Bienvenue en 2010
Une année deux fois paire (20 et 10), il paraît que ça porte bonheur…
Je regarde la tragédie haïtienne, j’ai le cœur brisé et je me demande pourquoi ce bout de terre est-il voué à tant de souffrances et je me dis que, quelle que soit l’année, notre humanité demeure cruelle et immense, et que nous ne sommes rien à part notre intelligence fugace.
Bienvenue en 2010, année de la crise que l’on croyait finie mais qui n’est pas finie, année de la Chine, du déplacement vers l’Est, des modèles économiques épuisés, des modèles en train de naître, première année de la nouvelle mondialisation et des nouveaux rapports de force.
Bienvenue en 2010 et je pense à tous ces nouveaux lieux où se trame l’avenir, Rio, Sao Paulo, Shanghai, Honk Kong, Djakarta, Abou Dhabi, Mumbai, Johannesburg, Manille et peut être encore New York ou Los Angeles…
Bienvenue en 2010, où chacun pourra s’apercevoir que le débat écologique et climatique n’est pas une farce mais une urgence. Où chacun pourra s’apercevoir que notre éco-systéme n’est pas fait pour une consommation permanente et six milliards d’humains plus ou moins riches.
Où chacun pourra s’apercevoir que l’énergie, les ressources, les matières premières, l’eau, tout est limité… Et que l’idée, ce n’est pas de paniquer. Mais d’inventer un mode de production, un droit égalitaire et juste de pollution, un accès à la croissance, compatible avec la pérennité du système.
Bienvenue en 2010, l’année où certains illuminés géniaux imagineront la continuité d’une histoire millénaire et les premières migrations humaines… hors la Terre.
Plus prosaïquement, bienvenue en 2010 où l’on aimerait que Barack Obama soit encore plus Barak Obama. Où l’on aimerait voir, enfin, et avant le vrai désastre, émerger l’ombre d’un espoir en Terre Sainte et en Palestine. Où l’on aimerait que les Arabes parlent plus de démocratie et de liberté. Bienvenue en 2010, que l’on aimerait être l’année d’Abraham, le père de tous, le début de la défaite pour les extrémistes, les ultra-religieux, les dogmatiques, les dictateurs, les kleptocrates, et le début de la victoire du cœur et de la raison.
Bienvenue en 2010, première année d’une belle décennie africaine, avec plus de progrès, plus de paix, plus de croissance, plus de busines, moins de pauvreté. Bienvenue en 2010, année d’un événement planétaire, d’une coupe du monde qui aura lieu au sud, dans les terres de Nelson Mandela, malgré les pires prédictions.
On pense à lui, à cet homme à part, qui aura tant fait pour nous et l’on espère qu’il sera là, debout, le jour du coup d’envoi.
Copenhague, quelques jours après
Tout le monde vous le dit, en particulier les ONG écologistes, les grandes personnalités type Al Gore et les pays les plus vulnérables au réchauffement climatique (dont une bonne partie de l’Afrique) : la conférence de Copenhague fut un véritable fiasco.
Je l’ai moi-même pensé, largement influencé par la déferlante de commentaires négatifs, catastrophistes, apocalyptiques qui ont suivi la conférence.
D’un autre côté, et avec le recul, on se demande comment près de deux cents pays aux intérêts fondamentalement divergents auraient pu sortir un texte contraignant et accepté de tous, d’un seul coup d’un seul. À quoi s’attendait-on ? À ce que deux cents chefs d’États, la larme à l’œil, la main sur le cœur, signent comme dans un vrai miracle le document fondateur d’un nouveau monde, plus propre, plus juste, plus équilibré ?
Surtout quand certains estiment avoir un droit historique à polluer (autrement dit un droit au développement).
Surtout que les autres ne veulent pas reconnaître leurs responsabilités économiques dans l’état actuel de la planète.
Surtout quand ceux qui sont le plus en danger sont trop pauvres et trop faibles pour être entendus.
Et surtout parce que les choses ne sont pas aussi simples que veulent bien nous le faire croire les lobbies écologiques.
Réduire de moitié les émissions mondiales d’ici à 2050 (objectif déclaré des scientifiques) supposerait des contraintes quasi ingérables pour les grands pays industrialisés et émergents, et des transformations socio-économiques d’une ampleur révolutionnaire. Demandons aux États-Unis de réduire la taille de leurs villes, de ne plus rouler en voiture, de ne plus produire d’avions, demandons au Chinois ou aux Indiens, ou aux Indonésiens de s’interdire d’élever leur niveau de vie par le biais de la consommation, demandons aux Européens de réduire leur consommation d’énergie de 30 % ou 40 % dans les vingt ans…
D’un autre côté tout le monde est désormais conscient de l’immensité du défi et du danger. Surtout si rien n’est fait dans les mois et les années à venir. Si le climat se détériore, se déglingue, se réchauffe, si l’on passe à la phase inondations, tempêtes, gel, brûlures, désertification, pénurie d’eau, disparition des espèces, mise en danger des hommes… les milliards et la puissance des plus riches ne leur serviront à rien. La planète entière sera foutue.
