avril 2018

Sanaa El Aji
« Le corps des femmes est sous le contrôle de la société »

Par Astrid Krivian
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Durant six ans, cette sociologuejournaliste-romancière a étudié la vie sexuelle des Marocains et des Marocaines célibataires, avant le mariage. Hors la loi, hors des normes admises, mais pourtant bien réelle. Pour la sortie de ce premier essai, elle décrypte les enjeux de cet univers tabou.
 
Ses chroniques modernistes publiées dans la presse marocaine défendent les libertés individuelles, l’égalité hommes/femmes, dénoncent l’hypocrisie sociale sur des sujets encore tabous comme la religion, la sexualité, décryptent les paradoxes des discours et des actes, prônent la tolérance, l’acceptation du pluralisme des individus. Originaire de Casablanca, d’une « famille nombreuse et plutôt modeste » précise-t-elle, Sanaa El Aji, 41 ans, cultive l’indépendance et la diversité des disciplines, à l’image de son parcours : journaliste, doctorante en sociologie, romancière, consultante en communication. Elle a contribué à deux ouvrages collectifs, Lettres à un jeune marocain (Le Seuil, 2009) et Femmes et religions (Le Fennec, 2014). Elle publie un essai sociologique sur la sexualité préconjugale dans son pays : Sexualité et célibat au Maroc, pratiques et verbalisation (La Croisée des Chemins, 2017). Pendant six ans, elle a enquêté sur cette sexualité interdite par la loi, la religion, la société, mais existant pourtant dans le réel. Elle y analyse les conduites des hommes et des femmes pour contourner cette norme, leur conception de la sexualité, sa verbalisation, les rôles attribués au masculin et au féminin, l’éducation, l’influence du digital, l’impact des évolutions démographiques, socio-économiques et culturelles… Une étude passionnante à l’opposé d’une vision stéréotypée de cette sexualité et de la victimisation de ses acteurs.
 
AM : Pourquoi la sexualité préconjugale au Maroc mérite-t-elle une recherche sociologique ?
Sanaa El Aji : Celle-ci est l’objet d’une triple illégitimité : juridique, religieuse et sociale. Interdite dans ce cadre normatif, elle existe pourtant dans les faits. Il ne s’agit pas d’une révolution sexuelle, car cette évolution peut se faire de manière discrète, non-assumée. Notre société vit une transition en la matière. La preuve en est ce débat, parfois tendu, entre les différentes mouvances. Les conservateurs militent pour le retour à l’abstinence, ce qui démontre que l’on a quitté cette norme. Les partis laïcs, modernistes, militent pour légiférer positivement, pour que cette sexualité ne soit plus cachée. 
 
Quelles sont les idées reçues à ce sujet ?
Dans un pays comme le Maroc, considéré arabe, musulman, africain, on parle de sexualité en termes de frustration, de victimisation, de violence. Mais au fil des recherches sur le terrain, on observe que ce cadre très restrictif n’empêche pas cette sexualité d’exister, même de manière joyeuse et agréable. Les individus inventent leurs propres codes de contournement de la norme. C’est logique, car une transition ne peut s’effectuer en une année. Cela en prendra peut-être une trentaine. Mais la dynamique sociale est en marche. On a tendance aussi à simplifier les choses. On considère qu’il y a des personnes « bien » pour qui sexualité va de pair avec l’entrée dans la vie maritale, et les autres, qui ont des rapports sexuels hors mariage, seraient des marginaux. En réalité, les parcours sexuels et affectifs se complexifient, se déstandardisent. Les uns enfreignent la loi, en sont conscients et le revendiquent, militent pour les libertés sexuelles. D’autres gardent cette sexualité secrète, pour ne pas s’afficher contre la norme sociale, la famille. D’autres transgressent mais exigent dans leur discours le respect de cet ordre traditionnel. Enfin, il faut remettre en question cette essentialisation du monde arabo-musulman en matière de sexualité. Sur un tel sujet, on ne trouvera pas les mêmes données en Arabie saoudite, en Jordanie… Les divergences sont plus importantes que les points communs.
 
