septembre 2017
Maroc-Afrique

Toujours plus loin ?

Par Julie CHAUDIER
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L’offensive du Royaume sur le continent connaît une forte accélération depuis la fin de l’année dernière. Portée personnellement par Mohammed VI, elle repose sur une série de grands projets que la réalité macro-économique pourrait contrecarrer.
 
Un « oui de principe ». La réponse des États membres de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), à Monrovia, début juin, à la demande du Maroc d’intégrer l’organisation, est à la fois ambiguë et étonnamment positive. Avec son entrée dans l’Union africaine – « sa famille institutionnelle » selon l’expression désormais consacrée au Maroc – Rabat entame une nouvelle étape de sa percée africaine à travers son intégration régionale. Rien ne semble pouvoir résister au volontarisme de Mohammed VI. À chaque fois, les investissements du Maroc, son aide et son amitié sont bien accueillis par les pays d’Afrique subsaharienne.
 
Mais une telle poussée n’est pas sans poser des questions. Le Royaume a-t-il les moyens de ses ambitions ? N’y a-t-il pas des risques pour les économies de ces pays, à commencer par une concurrence accrue pour leurs productions nationales ? Dès le début des années 2000, Mohammed VI renouvelle la politique africaine de son père et prédécesseur, Hassan II, à travers des voyages réguliers. Entre 2001 et 2014, le roi effectue cinq tournées africaines, sans compter les nombreuses rencontres bilatérales. Depuis, l’activité diplomatique royale s’est encore intensifiée et il ne se passe pas une année sans une nouvelle tournée. Àchaque visite, de nombreux accords, notamment commerciaux, sont signés. Conséquence, à partir de 2004, les échanges commerciaux avec le continent – qui stagnaient jusque-là – ont commencé à décoller.
 
Même si les pays du Maghreb restent les premiers partenaires du Royaume sur le continent, le commerce avec la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, qui part de très bas, grimpe en flèche. Entre 2004 et 2014, le montant global des échanges a ainsi quadruplé, passant de 1 milliard à 4,4 milliards de dollars, selon des chiffres de l’OCP Policy Center.
 
En 2014, le Maroc a couvert 87 % de ses importations en provenance du continent grâce à ses exportations, contre seulement 45 % en 2000. La percée est encore plus nette au niveau sous-régional. En dix ans, les exportations marocaines vers l’Afrique de l’Ouest ont été multipliées par plus de 6 pour dépasser le milliard de dollars en 2014, tandis que sur la même période les exportations de tous les pays de la sous-région vers le Maroc baissaient de 0,8 %. Conscient du potentiel du marché ouest-africain, Rabat avait tenté dès 2000 d’élaborer un accord de libre-échange avec l’UEMOA et paraphé une première version en 2002, puis une seconde six ans plus tard, sans jamais obtenir sa signature par les États africains. Ils craignaient – déjà – la trop forte concurrence des produits marocains. Aujourd’hui, Rabat veut rejoindre la Cédéao alors que la relation commerciale avec cette zone est plus que jamais déséquilibrée.
 
NIGERIA, INTERLOCUTEUR PRÉCIEUX
 
« La Cédéao est une zone d’intégration économique avec un tarif extérieur commun, c’est-à-dire que les États membres imposent les mêmes droits de douane à tous les produits des pays non membres, rappelle Gilles Yabi, analyste et fondateur du Wathi, « think tank citoyen »pour l’Afrique de l’Ouest. Appartenir à la Communauté signifierait pour le Maroc un accès libre et privilégié à ce marché. » Le Maroc court-il alors à l’échec avec la Cédéao comme avec l’UEMOA ? « Tout dépend de la volonté du Nigeria [absent au sommet de Monrovia, NDLR] qui est le pays le plus puissant de la zone », estime Pierre Jacquemot, maître de conférences à Sciences Po Paris, spécialiste de l’Afrique subsaharienne.
 
« Nous aurions préféré avoir l’occasion de discuter en interne, mais elle n’a pas été donnée par le secrétariat de la Cédéao », a regretté Geoffrey Onyeama, ministre des Affaires étrangères du Nigeria, dans un entretien à Bloomberg en juillet dernier, avant d’ajouter : « le principe, bien sûr, est celui de la nonhostilité envers le Maroc. Ce qui doit être examiné davantage, ce sont toutes les ramifications techniques. » Cependant, « on imagine mal le Maroc essuyer un refus final, après une réponse positive aussi rapide», ajoute Gilles Yabi. Reste donc la possibilité que, parmi les « aspects techniques » qui doivent encore être étudiés pour procéder à l’intégration du Maroc, la Communauté trouve les moyens de ralentir le processus, de le rendre progressif, de peur de voir les fragiles économies de la région mises en difficulté.
 
Dans ce contexte, le Nigeria est un interlocuteur précieux, puissant, mais affaibli par la chute des prix du pétrole. Mohammed VI en a bien conscience et a entrepris une vaste opération de séduction, en décembre 2016, lors de sa dernière tournée africaine. Elle est passée par l’annonce à cette occasion d’un immense projet de gazoduc Nigeria-Maroc. Il s’agit de prolonger le gazoduc ouest-africain entre le Nigeria, le Bénin, le Togo et le Ghana, pour le faire remonter jusqu’au Royaume marocain. Il faudra également sécuriser tout le parcours du gazoduc dans un Golfe de Guinée sujette à la piraterie. Enfin, le Nigeria devra aussi faire la preuve de la pérennité de ses réserves, à ce jour les plus importantes du continent (5 100 milliards de m3).
 