Avec le recul, donc, on finit par se dire que le texte adopté à Copenhague est quand même le signe de la prise en compte par les nations du problème. Les grands pays émergents et les pays les plus puissants se sont engagés de facto à réduire leurs émissions. C’est le début du commencement. Ce que l’on a vu à Copenhague, ce n’est pas l’affirmation de la volonté des États. Ce que l’on a vu, au contraire, c’est l’émergence au plus haut niveau du concept de « bien commun universel ». C’est le début laborieux, la préhistoire d’une gouvernance mondiale, adaptée à des défis supra nationaux, qui menace la globalité du système humain.
Ce que l’on a vu à Copenhague, c’est le début d’une nouvelle phase de l’histoire de l’humanité. Non pas celle de l’émiettement, de la fragmentation, du chaos, mais celle au contraire de la mise en place de processus de gouvernance plus globaux.
Ce que l’on a vu aussi, c’est que les États-Unis et la Chine peuvent bloquer ou faciliter n’importe quel accord. C’est le fameux G2.
On a vu que l’Europe a été humiliée. Révolutionnaire sur le plan des idées, en avance depuis plus de vingt ans sur le plan des programmes. Inexistante sur le plan politique, mal organisée, mal préparée, déchirée par les ego trips de ses gouvernants… L’Europe a démissionné à Copenhague en acceptant de payer et de se taire…
Que les pays de l’Opep, fortement pollueurs, s’en sont très, très bien sortis (pas de taxe carbone globale…), ce qui n’empêche pas la plupart des émirats et du royaume du golfe d’investir massivement dans l’économie verte, l’énergie solaire, le photovoltaïque, etc, etc.
Que, comme d’habitude, on a tous tiré sur l’ambulance, les Nations unies, qui n’est finalement que l’émanation des États.
Ce que l’on a entendu enfin, et pour la première fois, c’est la voix des pauvres, de l’Afrique en particulier, et des autres qui ont su se faire entendre.
Ce que l’on a vu enfin, et c’est le plus important, les pays riches se sont engagés à consacrer 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 pour aider les pays les plus vulnérables au changement climatique.
Ils peuvent mentir mais, au fond, ils n’ont pas beaucoup le choix.
Là aussi, c’est une vraie révolution.
L’Amérique au cœur du monde
De retour d’un court voyage aux Etats-Unis.
J’y suis allé un peu sur la pointe des pieds, encore marqué par l’ère Bush, ses excès et ses non-sens. J’ai moi-même suffisament écrit, critiqué et dénigré, comme un amoureux déçu. L’Amérique est en crise, c’est clair. Mais il s’y passe quelque chose. Malgré la noirceur du tableau, les nuages lourds, les menaces, les déficits, on sent la créativité et la vitalité de la nation. En marchant, en parlant, en voyageant de Washington à New York, on sent que l’Amérique est encore un pays essentiel, encore la nation au centre du monde.
Elle s’est dotée d’un président jeune, moderne, métis. Un homme qui tente de redéfinir le rapport des Etats-Unis au reste du monde. C’est un président pragmatique, qui ose parler de « guerre juste » en recevant son prix Nobel de la Paix à Oslo. Mais c’est surtout un président « post-impérial », en complète rupture avec l’ère Bush et l’idéologie des néo-conservateurs. Il ne renonce pas aux intérêts du pays (qui le ferait ?). Mais il tente de définir une nouvelle doctrine de la puissance américaine, en s’intégrant au monde. Dans un pays fortement dominé par l’idée d’un « destin manifeste », c’est une révolution.
C’est un président en difficulté, en apprentissage aussi (à peine douze mois d’exercice du pouvoir), confronté à une terrible récession économique, à deux guerres simultanées (Irak et Afghanistan) et à un héritage particulièrement calamiteux. Son camp est divisé, les démocrates ne serrent pas les rangs. Il a sûrement ouvert trop de chantiers à la fois, comme le montre l’enlisement de sa démarche au Moyen-Orient.
Mais il tient. Il sait ce qu’il veut. Il ne panique pas. Il prend le temps, même si l’opinion s’impatiente. Il a besoin d’un « win », d’une victoire, pour se donner de l’air, de la marge de manœuvre. D’où l’importance de la réforme du secteur de la santé. D’où la violence des attaques venues des milieux de la droite pure et dure, bien décidés à tuer la présidence Obama dans ses premiers mois.
