avril 2018

Sur les chemins de 2020

Par Zyad Limam
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En filigrane des scrutins de cette année, se profile dans deux ans et demi la mère de toutes les batailles, l’élection présidentielle. L’opportunité pour les citoyens d’avoir le dernier mot.

Le 10 avril, le président Alassane Ouattara installe officiellement, et certainement avec solennité, le Sénat à Yamoussoukro. Une chambre haute nouvelle dans le paysage, prévue par la Constitution de la « IIIe République » entrée en vigueur le 8 novembre 2016. Au courant de cette même année 2018 auront normalement lieu d’importantes élections locales qui concerneront les mairies et les régions. Ce double processus devrait permettre un renouvellement significatif du personnel politique sur le terrain. Bref, un agenda qui s’annonce riche sur le plan de la compétition politique, sur les rapports de forces entre partis, sur les enseignements que pourront en tirer les États-majors. Il y aura du brainstorming, de « la tempête des cerveaux », car en filigrane de ces consultations se profile déjà la mère de toutes les batailles électorales : la présidentielle de 2020. 2020, ce n’est pas maintenant, c’est même dans deux ans et demi, au mois d’octobre, mais évidemment, tout le monde en parle. Dans les salons, les cercles abidjanais, au coin d’une bonne table, dans les quartiers chics et moins chics, la perspective fait déjà monter la pression. Il y a de l’ambivalence dans l’air. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2011, beaucoup a été accompli. Et si vite, finalement. Il n’y a pas si longtemps, le canon résonnait à Abidjan, le pays était coupé en deux en quasiguerre civile. Huit ans sont passés. La stabilité et la paix sont de retour. Sur le fond, les questions de l’unité ne font plus vraiment débat, et c’est déjà une grande victoire. Les Ivoiriens sont rationnels. Ils savent que l’unité offre un chemin d’avenir. Et que les divisions peuvent mener à des conflits tragiques. Sur le plan économique, deux décades de recul et de stagnation (1990-2010) ont été inversées. La croissance durable est de retour. La Côte d’Ivoire a repris sa place de leader régional et le discours sur l’émergence n’est pas qu’un argument de communication. Et pourtant, la compétition politique au sommet reste source d’anxiété. Trop d’ambitions, trop d’appétits personnels, trop de divisions encore et de blessures qui ne sont finalement pas si lointaines. Et puis ces incidents de l’année dernière, les mutineries, les caches et les fraternités d’armes… Les choses pourraient mal se passer.

Bien sûr, certains se voient président, y pensent depuis des années, et tous les jours depuis. Certains rêvent de revanche historique. D’autres se croient prédestinés. C’est normal dans tout les pays, c’est légitime pour un homme politique. Mais le processus des ambitions doit se jouer dans un cadre démocratique, soutenu par des institutions, qui ont la confiance du citoyen, qui balisent le terrain, qui permettent à la compétition de se jouer normalement. C’est ce que disait Barack Obama alors président des États- Unis : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes fort. Elle a besoin d’institutions fortes. » Cette institutionnalisation est un vrai défi pour un pays jeune, encore marqué par les blessures du passé comme la Côte d’Ivoire.

L’article 35 enterré

Un défi auquel le président Alassane Ouattara a voulu répondre avec la mise en place de la IIIe République, adoptée par référendum le 30 octobre 2016. Le nouveau texte élimine les dispositions « confligènes » qui ont poussé le pays dans la crise. Le fameux « article 35 » (sur les conditions d’accession à la candidature présidentielle) a été enterré sans regrets. En Côte d’Ivoire, nul ne peut être exclu en raison de son origine, de sa couleur, de sa religion, de son ethnie ! Le système cherche à asseoir des mécanismes de stabilité durables. Avec en clé de voûte la création d’un poste de vice-président de la République (à l’image de nombreux pays anglophones comme le Ghana ou le Nigeria). Le viceprésident est le successeur constitutionnel en cas d’empêchement du numéro un. Il est élu sur un ticket avec le président – « à l’américaine ». Un ticket qui permet évidemment pas mal de souplesse politique à l’heure où les candidatures et les équilibres identitaires et régionaux devront s’exprimer.

Meilleur équilibre législatif

Tout ce qui peut également se révéler dangereusement imprévisible dans une élection présidentielle a été balisé par le texte constitutionnel : le premier tour du scrutin doit avoir lieu le dernier samedi d’octobre de la cinquième année du mandat, le second tour le dernier samedi de novembre. Autre point majeur, même si l’on sait que la réécriture est toujours possible, la confirmation de la limitation des mandats présidentiels. Le président ivoirien reste rééligible une seule fois. Un principe d’alternance régulière au sommet est posé. Enfin, dernière innovation majeure et celle-ci d’actualité, la création d’un Sénat. Objectif : un meilleur équilibre législatif, avec une représentation plus forte de la diversité ivoirienne, des régions, des collectivités locales (voir p. 62). Les deux tiers des membres seront élus au suffrage universel indirect, et un tiers devrait être nommé par le président, ce qui permettra d’affecter à la chambre haute des personnalités de talent et d’expérience. Les élections au suffrage indirect ont eu lieu de 24 mars et la seconde chambre sera officiellement installée par le président Ouattara le 10 avril à Yamoussoukro. Ce qui ajoute une touche symbolique de décentralisation. Avec cette Constitution, se dégagent donc cinq centres majeurs du pouvoir, « cinq grands postes » : présidence, vice-présidence, présidence de l’Assemblée nationale, présidence du Sénat et Premier ministère. Chacun devrait trouver une place au sommet dans une sorte de grand équilibre des ambitions personnelles, sociales et régionales.