 
En quoi l’évolution démographique du Maroc influe-t-elle sur cette sexualité ?
Dans les années 60, parler de sexualité préconjugale n’avait pas de sens : les femmes se mariaient à 17 ans, les hommes à 24. Le laps de temps entre le moment où le corps exprime du désir sexuel et celui du mariage était relativement court. Aujourd’hui, l’âge du premier mariage recule : 25 ans pour les femmes, 31 pour les hommes. Entre 1994 et 2010, le célibat définitif, c’est-à-dire arriver à 50 ans sans n’avoir jamais été marié, a doublé pour les hommes, et a été multiplié par huit pour les femmes et par dix en milieu citadin. Les individus qui transgressent la loi, la redoutent-ils vraiment ? La loi juridique est crainte dans la mesure où elle peut être source de scandale, d’arrestation par les policiers, etc. Mais les interdits les plus oppressants sont le religieux (le haram) et surtout, le social. C’est le regard de l’autre, de la société que l’on craint plus que celui de Dieu. Dans la religion musulmane, cette interdiction concerne autant les hommes que les femmes. Mais dans la réalité, elle s’applique davantage aux femmes ! C’est une usurpation de la règle religieuse pour mettre en exergue la norme sociale, notamment le contrôle du corps de la femme.
 
La virginité pour les femmes est-elle toujours une contrainte sociale ?
Oui. Le corps féminin est sous contrôle de la communauté. Il n’est pas un bien individuel qui lui appartient à elle seule. Et la virginité jusqu’au mariage est l’une de ces injonctions, elle symbolise aussi l’honneur de sa famille, la virilité de ses membres masculins (frères, pères…). Là aussi, on vit une transition, car la majorité des individus savent qu’une femme à l’hymen préservé n’est pas forcément vierge de relations sexuelles. Mais cet hymen intact est une condition importante pour accéder à la vie matrimoniale, pour toutes les catégories sociales et niveaux d’études confondus. Le mariage demeure une institution majeure, il consacre l’entrée dans la vie adulte, la reconnaissance sociale. Les femmes sont alors obligées de répondre à cette exigence. Il faut savoir que pour autoriser le mariage, la loi marocaine exige le certificat de célibat des futurs mariés. Or, il est souvent confondu avec le certificat de virginité, qui n’est requis ni par la religion ni par la loi, mais dont la demande reste une pratique assez courante !
 
Malgré les interdits, l’homme est implicitement encouragé à avoir des relations sexuelles avant le mariage ?
Oui. On demande tacitement à l’homme de ne surtout pas être vierge au mariage. Sinon, il sera la risée de ses amis et même de son épouse. Presque toutes les femmes que j’ai interviewées ne souhaitent absolument pas se marier avec un homme vierge. Il y a cette pression envers les hommes d’avoir un rapport sexuel le plus tôt possible dans leur parcours. Et de multiplier les partenaires. Ça valoriserait leur virilité, et forgerait leur expertise. À l’opposé de la femme, qui non seulement doit rester vierge, mais une fois mariée, ne doit pas montrer qu’elle sait mener un rapport. Ce serait le signe qu’elle aurait un passé affectif et sexuel. Elle doit faire preuve d’un manque de connaissances, aussi pour ne pas inverser les rôles de domination du couple. C’est l’homme qui doit initier l’acte, et conduire son déroulement.
 
Quel est le rôle des mères dans la perpétuation de ces normes ?
Les mères sont le principal canal de transmission des valeurs traditionnelles. Ce sont elles qui vont fermer les yeux et encourager le garçon à avoir une sexualité préconjugale, et elles qui vont dire aux filles « attention à ta virginité ». Cette différence d’évaluation des mêmes actes selon qu’ils soient faits par des hommes ou par des femmes est poussée, encouragée par elles. Aussi pour les rôles au sein d’une famille, les tâches ménagères, les répartitions économiques etc. Dans ce contexte restrictif, comment se vit cette sexualité préconjugale ? Cela consiste en du « bricolage sexuel », pour citer la sociologue marocaine Mounia Bennani-Chraïbi. On a recours à des pratiques sexuelles par défaut, qui permettent de préserver l’hymen de la fille (sodomie, fellation etc.). Il y a aussi l’hymenoplastie (réfection chirurgicale de l’hymen), l’acquisi-tion de « l’hymen chinois » (hymen artificiel, à l’origine gadget sexuel)… Pour partager une intimité, les jeunes se rencontrent dans des espaces semi-publics, des salles de cinéma, les étages de cafés plus discrets… Ceux qui le peuvent financièrement louent des appartements meublés, marché informel assez développé. Ou des chambres d’hôtels, et contournent la loi interdisant aux couples non-mariés d’avoir une chambre commune, en réservant deux chambres… Une stratification économique se crée ainsi, car ceux qui disposent de moyens subissent moins les contraintes que ceux qui n’en ont pas.
 