On peut dire ce que l’on veut de la décadence américaine, des défauts, des limites du système, de l’émergence des pays émergents, de la Chine supposée toute puissante, des autres Bric.. On pourra dira ce que l’on veut des avantages du modèle européen, on peut imaginer les contours d’un monde multipolaire en train de naître… Mais la réalité s’impose : les Etats-Unis restent l’hyper puissance politique, l’hyper puissance militaire, l’hyper puissance économique, l’hyper puissance intellectuelle et culturelle, le cœur de la recherche, de la nouvelle économie, du green business, des technologies d’avant garde et que sais-je encore…
Les économistes imaginent une reprise portée par les puissances émergentes. Sans être divin ou spécialiste, la réalité est nettement plus simple. Quand l’Amérique sortira de la crise, le reste du monde sortira de la crise. C’est l’entreprise américaine et le consommateur américain qui tracteront la machine comme d’habitude. La aussi, malgré les apparences, les choses bougent. Le pays détruit ses industries condamnées, le capitalisme flingue les plus faibles, le chômage augmente, mais les restructurations sont en marche, sans états d’âme cf la liquidation de l’indutrie automobile du pays) et l’on sent émerger petit à petit l’Amérique économique de demain.
Malgré les métissages culturels, religieux, ethniques, malgré le brassage phénoménal des populations, malgré les différences sociales criantes, les inégalités, la violence, malgré l’abstention, contrairement donc à toutes les apparences et aux clichés habituels, la démocratie américaine est vivante. C’est elle qui porte Barack Obama au pouvoir. Quel autre pays aurait été capable du même leap of faith, du même saut de foi… ?
La justice est relativement indépendante, incarnée par une cour suprême intouchable. Le Congrès existe. Il représente réellement les intérêts multiples et divergents des populations, des lobbies, des états… Les médias sont omniprésents. Les commentateurs de droite ou de gauche sont des vedettes que l’on écoute avec attention. Le débat politique, économique, social, moral, religieux est permanent. C’est cette vivacité, ce chaos organisé, cette multiplicité qui rend le pays si difficile à gouverner. Mais c’est ce qui fait paradoxalement son unicité, son union.
On pourra dire ce que l’on veut de l’affaiblissement réel de la puissance américaine, rien aujourd’hui et pour les années à venir ne peut se faire contre eux ou sans eux : climat, commerce mondial, subvention agricole, stabilisation du Moyen-Orient, paix en Palestine, les Nations Unies, la réforme de la finance, le G20, G2, G4, etc, etc. Ils sont au cœur de tous les problèmes et au cœur de toutes les solutions.
Peut-être suis-je devenu trop optimiste. Peut-être que l’Amérique s’effondrera progressivement sous le poids de sa dette, gangrené par les intérêts économiques, par les raidissements idéologiques, par les fractures sociales, ethniques. Peut-être qu’Obama échouera. Mais je ne suis pas sûr que ce sera une bonne nouvelle pour le reste de l’humanité, livrée à une globalisation sans véritable centre et soumise aux appétits de puissances moyennes et concurrentes.
Une nuit à Marrakech
Je pourrais vous raconter la beauté et la majesté de cette ville, l’ocre et la lumière, le soleil d’hiver éblouissant, les palmiers dans le paysage, la Mamounia, palace restauré et majestueux, les hôtels de luxe qui poussent comme des champignons, les golfs qui mangent la plaine (et qui pompent l’eau aussi rare), et les lotissements construits à l’emporte pièce à l’époque de l’argent facile, et là, aujourd’hui , les villas vides, immobiles, bâtiments et projets frappés par la crise…
Je vous parlerais surtout du festival du film de Marrakech, neuvième édition. Festival assez particulier, éclectique, à la programmation ouverte sur le monde, sur les cinémas d’ailleurs. Un festival, paillettes et glamour, avec quelques stars, beaucoup de happy few, d’amis du Maroc et un festival populaire aussi avec les fameuses projections publiques sur la place Jemaa el Fnaa. Les Marocains d’en bas suivent mi-curieux, mi-goguenards, et de l’extérieur, le faste de la cérémonie d’ouverture. Les stars venues d’ailleurs, d’Hollywood, de Madrid, de Londres, de Paris, de Rome, de Téhéran ( Abbas Kyarostami le président du jury est iranien), ils ne les connaissent pas toujours. Mais ils adorent voir passer leurs héros populaires, leurs chanteurs, leurs acteurs sur le tapis rouge. Ça, c’est leur festival à eux…
Festival remarquablement organisé. Franchement de niveau international. Tout est fluide ou presque. Ça à de la gueule, de l’ampleur. Reflet de cette ambition marocaine de jouer dans la cour des grands. Evidemment, beaucoup de prestataires sont étrangers. Evidemment beaucoup de travailleurs de second rang sont marocains. Mais après tout, seul, peut-être, le résultat compte.
