Carnet de route Dakarois

le 30 juillet 2005

Je sais ce que beaucoup de gens disent d’Abdoulaye Wade. Que c’est un rêveur, qu’il vit dans le futur et qu’il ne s’occupe pas assez du présent. Qu’il privilégie trop les lendemains qui chantent aux dépens du prix du sac de riz d’aujourd’hui…

C’est possible. C’est possible que le sopi, le changement, se soit heurté assez rudement à la réalité. Mais je suis quand même impressionné, surtout pour un homme de sa génération, par son modernisme, par sa capacité d’imagination, par sa volonté de secouer un peu le cocotier en proposant des solutions innovantes, surprenantes, moins misérabilistes. Peur être faut-il imaginer un futur plus ambitieux pour changer le présent ?

Je sais qu’il ne faut pas fier aux apparences, mais quand même, elles donnent parfois des indications. À se promener dans Dakar, on découvre une ville assez industrieuse, plutôt propre, moins chaotique aussi que lors de mon dernier passage, il y a un an et demi. Des policiers, très britishs, chemises impeccables et gants blancs, essayent de mettre de l’ordre dans l’infernale circulation. Les chantiers, les projets immobiliers et hôteliers se multiplient. On construit une autoroute pour désengorger la capitale et pour ouvrir la voie vers le futur aéroport. Encore une fois, il ne s’agit que d’impressions, mais elles sont plutôt positives, elles donnent la sensation d’une ville qui bouge.

L’affaire Idrissa Seck mobilise les esprits, mais on ne sent pas de tensions particulières dans la rue. Les gens sont assez stupéfaits et attendent de voir ce qu’il y a réellement dans le dossier contre l’ancien Premier ministre, l’ancien fils spirituel d’Abdoulaye Wade. Les gens ne sont pas dupes. Le président ne peut se retourner contre son héritier présomptif sans raisons impérieuses et valables. Ils savent que l’affaire dépasse l’explication simpliste d’un conflit de personne. Ils savent que l’affaire est grave, qu’elle implique le fonctionnement de l’État, qu’elle touche au coeur de la démocratie sénégalaise.

Une question centrale, qui se pose en filigrane de ce drame politique : Qui peut assurer la relève ? Qui peut succéder demain à Abdoulaye Wade ?

Commentaire d’un homme très influent de la place : « le Sénégal épuise son stock, limité, d’hommes d’Etat ».

Lecture dans l’avion : drogue en Afrique

le 29 juillet 2005

Un petit article alarmant.
Lu dans un quotidien américain, édité à Paris. Selon le Herald Tribune, l’Afrique de l’Ouest est de plus en plus investi par les cartels sud américain de la drogue. La source vient d’un rapport des Nations Unis. Les cartels profitent de la faiblesse des Etats, de l’instabilité de plusieurs pays, des faibles moyens de la police pour s’allier avec des gangs locaux et réexpédier de la drogue vers l’Amérique du Nord et l’Europe. Trafic le plus important, celui de la cocaïne, qui vient d’Amérique latine, transite par la côte ouest africaine avant de reprendre le chemin de l’Europe.
Cela me rappelle une phrase entendue dans une réunion (et dont j’ai malheureusement oublié l’auteur) : « la problématique du sous-développement, ce n’est pas moins d’État, au contraire, mais plus d’État ».

Un décollage qui soigne le blues

le 29 juillet 2005

Il pleut sur Paris. Un ciel d’été orageux, lourd, plombé, tourmenté. Je suis à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Je m’envole pour l’Afrique. Destination, Dakar. Moral plutôt en berne, comme le climat. L’avion s’aligne face à la piste de décollage. Je prends mon I Pod, ce petit joujou génial et musical inventé par un célèbre fabricant d’ordinateur. Je mets les écouteurs, je pousse à fond un morceau que j’aime bien, de la dance pas sauvage, plutôt « uplifting », qui dope, qui enthousiasme, qui vous fait battre la mesure avec les pieds et swinguer avec la tête. L’avion roule à fond aussi, sur la piste. Je sens la vibration des réacteurs. Avec le casque, la musique m’envahit. Le morceau prend un petit tempo symphonique, en phase avec le décollage. Le jet s’élève. Il pousse à travers la grisaille et les nuages. Le bleu du ciel apparaît dans la tourmente. Le soleil se lève enfin, la musique est partout, grand virage de l’avion, au-dessus des cumulus qui s’évanouissent.