C’est l’enjeu de cette Constitution et de sa mise en oeuvre : installer un cadre institutionnel adaptable, moderne, capable d’absorber les successions, contradictions et compétitions en préservant l’essentiel : la paix et la stabilité. C’est tout le pari présidentiel. Solder les comptes du passé et maîtriser autant que possible les paramètres du futur, en quelque sorte.

Comme tous les textes constitutionnels, et les institutions qu’il installe, celui-ci ne prouvera sa valeur que confronté aux réalités de la vie politique. Et comme on l’a dit, l’ambiance à Abidjan se tend. L’élection présidentielle de 2020, la succession supposée d’Alassane Ouattara aiguisent les appétits. La transformation constitutionnelle et surtout la nomination du fidèle entre les fidèles, du fils politique, Amadou Gon Coulibaly, comme Premier ministre, ont lancé la séquence. Au sein du RDR, certains voudraient proposer leur statut d’héritier alternatif possible. Au sein du PDCI, d’autres estiment que l’échéance de 2020 doit impérativement jouer en leur faveur. En vertu d’un très controversé accord d’alternance entre le président Ouattara et le président Bédié. Tous soulignent l’hypothèse Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale, vice-président du RDR, son ambition, son « impatience » même, selon les initiés, à se hisser au plus haut. Et puis, il y a aussi les nébuleuses de l’opposition, tout particulièrement les nostalgiques du Gbagboïsme, très divisés mais qui espèrent que leur chef historique pourrait être libéré un jour… Et qui contestent activement la représentativité de la composition de la CEI (Commission électorale indépendante), institution clé du processus démocratique.

Un parti unifié ?

Mais ce que l’on ressent assez nettement, au fond, c’est la forte tentation pour les acteurs politiques de revenir aux bons vieux schémas, ceux d’hier, le repli sur les bases régionales, identitaires. La question essentielle, du parti unifié (la fusion du RDR et du PDCI au sein du RHDP, Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix) n’étant finalement acceptée par les uns et par les autres que s’il s’inscrit en leur faveur. Un parti unifié qui aurait pourtant vraiment du sens. Au-delà des stratégies d’appareils. Et en coupant à travers les fidélités régionales. La réalité du projet, comme le souligne l’un de ses initiateurs, « c’est d’abord de rassembler les compétences qui se retrouvent dans un projet commun, le développement de la Côte d’Ivoire ». Un parti unifié qui serait donc une maison commune pour ceux qui veulent avant tout et au-delà de leurs différences, privilégier le progrès, la croissance, la bonne gouvernance. Le calcul de ceux qui parieraient sur une supposée « fragilité de l’intérieur » serait hasardeux.

Le gouvernement est bien en place, dirigé par un Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, d’abord soucieux de réussir cette mission précise. La conjoncture s’améliore. Le pays bénéficie de la confiance des bailleurs et des investisseurs internationaux, comme le montre la réussite spectaculaire du dernier eurobond émis par l’État : 1,7 milliard d’euros avec deux maturités longues (12 et 30 ans). Quant à Alassane Ouattara, il est président, vraiment, aux commandes, il a de l’expérience, des moyens, soutenu aussi par les grands partenaires extérieurs. Le président est évidemment décidé à imprimer sa marque sur la suite. Il se laisse encore plusieurs mois avant de fixer son propre cap. Plus de deux ans en politique, c’est long… ADO souligne à ses interlocuteurs que son premier objectif sera avant tout la stabilité du pays.

Les stratèges politiques devront surtout tenir compte d’un facteur essentiel. La Côte d’Ivoire change. La forte croissance économique des années ADO a bousculé un paysage identitaire et social longtemps figé. Le pays est jeune, les trois quarts des habitants ont moins de 35 ans. La troisième génération post-indépendance arrive. La très grande majorité des Ivoiriens d’aujourd’hui n’ont pas connu Houphouët, beaucoup n’étaient que des enfants au moment de la fin du Gbagboïsme et de la crise électorale de 2010. Une classe moyenne, encore largement urbaine, émerge progressivement avec la volonté de peser sur les décisions politiques. Une société civile se crée en s’appuyant sur les réseaux sociaux. La mixité des origines bouleversent les schémas. « L’électeur nouveau » est attaché à ses origines, à « son village personnel », mais on devine sans difficultés ses réelles motivations : de l’éducation, de la formation, du travail, un logement accessible, plus de justice sociale…

La période qui s’ouvre s’annonce à la fois ambitieuse et difficile. L’étape du « rattrapage » rapide est passée. Ce pays qui pourra être certainement l’une des premières nations réellement émergentes du continent, reste encore fragile. La pauvreté diminue trop lentement. Les défis structurels, à long terme, qui nécessitent une gouvernance de haut niveau, sont encore nombreux … Il faudra en quelque sorte réconcilier le pays neuf et ambitieux avec le pays précaire et fragile.

En 2020, l’élection sera une élection. Personne ne pourra contourner le système. Personne ne gagnera sans convaincre les citoyens qu’il incarne une promesse de progrès et de stabilité. Il faudra y aller. Et les électeurs auront le dernier mot. C’est le processus démocratique, et c’est probablement l’une des évolutions les plus importantes du pays. Son inscription dans la modernité politique. Témoignage aussi, in fine, que les institutions ont joué leurs rôles.

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