (1965-1978) était au plus mal. Finalement, le « pouvoir » avait réussi à surmonter ses divisions et la désignation de Chadli Bendjedid, voulue par l’armée, avait fait consensus. Près de quarante ans plus tard, la situation a changé. Les clans sont nombreux, les milieux d’affaires sont de la partie, l’armée, du moins ses services de sécurité, ont une moindre emprise sur la vie politique et le souvenir de la « décennie noire » reste prégnant. Pour les rares optimistes, cette succession pourrait être enfin l’occasion de libérer l’espace politique en faisant le pari d’une immense concertation nationale. Un dialogue politique qui permettrait de dégager un consensus national. En somme, une manière de renouer avec les grandes espérances nées de l’indépendance.
 
2. Encaisser le choc de la crise
 
In-fla-tion. Le terme est dans toutes les bouches. En reconnaissant la gravité de la situation financière du pays et en évoquant le recours probable à la planche à billet pour permettre à l’État de vivre à crédit (sans s’endetter à l’étranger), le Premier ministre Ahmed Ouyahia a jeté un pavé dans la mare. Lui qui, au début des années 2010, expliquait à ses concitoyens que leur pays avait de quoi vivre longtemps en autarcie grâce à ses importantes réserves de change (plus de 200 milliards de dollars), reconnaît désormais que la baisse des cours du pétrole sape la stabilité financière du pays.
 
Reste à savoir comment les autorités vont gérer cette raréfaction annoncée des revenus extérieurs dans un contexte où le bas de laine diminue d’un mois à l’autre. Dans ces conditions, on le sait, l’une des recettes classiques est de diminuer les importations et de sabrer dans les dépenses publiques, notamment les subventions. Déjà, plusieurs grands projets sont gelés mais les lobbies de l’importation s’opposent à un retour aux années 90 où les achats à l’étranger étaient strictement encadrés. L’histoire moderne du pays démontre aussi que toucher aux subventions(aliments, énergie…) provoque le plus souvent de violents mouvements sociaux et populaires. L’affaire est d’autant plus complexe que les Algériens se demandent désormais où sont passés la manne pétrolière et les 600 milliards de dollars de surplus engrangés entre 2000 et 2014. Faire admettre à la population qu’il est nécessaire de faire des sacrifices ne sera pas très aisé, quelle que soit la nature, nouvelle ou non, du pouvoir à Alger.
 
3. Trouver (enfin) un nouveau modèle économique
 
C’est le serpent de mer. L’incontournable sujet qui revient à la surface quand les choses commencent à aller mal. L’Algérie, comme nombre de pays producteurs d’or noir, est malade de son pétrole. Plus de 95 % de ses recettes d’exportations proviennent de la vente des hydrocarbures. Dès 1970, le pouvoir réfléchissait à cette question en cherchant notamment à industrialiser le pays. Mais l’Algérie, malgré ses efforts et plusieurs plans ambitieux de diversification, n’a jamais réussi à modifier la donne. Quand le baril va, tout va. Quand les cours refluent, les problèmes réapparaissent. La rente, quel que soit le secteur, s’avère être un obstacle redoutable. Pourquoi produire des biens d’équipements, des automobiles ou des pièces détachées quand il est si simple (et tellement plus rentable pour le lobby de « l’import-import ») d’importer. Certes, des secteurs commencent à émerger comme l’agroalimentaire ou les services informatiques.
 
Mais, à chaque fois, la rengaine est la même. Trop de barrières administratives, une législation tatillonne et une vision relevant encore de la bureaucratie planificatrice. Et, surtout et encore, la rivalité implacable des importateurs. Plus important encore, la grande majorité des dirigeants algériens est convaincue que le secteur privé n’est pas à la hauteur et qu’il ne saurait être le moteur du développement économique. Quant aux investisseurs étrangers que pourrait intéresser un marché de 40 millions de personnes, ils subissent une vision antagoniste. Appelés régulièrement à s’implanter en Algérie, ils sont confrontés à des lois qui les obligent, dans nombre de secteurs, à s’associer à des opérateurs locaux, ne pouvant détenir au maximum que 49 % du capital d’une entreprise commune. En 2017, l’Algérie attend toujours la formulation d’une doctrine économique qui lui permettrait de s’engager pleinement dans la mondialisation.
 
4. Réformer le système éducatif
 
Pour qui a connu l’Algérie dans les années 70, le pays a profondément changé. Phare du progressisme et du tiers-mondisme, il s’est peu à peu transformé en terre conservatrice où la religiosité est omniprésente. Certes, l’islam politique a perdu en légitimité après les terribles violences des années 90, mais il n’empêche. C’est à l’aune d’une pensée rétrograde et peu ouverte sur le reste du monde que nombre d’Algériens appréhendent désormais leur environnement immédiat, comme leurs rapports au reste de la planète. Les femmes en sont les principales victimes, mais aussi la jeunesse qui se voit bridée dans ses projets de vie. Pour nombre d’Algériens, la responsabilité relève en grande partie de l’école, dont les programmes sont âprement critiqués.
 