Belle soirée d’ouverture donc.
Ali Baddou, star franco-marocaine de Canal Plus, le master of ceremony, en fait un chouia trop, mais il a de la classe, de l’élégance.
Le film présenté hors compétition est plombant, un drame allemand (John Rabbe), un peu mélo, pas mal fait, dont l’action se situe en hiver 1937, en Chine, lors du siège sanglant de Nanking par les troupes japonaise. Ça meurt, ça massacre, ça saigne, ça décapite, mais le héros s’en sort presque bien. Le public est un peu sonné. On aurait préféré un bon Spielberg…
On se précipite vers le diner officiel. Certains happy few ont le privilège d’être reçus avant et quelques instants par le Prince Moulay Rachid. Ils le font savoir avec l’air naturel de ne rien dire. Les autres passent par les portiques de sécurité. Merci d’éteindre vos téléphones… Evidement, les plans de tables donnent des indications plus ou moins cruelles de votre position dans les tablettes du protocole marocain. Tout le monde est là, les femmes sont belles, les caftans sont sexy, les décolletés profonds, certaines assument le voile, Victoria Abril est toujours aussi drôle, simple, séduisante. Cecilia (ex Sarkozy) est là. Parade de vanités, des belles choses, de sensations vraies et de sourires forcés. Et devant, la table première, avec le prince Moulay Rachid, relax, et les invités de première, première, première division.
Le diner (excellent) est (vite) fini. On s’éparpille. On cherche la fête VIP. On se perd une ou deux fois dans des boites peuplées de filles et de garçons pas très clairs. On trouve le lounge discret ou ça se passe. On passe l’entrée avec un air de producteur venu incognito. Ça danse sur des vieux tubes. Alcool is free. Elia Suleiman, le réalisateur palestinien, est là avec son air décontracté, tranquille, intelligent. Sa chérie à côté de lui, moulée d’une grande robe rouge, sensuelle à damner un prêtre. C’est Yaz, la chanteuse très à la mode du moment (l’album s’appelle Arabology). Victoria danse. Melissa Toscan du Plantier à l’air souriante et lointaine. Des coréens, des thaïlandais (le festival s’intéresse cette année au cinéma de ces deux pays d’Asie) ont l’air complètement paumé. La nuit avance, et on se ressemble tous un peu, stars, demi stars et inconnus. Tous un peu glam, un peu pathétique, assez humains…
On s’éparpille à nouveau dans la nuit étoilée, éclairée par une lune sans nuages. Ça tangue sec. Inauguration de la nouvelle boite à la mode, ça se bouscule entre jeunes jet-setters marocains devant la porte. Dans une autre boite, parait-il, bagarre générale dans le carré VIP. Les taxis marrakchis nous font naviguer. Escale finale à la Mamounia. On cherche le fantôme de Winston Churchill au bar. Casino. One last drink. Maybe another one… On se prend à rêver, de cinéma, de belles histoires, de rencontres surprenantes.
Le jour se lève. Il faut rentrer.
Le festival de la vie, du cinéma et du reste continue.
Les murs sont faits pour tomber
Quelques remarques sur la chute du mur de Berlin, dont on a fêté la semaine dernière le vingtième anniversaire.
À l’époque, tout jeune journaliste, à peine rentré de mes études américaines, je n’ai pas mesuré l’ampleur de l’événement. L’histoire immédiate ne m’a pas frappé. « Trop énorme »… Pour nous, l’URSS, le bloc soviétique, le pacte de Varsovie, la démocratie populaire, tout celait devait durer l’éternité… En une nuit, l’empire a été balayé.
Je n’ai pas écrit, d’ailleurs, ni papier, ni édito… Je me rappelle juste qu’avec des amis, on s’était dit que ce serait bien d’aller boire une bière à Berlin. L’histoire par le petit bout de la lorgnette…
Le système était invivable. Économiquement condamné. (Un empire où le papier toilette était un luxe…) Et politiquement intenable. Le mur était censé isoler les habitants de Berlin-Ouest. En réalité, c’était toute l’Allemagne de l’Est, toute l’Europe de l’Est qui était enfermée.
La chute du mur a signé la mort de l’URSS et du communisme (théorie planétaire qui n’aura finalement survécu que moins d’un siècle). Elle a donné naissance à une Europe unifiée de l’Atlantique à la frontière russe, un ensemble unique au monde de plus de 300 millions d’habitants, un espace presque miraculeux d’économie libérale, de démocratie et de protection sociale.