 

En 2014, l’actuel gazoduc ouest-africain était loin de fournir aux trois pays les volumes de gaz prévus. Et, quand bien même le Nigeria parviendrait à sécuriser ses conduites et à assurer les volumes promis, le gazoduc Atlantique ne pourra voir le jour que s’il trouve des financements. La traversée du Sahara occidental, territoire disputé au statut indéterminé, risque de refroidir les grandes organisations financières internationales. Rabat pourrait cependant essayer de s’en passer.
 
Le tout premier accord signé dans le cadre de ce méga-projet associe en effet le fonds souverain Nigeria Sovereign Investment Authority (NSIA) et Ithmar Capital. Ce dernier n’est autre que l’ex-Fonds marocain de développement touristique (FMDT) qui avait réussi en novembre 2011 le tour de force d’associer les fonds souverains des Émirats, du Qatar et du Koweït – rejoint en 2014 par l’Arabie Saoudite – au sein d’un autre fonds d’investissement : Wessal Capital. De fait, le roi cherche aujourd’hui du côté des États du Golfe, soutiens indéfectibles du Sahara marocain, le financement nécessaire. En avril 2017, devant les instances financières arabes réunies à Rabat, il citait le projet de gazoduc Nigeria-Maroc comme un modèle de coopération Sud-Sud devant bénéficier du soutien des instances financières arabes. 
 
 
 
Autre cheville ouvrière de la coopération Sud-Sud, l’OCP, première entreprise publique marocaine et unique société à exploiter les phosphates du pays. Cet hiver, lors du voyage royal sur le continent, le groupe a annoncé deux nouvelles usines en Afrique : un premier investissement de 2,4 milliards de dollars en Éthiopie et un second de 2,5 milliards de dollars au Nigeria en coentreprise avec le milliardaire nigérian Aliko Dangote. Argument politique dans le cadre du voyage du roi, ces derniers étaient toutefois en préparation depuis le lancement de la filiale continentale de l’OCP, en février 2016.
 
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que la société procède à ce type d’investissements industriels en dehors du Maroc. En octobre dernier, elle avait déjà lancé un investissement de 230 millions de dollars en Inde dans une usine de production d’engrais NPK. C’est en fait la taille des projets comparée à celle, très réduite, des marchés locaux qui rend exceptionnels les deux dernières annonces de l’OCP. Si l’Inde est bien l’un des tout premiers consommateurs mondiaux d’engrais (avec 165 kg par hectare de terres arables selon la Banque mondiale), l’Afrique subsaharienne est, elle, la région la moins consommatrice du monde avec seulement 16 kg par hectare. Un énorme potentiel de croissance, diront les optimistes, mais à la mesure du risque financier pris par l’OCP, rappelleront les pessimistes.
 
En décembre 2016, le groupe a ainsi lancé un emprunt obligataire de 5 milliards de dirhams (soit 450 millions d’euros) qui suit deux autres prêts, 1,85 milliard de dollars en avril 2014 et 1 milliard de dollars en avril 2015. Au final, l’OCP est l’établissement public le plus endetté du pays après l’Office national de l’électricité (ONE), avec 54 milliards de dirhams de dette (4,8 milliards d’euros), soit un taux d’endettement de près de 94 %.
 
LEVIER DE CROISSANCE
 
Jusqu’ici, le géant marocain semble réussir son pari. Mais son succès reste à la merci des cours des engrais et du phosphate. En 2016, le chiffre d’affaires de l’OCP a enregistré un recul de 12,5 %, comme en 2013 et 2014. Le prix la roche de phosphate – qui représentait 58 % du volume des exportations de l’OCP en 2015 – a connu des épisodes de forte baisse en 2013 puis en 2016, liés à une offre excédentaire qui a fait chuter les cours. En dépit de cette conjoncture difficile, ses exportations d’engrais vers le reste du continent ne cessent de progresser : + 137 % en 2014, + 53 % en 2015 et encore + 70 % l’an dernier pour atteindre 1,7 million de tonnes, soit près d’un quart des exportations d’engrais du Maroc.
 
Dans un tel contexte, les investissements annoncés par l’OCP au Ghana en 2014, au Nigeria et en Éthiopie plus récemment accompagnent la politique africaine du roi, cherchent un levier de croissance, mais relèvent également d’une prise de risque réelle. L’OCP aurait-elle lancé de tels investissements aussi vite si elle n’avait eu pour mission claire d’accompagner la stratégie royale ? Ces deux dernières années, l’offensive marocaine en Afrique a en effet été le fruit, plus que jamais, de la forte volonté politique de Mohammed VI. Elle fait sa force mais aussi sa faiblesse. Sa force car, portés par le plus haut sommet de l’État marocain avec autant de dynamisme et de constance, les projets de Rabat ont de fortes chances d’aboutir. Sa faiblesse aussi, car cette volonté politique prend le pas sur les considérations économiques et diplomatiques, voire les oublie. Un pari qui peut devenir dangereux.
 
 
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