Signe qui ne trompe pas, quand ils peuvent, et quitte à se saigner, les ménages inscrivent leurs enfants dans des écoles privées. Ces dernières dispensent deux programmes en même temps. L’officiel, imposé par les autorités, et celui inspiré par d’autres systèmes éducatifs, notamment français. Chaque année ou presque, des scandales ternissent la réputation du baccalauréat, tandis que l’université connaît des actes de violence inconnus jusque-là. Sur le plan politique, les réformes du système éducatif posent la question de l’opposition entre courants politiques plus ou moins proches de l’islamisme voire du nationalisme, et ceux plus enclins à défendre une vision plus modernisatrice de la société. Un exemple parmi tant d’autres : l’usage du français comme langue d’enseignement de certaines matières scientifiques ne cesse d’alimenter un débat passionné où fusent les accusations de traîtrise à la nation.
 
5. Protéger l’environnement
 
Tous les visiteurs étrangers qui sillonnent l’Algérie le disent. Ce pays, vierge de tout tourisme de masse, pourrait devenir la destination phare du sud de la Méditerranée. À condition, bien sûr, qu’il se dote des infrastructures nécessaires (transports, hôtels…). Mais il n’y a pas que cela. Depuis les années 90, l’environnement subit de multiples attaques et dégradations. Des plages et des oueds sont pillés pour leur sable. Des constructions anarchiques rognent sur les terres fertiles, la plaine de la Mitidja en étant l’un des exemples. Régulièrement, des scandales sanitaires et alimentaires ébranlent la confiance des consommateurs. Les nappes phréatiques et les côtes subissent la pollution d’industries vieillottes aux normes désuètes. Il y a quelques années, les cultivateurs du sud du pays se sont mobilisés pour s’opposer à l’extraction des gaz de schiste susceptibles de contaminer les nappes fossiles. Suspendue, cette exploitation est de nouveau à l’ordre du jour.
 
De même, les forages hydrauliques dans les hauts plateaux et dans les régions semi-désertiques se multiplient dans l’anarchie, alimentant des serres géantes dont les productions abusent des engrais chimiques. Dans ce panorama, les voix réclamant une promotion nationale de l’agriculture biologique peinent à se faire entendre. Dans les discours mobilisateurs récurrents (nation, identité, langue, religion, souveraineté nationale), l’environnement et sa protection sont rarement évoqués y compris sous l’angle de l’anticipation des effets du réchauffement climatique. Un tel sujet renouvellerait pourtant les programmes politiques et donnerait de nouvelles perspectives aux Algériens.
 
6. Repenser son rôle international
 
Dans l’imaginaire collectif, l’Algérie se voit aujourd’hui comme un pays cerné. Aux appétits d’un Nord toujours suspecté d’impérialisme et d’ingérence politique s’ajoutent les foyers de crise en Libye et dans le Sahel, sans oublier la tension permanente avec le voisin marocain. Depuis plus d’une décennie, la diplomatie algérienne semble moins active que par le passé, abandonnant des terrains qui étaient sa zone privilégiée, à l’image de l’Afrique subsaharienne. Cultivant encore sa différence et sa souveraineté (Alger refuse, par exemple, d’emboîter le pas à l’Arabie saoudite dans sa « guerre froide » contre l’Iran), le pays peine pourtant à se positionner sur le plan international. Une situation qui alimente un vrai sentiment de frustration chez les élites algériennes et qui exacerbe le chauvinisme désormais surnommé « wanetoutrisme » (il tire son origine du slogan « one-two-three, viva l’Algérie », entonné dans les stades).
 
S’il faut être critique à l’égard de la vision, parfois paranoïaque, des Algériens vis-à-vis du reste du monde (les théories du complot y font florès depuis les printemps arabes de 2011), il n’en demeure pas moins que ce pays est confronté à la nécessité de repenser ses alliances. En rivalité avec le Maroc, obligé de fournir un effort militaire conséquent au sud du pays pour contenir les groupes armés islamistes qui essaiment dans le Sahel, Alger est aussi en froid avec l’Égypte en raison de divergences quant à la situation libyenne. Et si l’armée algérienne participe de temps à autre à des manoeuvres conjointes avec l’Otan, le pouvoir algérien sait que ses relations avec l’Occident ne lui garantissent pas un statut d’allié inconditionnel. Proche de la Russie, son principal fournisseur d’équipements militaires, l’Algérie entend garder ses distances. Une position d’équilibriste qui reste à théoriser afin qu’elle permette à la population algérienne de pacifier son rapport au reste du monde.
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