La Russie a mal vécu tout cela. L’hyper puissance s’est déglinguée, tiers-mondisée. L’empire a volé en éclats donnant naissance à de multiple micro autocraties, sans parler des guerres sanglantes de Tchétchénie. Le président Medvedev l’a dit récemment : « Nous sommes une nation archaïque, arriérée, un pays d’alcooliques ». ( Je caricature à peine).
Je pense à ces autres murs de la honte, à ceux qui sillonnent encore Bagdad pour séparer les communautés. Je pense à Chypre. Et puis surtout je pense à ce mur dit de sécurité, plaie ouverte en terre de Palestine. Double prison pour les Palestiniens et les Israéliens.
Et puis, il y a les murs invisibles. La chute du mur de Berlin a ouvert un peu partout dans le monde des espaces de liberté. En Europe de l’Est, en Asie, en Amérique latine, en Afrique subsaharienne. En terre d’Islam. Un peu partout, sauf dans le monde arabe, insensible aux vents de l’histoire, enfermé dans sa logique conservatrice et autoritaire.
Historiquement, archéologiquement, physiquement, les murs sont destinés à tomber. Il suffit parfois d’un moment, d’une nuit particulière, comme celle du 9 novembre 1989.
Never too late
Samedi matin chez l’épicier du coin.
Je paye et comme souvent, c’est un vrai défaut, je tutoie le caissier. Je le connais un tout petit peu, l’habitude du quartier, mais quand même…
Je me rends compte et je m’excuse auprès du jeune homme.
Il me regarde avec un grand sourire, franc, chaleureux, d’uns sincérité blindée : « oh, ne vous inquiétez pas. Ça ne me dérange pas. Vous savez, vous pourriez être mon père… ».
Sourire figé dans la pierre de l’auteur de ses lignes.
Ce grand gaillard, à peine plus jeune que moi, me trouve suffisamment « vieux » pour pouvoir être son père… Le gosse de vingt ans, vingt deux, vingt trois, (quel âge a-t-il d’abord ?), me salue d’un « à bientôt » très générationnel.
Je sors dans la rue.
Outre que je n’ai pas de fils ou de fille…
J’ai (largement) dépassé quarante ans.
Je ne suis plus jeune.
Je suis en train de vieillir.
J’ai largement dépassé la moitié de ma vie théorique.
Ça se voit sur mon visage. Les petites rides. Les cheveux poivre et sel. Ce petit quelque chose de « creusé ».
Ça se voit sur mon visage et moi je ne le vois pas. Je me sens comme il y a vingt ans. Et pourtant je ne suis plus comme il y a vingt ans.
Je vais bientôt avoir cinquante ans…
Cinquante ans ?
Je n’y crois pas.
Je n’ai pas vu passées toutes ces années. De l’eau entre les mains… Une histoire familiale, des événements, du travail, des rencontres, des amis, des amours, des pertes, des deuils, des douleurs, des joies, de l’espoir…
Cette sensation étrange de trouver un sens dans le chaos des choses. Cette sensation oppressante d’être déjà face à un bilan. Cette sensation excitante d’avoir encore du chemin devant soi.
Je rentre et j’écris.
Je prends une feuille de papier. Et j’essaye de poser, noir sur blanc, tout ce que je n’ai pas fait. Ou plutôt tout ce que j’ai encore envie de faire.
Je repense à cette maxime qui donne du sens au passage du temps : « It s never too late to be what you might have been… » : Ce n’est jamais trop tard pour devenir ce que vous auriez pu être.
Et puis celle-là, plus tranchante, mais qui résume tout.
« Life is not a rehearsal » : la vie n’est pas une répétition (de théâtre).
Sarkozy, père et fils…
Quelques remarques sur l’affaire Jean Sarkozy qui défraie la chronique gauloise depuis deux semaines.
Un, être « le fils de… », l’enfant d’un père ou d’une mère célèbre, connu, puissant, important, powerfull, n’a rien d’un cadeau. Il faut se construire envers et contre tout, contre l’image envahissante du modèle paternel (ou maternel), assumer le nom, assumer les erreurs, les excès, le narcissisme, l’ego trip du géniteur, prendre les coups qui lui sont destinés aussi…
Deux, « être le fils de… » n’empêche personne de vouloir être quelqu’un. Être le fils de n’empêche personne d’avoir de l’ambition. Pour schématiser, ce n’est pas parce que le père est président que l’on ne peut pas être président.