Tout est à l’initiative de l’homme : recherche du lieu de rendez-vous, apport du préservatif…
C’est une normalisation sociale, une mission quasi exclusivement masculine. Même quand la femme peut s’occuper de cette logistique, c’est dévalorisant pour sa féminité. De même, et ce n’est pas une spécificité marocaine, c’est au garçon d’assumer financièrement toutes les sorties et autres frais au cours d’une relation amoureuse. Une femme estime être honorée quand elle est prise en charge, peu importe le niveau financier de l’un ou de l’autre. C’est une représentation liée à la répartition des rôles dans la société. La femme doit non seulement recevoir beaucoup de cadeaux, de biens matériels, mais aussi l’exiger. Ça intervient aussi quand on veut se marier, avec la dot, la fête de mariage etc. Plus elle reçoit, plus elle est valorisée.
 
Avec qui les jeunes hommes ont-ils leur premier rapport sexuel ?
Très souvent avec une professionnelle du sexe. Car à l’adolescence, ce n’est pas toujours possible que leur petite amie puisse avoir un rapport avec pénétration. Parfois, même si c’est difficile à quantifier, des adolescents s’initient à la sexualité avec des femmes mariées. Autre phénomène qui tend à disparaître, heureusement : il y a encore dix ans, chez beaucoup de familles moyennes et aisées, la mère embauchait une jeune employée de maison, afin qu’elle soit aussi le terrain de l’initiation sexuelle de ses garçons. Ce qui faisait subir à cette jeune fille une double domination, masculine et socio-économique.
 
Pourquoi certaines femmes sont rassurées de voir leur petit ami fréquenter des prostituées ?
C’est là encore une question de virilité. Il y en a qui considèrent aussi que c’est une forme de respect. Il ne lui demande pas à elle d’avoir un rapport sexuel, il va voir ailleurs pour ça, il la préserve jusqu’au mariage. C’est une hypothèse de ma part, mais une fois mariées, beaucoup de femmes estiment ainsi que l’homme sera « rassasié » : il aura eu tout ce qu’il voudra avant le mariage et donc il n’aura pas envie de la tromper.
 
Il y a cette croyance que l’homme aurait « naturellement » des pulsions sexuelles difficiles à contenir…
Oui. Or, selon les sociologues spécialistes de la question, il n’y a pas de sexualité naturelle, biologique. Elle est toujours encadrée par les normes sociales, le cadre de référence, la religion, les relations hommes/femmes, etc. Par exemple, en Ouganda, cela n’est pas mal vu, pour les femmes, d’avoir plusieurs partenaires sexuels en même temps, tant qu’il y a un caractère de durée dans les relations. Dans certaines sociétés la polygamie est acceptée, tandis qu’ailleurs elle peut choquer. Au Maroc, il y a cette croyance populaire : si on divise le désir sexuel par cent, un homme aurait 99 % et une femme le reste. L’homme sera forcément demandeur, et c’est à sa partenaire d’accepter ou pas. Si elle refuse, elle est chaste. Si elle accepte et qu’il y a défloration de l’hymen ou grossesse, ce sera elle la responsable aux yeux de la société.
 
En quoi la femme est-elle à la fois objet de l’acte sexuel mais aussi responsabilisée par la société ?
C’est l’homme qui doit initier, donc dans une certaine mesure, la femme est l’objet du désir masculin. Et, selon la société, elle devient responsable de l’acte. Les proverbes populaires marocains disent « C’est elle qui a provoqué », « Si elle n’avait pas accepté, le rapport n’aurait pas eu lieu », etc. On l’observe dans les débats publics : certains trouvent même une responsabilité chez la femme harcelée ou victime d’un viol. Dans le cas des mères célibataires, presque personne ne parle de la responsabilité du père de l’enfant, que ce soit dans le rapport sexuel ou dans l’acte d’abandon, car il est très souvent au courant.
 
 
Vous analysez les expressions et mots pour dire la sexualité en darija, l’arabe dialectal marocain. C’est un langage très cru, violent, marqueur de la domination masculine…
La langue n’est pas neutre. Elle véhicule des valeurs et les renforce. Au Maroc, c’est un registre, une verbalisation agressive, très violente, où l’homme est acteur du rapport sexuel que la femme subit. Des expressions comme « Il l’a rendue pourrie, abîmée », « Il l’a explosée, écrasée »… Certaines personnes nomment aussi la sexualité par le mot « lebssala » qui signifie « les bêtises ». Et il y a aussi ces formules proférées dans la rue, qui sont censées être de la drague, où la femme est souvent assimilée à de la viande, un mets que l’on va dévorer. Par exemple « La chair existe à profusion, mais le boucher est fermé. » « Tes fesses sont bien grosses, gonflées. Tu t’es fait piquer par une mouche ? »
 
Existe-t-il une éducation sexuelle au Maroc ?
Officiellement, elle est quasiment absente. Il y a des initiatives individuelles extrêmement rares de la part de certains professeurs ou parents. Mais l’éducation sexuelle est souvent perçue au Maroc comme une incitation à la débauche. Cela équivaudrait à apprendre aux jeunes comment avoir une sexualité. Dans les manuels scolaires, elle n’existe pas. Ainsi, la sexualité est perçue avec beaucoup de méfiance, d’interdits, mais aussi de nombreuses idées fausses. D’autant plus qu’aujourd’hui, le risque de diffusion d’informations erronées s’est accru avec Internet, concernant les MST, la masturbation, ou encore le danger des sites pédophiles. L’absence d’éducation sexuelle est dangereuse dans l’absolu, mais à l’ère numérique où la majorité des jeunes sont connectés, la menace est plus grave et importante.
 
Quid de la pornographie, désormais facilement accessible via Internet ?
Avec un taux d’équipements en smartphones de plus en plus important, et des cybercafés qui offrent une connexion à faible coût, les sites pornographiques font partie de la consommation des jeunes, même s’il est difficile d’obtenir des chiffres précis. En l’absence d’éducation sexuelle, et de rencontres réelles, cela peut avoir beaucoup d’impacts négatifs sur la qualité du rapport sexuel et sa représentation : très mécanique, de l’ordre de la performance, détaché de l’affectif, du sentimental, banalisation de la violence, humiliation des femmes… Des chercheurs en Occident sont en train d’étudier cette question, et les résultats sont parfois inquiétants.
 
Vous démontrez que les tabous culturels ne provoquent pas un plus grand usage d’une cybersexualité…
Très souvent, dans les médias au Maroc, on affirme que les Marocains sont les plus gros consommateurs de sites pornographiques. Or, quand on vérifie sur Internet les tendances de consommation, le Maroc se situe dans les moyennes mondiales. Par exemple, en 2015, concernant le temps passé sur le site PornHub, le plus visité au monde, il devance certains pays (Égypte, Turquie, Tunisie…) mais se trouve derrière la Chine, la France, les États-Unis, où la sexualité est plus libre. Il n’y a donc pas une spécificité marocaine en matière de pornographie. C’est une donnée importante, parce que très souvent on lie la frustration sexuelle, les contraintes liées à la sexualité préconjugale, à la pornographie, comme s’il y avait une relation de cause à effet.
 
Pourquoi la sexualité comme objet de recherche n’est pas prise au sérieux ?
En effet, j’entends parfois ce genre de remarques quand je présente mon livre. Les sujets « sérieux » admis, méritant une recherche académique, sont le chômage, l’éducation, la répartition des pouvoirs politiques… Mais la sexualité serait un sujet futile, banal, un luxe intellectuel. On peut en parler en Norvège mais pas au Maroc. C’est pourtant une évidence : il y a une évolution d’ordre démographique, socio-économique, qui impacte la vie des individus sur de nombreux aspects, dont la sexualité. Il est donc important d’étudier cette question pour accompagner cette dynamique en cours.
 
* Sexualité et célibat au Maroc, pratiques et verbalisation, Sanaa El Aji, éditions La Croisée des Chemins, 2017.
 
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