Trois, le népotisme est un réflexe naturel, humain. Qui ne veut pas aider ses enfants ? Qui dans les tréfonds de son âme ne garde pas profondément inscrit la multi millénaire culture du clan ? Encore une fois, ce n’est pas forcément un cadeau pour le fils ou la fille, projeté parfois trop vite, trop tôt et le plus souvent sans véritable défense, sur le devant de la scène.
Certains fils de ou fille de se comportent de manière amorale. Voraces, ils encaissent et accumulent. Ils sont dans le passe-droits et l’excès. Ceux-là n’ont qu’un problème à gérer : la durée de vie du géniteur.
En matière de « népotisme », au fond, tout est une question de mesure et d’équilibre. Dans tout acte « népotique », le talent, la capacité, le mérite doivent trouver leur place.
Dans le cas d’espèce, je suis sûr que Jean Sarkozy est un garçon intelligent, ambitieux, plein d’avenir. Mais en voulant nommer son fils (23 ans, étudiant…) à la présidence du plus grand quartier d’affaires d’Europe, le père clairement manque de mesure et d’équilibre.
On n’est plus dans le « népotisme ». On est dans le « fait du Prince », dans une forme d’absolutisme républicain. On est aussi dans une forme de calcul (le contrôle du Conseil général des Hauts-de-Seine, département le plus riche de France) qui ne fait pas honneur à la démocratie.
Mathématique des Nobels
J’ai lu un chiffre assez stupéfiant dans la presse de cette semaine.
Cette année, les États-Unis ont “raflé” onze prix Nobel sur treize… Ça en dit long sur le déclin supposé de l’intelligence américaine. Ça en dit long sur le déclin supposé de l’empire. Ça en dit long sur la capacité des États-Unis de maintenir une véritable recherche fondamentale dans tous les domaines. Ça en dit long sur la capacité américaine à intégrer des talents venus d’ailleurs, et d’en faire des citoyens…
Épuisés, en pleine crise morale et financière, avec un déficit budgétaire de 1400 milliards de dollars, confrontés à deux guerres impopulaires, les États-Unis restent le centre du monde.
Par ailleurs :
320 prix Nobel sur les 700 et quelques décernés sont américains. Disons, pour simplifier, un peu moins de la moitié.
La Russie / URSS n’a plus rien gagné depuis le prix Nobel de la paix de Mikhaïl Gorbatchev en 1990. La Russie / URSS a gagné en tout 19 prix.
La Chine a décroché 6 distinctions.
Les Français ont obtenu une soixantaine de prix. Les Allemands 103 et les Anglais 116, deux fois plus. L’Italie n’a remporté que 20 Nobel.
Et le Japon 16.
Au cœur du monde
Me voici à Istanbul.
Inscrit pour participer aux assemblées annuelles du Fonds Monétaire Internationale et de la banque Mondiale (6 et 7 octobre).
Le palais des Congrès est un vaste cube de béton, sur six étages, assez chic. Une bonne dizaine de milliers de banquiers, gouverneurs, ministres, haut fonctionnaires, aventuriers, affairistes, journalistes, observateurs se croisent dans la ville et dans les escalators du palais des congrès.
On est au cœur de la planète finance.
Dans l’un des cœurs aussi du monde émergent, la Turquie, carrefour entre l’Orient et l’occident, soixante dix millions d’habitants, laboratoire économique et démocratique.
Les banquiers parlent peu, ou alors totalement « off the record ». On leur promet la discrétion, on les attrape sur des coins de tables, au détour d’un couloir.
Voici donc quelques petites phrases, attrapées au vol, lors d’entretiens semi clandestins, petites phrases, où se glissent parfois mes propres remarques. Petites phrases qui donnent un peu de sens au monde économique dans lequel nous vivons.
« Le sens de l’urgence s’estompe. Les gens ont la sensation que la crise est passée. Ils ont envie de revenir à la normal. Back as usual, comme disent les Anglais. On le sent dans tous les dossiers en cours. Le climat, la refonte du FMI, de la Banque mondiale, l’effort de régulation internationale, une nouvelle architecture… Tout ça, c’est fini. Le capitalisme a survécu. Le capitalisme veut rester le capitalisme… ».
« Ce sont les États qui ont sauvé le capitalisme. Mais le capitalisme n’a pas beaucoup de mémoire, ni de gratitude. »
« Le monde fait face à deux immenses problèmes, et personne n’arrive à en mesurer l’ampleur, à en mesurer la réelle importance, la signification : la crise climatique et la grande pauvreté de la moitié de l’humanité. L’un plus l’autre, ça fera mal… »
« Étrange destin que celui du FMI. Il y a deux, trois ans, l’organisation semblait moribonde, désuète, dépassée par l’histoire. Aujourd’hui, le Fonds est l’élément central autour duquel se structurent la sortie de crise et les nouvelles règles du jeu internationales. Cela étant dit, les bureaucrates de Washington ont de la chance. Ils n’ont rien vu venir. Oualou. Nada. La crise mondiale, l’effondrement des banques, la fin du monde, ils ont découvert ça au journal de 20 heures… »
« Le FMI a été très fort pour imposer une loi d’airain aux pays pauvres, l’ajustement structurel, etc, etc. Avec la crise d’aujourd’hui, on s’aperçoit du risque systémique que font peser les pays riches sur l’économie mondiale. Pour que les choses s’améliorent, il faudrait que le FMI surveille aussi les puissants. Ça va pas être facile… »
« Le débat sur la répartition des pouvoirs au sein du FMI et de la Banque n’est pas prêt de se calmer. On demande aux pays émergents (disposant en général de colossaux surplus budgétaires) de mettre leur argent dans la caisse. Réponse de ceux-ci : « no taxation without representation ». En clair, on veut bien payer, mais nous voulons un réel pouvoir sur les institutions. Évidemment, les Européens, plombés par les déficits, ne sont pas très chauds. Les Américains s’amusent presque. Ils préféreraient dealer avec la Chine et le Brésil, qu’avec les leçons de morales de la France et de l’Allemagne… »
« Dominique Strauss Kahn croyait être dans un placard. Il se retrouve dans la lumière. Et pourtant, on ne l’entend pas assez, on ne le sent pas assez. Et il a l’air de profondément s’ennuyer… »
« Les pays émergents sont en train de changer la face du monde. Petit à petit, ils font la preuve de leur puissance financière. Évidemment, à un moment ou un autre, les intérêts de ces nouveaux géants seront fortement divergents, peut être antagonistes… »
« Ces grands pays émergents ne font pas grand-chose pour aider les pays pauvres. Par leur taille, ils écrasent cette concurrence. Et leurs marchés ne sont pas plus ouverts que ceux des pays riches… »
« Le G20 est un club de riches ou de presque riches. Globalement, ils se fichent des pauvres. Lors du sommet de Londres, Gordon Brown a tenté de placer la question de la pauvreté au sommet de l’agenda. À Pittsburgh, on a fait dans la cosmétique parfaite. On a mis les pauvres en haut du communiqué final, bien en évidence. Mais dans la réalité, on en a parlé à peine cinq minutes… »
« Le plus triste dans tout ça, c’est que beaucoup de pays pauvres, en particulier en Afrique, ont mis de l’ordre dans leurs économies, ont essayé d’appliquer des politiques de croissance, de restaurer leurs équilibres budgétaires, d’investir malgré tout dans le social. Et les voilà de nouveau frappés de plein fouet par une crise venue d’ailleurs. Et tout le monde s’en fiche… »
« En 2010, le monde comptera 100 millions de pauvres de plus. C’est la première fois depuis des années que la pauvreté globale augmentera au lieu de reculer. »
« Le plus étrange, malgré ce sombre tableau, c’est que l’Afrique a mieux résisté à la crise que prévu. En particulier l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Est. Et, selon les pays, l’Afrique de l’Ouest. L’Afrique centrale, balkanisée, peu intégrée, mal gouvernée, stagne. L’Afrique du sud a été touchée de plein fouet. La croissance globale du Continent devrait rebondir aux alentours de 4% l’année prochaine. La plupart des pays a bénéficié de la chute du cours des produits pétroliers. Et de la bonne tenue des produits d’exportation traditionnels, ainsi que des produits miniers. »
« L’urbanisation n’a pas que des mauvais côtés. En Afrique, elle a permis le développement d’un secteur commercial formel et l’envol de nouveaux secteurs d’activités, comme la téléphonie mobile et les fournisseurs d’accès à Internet. »
« L’Afrique est un Continent d’avenir. Tout le monde le sait. Mais personne ne pose sérieusement, et à l’échelle globale, la question du développement. Pas la question de l’aide ou de l’aumône. La question du développement, du financement de la croissance, des infrastructures. Personne ne propose une véritable insertion du Continent dans les grands plans de sortie de crise. Pourtant, c’est l’occasion rêvée. »
« Une idée comme ça… Les carnets de commandes des grandes entreprises occidentales ont besoin d’être dopés. Les pays pauvres ont besoin de tout, en particulier en termes d’infrastructures. Les financements existent dans les super fonds souverains, dans les pays du Golfe, dans les grands pays émergents… Il y aurait quelque chose à inventer pour que la machine se mette en route. »
« Le business nouveau est porteur pour l’Afrique : clairement l’Agriculture, la terre, l’agro industrie… »
« Conclusion, deux grandes idées pour demain. La bataille pour un écosystème planétaire meilleur. Et la bataille pour le développement de l’autre moitié de l’humanité ».
NB : évidemment, j’aurais pu vous parler d’Istanbul, ville magique, immense, surpeuplée, embouteillée, séduisante. J’aurais pu vous parler de ces minarets qui découpent le paysage de la cité et lui donnent cette incroyable profondeur historique. De la mosquée Bleue ou de celle de Soliman le magnifique. De Topkapi. Et des tours, des hôtels de luxes, qui vous parlent d’aujourd’hui et de demain. J’aurais pu vous parler de ces restaurants et de ces bars, tout le long du Bosphore, où les nuits filent vite. J’aurais pu vous parler plus longtemps de ce pays étrange, déchiré entre ses natures, orientale, occidentale, des portes sur le Moyen-Orient et sur l’Europe. J’aurai pu vous parler de ce pays émergent où peu de gens parlent autre chose que le Turc, de cette démocratie naissante où s’affrontent dans l’ombre, généraux, gauchistes, extrême droitistes, islamistes, ultralaïcs… J’aurais pu vous dire que quand on est là, face au Bosphore, sous le grand pont entre l’Europe et l’Asie, on a envie d’y croire à la renaissance de la Turquie.
South Africa
Les images sont proprement terrifiantes. Au pays de Nelson Mandela, dans l’une des rares grandes démocraties africaines, les pauvres du ghetto tuent les pauvres venus d’ailleurs, les immigrés « illégaux », des Zimbabwéens, des Mozambiquains, des Malawites… En Afrique du Sud, des frères tuent des frères.
Prés de 50 morts en deux semaines. Plus de 15 000 déplacés, une police débordée et un Etat impuissant qui fait appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Des images d’un autre temps, qui rappellent les scènes de guerre civile qui avaient ensanglantés les townships au milieu des années 90. On interpelle l’Afrique du Sud, et on lui rappelle que pendant de nombreuses années, les Sud-Africains ont pu vivre, exilés et protégés, un peu partout sur le continent. À Pretoria, le pouvoir finissant et affaibli de Thabo Mbeki appelle au calme, sans succès. La Coupe du monde de football, c’est dans deux ans, mais aujourd’hui les machettes sont de sortie, et l’horreur est là…
Les « étrangers » sont accusés de tous les maux, mais le fond de l’affaire est tragiquement économique. Les Zimbabwéens, grande majorité des immigrés, sont beaucoup plus éduqués que les miséreux des townships. Ils ont quitté leur pays pour cause de faillite économique, mais ce ne sont pas des analphabètes. Ils trouvent plus facilement du travail, ils trouvent plus facilement à se loger, ils payent leurs loyers. Et ils provoquent la haine d’une population sans espoir, emprisonné dans les ghettos, condamnée par l’apartheid, par l’Histoire et l’économie libérale…
Il y a quelque chose de dangereusement instable en Afrique du Sud. En arrivant à l’aéroport, ce qui frappe d’abord c’est les travaux pour la coupe du monde, les extensions, les marteaux piqueurs, les bataillons d’ouvriers… Ce qui frappe, c’est la lecture d’un entrefilet qui raconte que pour la première fois depuis des années, on observe un mouvement de retour des blancs vers le pays. Ce qui frappe, c’est l’émergence d’un grand capital black avec ses milliardaires, et la middle-class qui va avec. Ce qui frappe, c’est Soweto devenu presque une ville comme les autres avec centres commerciaux et ses touristes. Mais ce qui frappe aussi, c’est la violence presque consubstantielle à la société sud-africaine, « l’hyper-criminalité » sanglante qui s’étale complaisamment à la une des grands journaux. Ce qui frappe surtout, c’est la marginalisation inéluctable et dangereuse de la « sous-classe prolétarienne » désespérée et brutale. Ce qui frappe enfin, c’est la sensation de délitement du politique. La corruption des élites est une réalité, illustrée en particulier par les scandales liés à l’armement. L’ANC s’est affaiblie et le parti est largement gouverné par la base, par la masse, comme l’a prouvé d’ailleurs l’élection du très contesté mais très populaire Jacob Zuma. Les gouvernements locaux sont souvent faibles, gangrenés dit-on par le favoritisme. Aucune opposition constructive n’a émergé depuis la chute de l’apartheid. On parle au contraire d’une résurgence des nationalismes ethniques, en particulier zoulou. Et d’un réveil encore limité mais inquiétant de l’extrême droite blanche.
À quelques mois d’un événement planétaire, l’Afrique du Sud, géant fragile, paraît tanguer comme sur un fil.