Émotion forte qui soigne mon blues. Il n’y a plus qu’à glisser lentement le long des côtes africaines…

Lecture dans l’avion II : Chirac.

le 29 juillet 2005

Petit article bien vachard dans Newsweek sur Jacques Chirac.
Pourquoi ne démissionne-t-il pas demande l’auteur. Son temps est passé. Sa présence ralentie le changement dont la France a besoin. C’est un « lame duck », un canard boiteux sans espoir de renaissance…
L’hebdo américain ( désolé, mes lectures sont souvent américaines) donne à méditer une sortie de Jacques Chirac lui même, à l’adresse d’un François Mitterrand,au bout du rouleau, début 1991, laminé par des élections régionales cataclysmiques, miné par la maladie, et vainqueur très laborieux du referendum de Maastricht : « la dignité devrait pousser le président à assumer les conséquences de la situation… », aurait dit Chirac.
Avant d’ajouter, en retournant le couteau dans la plaie : « c’est ce qu’a fait le général De Gaulle. Mais tout le monde n’est pas le général De Gaulle… » ;
Exactement, conclut Newsweek, tout le monde n’est pas le général De Gaulle…

Une présidente noire à Washington ?

le 28 juillet 2005

À trois ans de l’élection présidentielle américaine, certains républicains verraient bien the boss de la diplomatie américaine Condoleezza Rice se muer en candidate idéale pour une double première irrésistible : un président qui soit une femme et qui soit noir. Et qui plus est une conservatrice bon teint, mais sans excès. Sans parler enfin de sa relation de confiance avec le clan Bush, président en tête. Ajouter un CV impeccable, l’intelligence, une véritable allure, et du courage (cf. son voyage mouvementé au Soudan il y a un peu plus d’une semaine).

L’affaire n’est pas totalement loufoque. « Condi » elle même n’a pas entièrement démenti cette possibilité. Elle laisse planer le doute. Plusieurs sites Web sont consacrés à son éventuelle candidature. Sur Rice2008.com, un don de 20 dollars américains vous donne droit à des autocollants, dont un proclame : « Hillary en 2008 ? Pas si Condi se présente »…

D’ici à la Maison-Blanche la route est longue, évidemment. Mais pour moi, l’important n’est pas là. L’important, c’est qu’aux Etats-Unis, malgré le racisme et la bigoterie, l’éventualité d’un Président noir n’est pas impossible dans les années qui viennent. Malgré le sexisme, l’éventualité d’un président femme n’est pas inenvisageable.

Ce pays a beaucoup de défaut, mis d’une certaine manière, il a toujours une longueur d’avance sur le reste du monde…

Le spleen du bouclage

le 25 juillet 2005

23 heures à Paris.
On vient de boucler le numéro double d’AM.
À la bourre, c’est une règle, mais rien de catastrophique.
Toujours la même sensation, dans ces moments-là.
Des bureaux allumés au milieu de la nuit. Des gens fatigués, mais dévoués. Impression d’être au bout, d’avoir fini, en équipe, c’est bien, c’est rassurant, c’est agréable.
Un petit feeling bizarre de vide aussi parce que voilà, justement, c’est fini, c’est plié, demain il n’y aura rien à faire ou presque, aucun texte à relire, aucune image à choisir.
Une sensation d’attente, parce qu’il faut déjà penser au prochain numéro…
Une inquiétude enfin.
Un magazine n’existe que quand il est imprimé, que lorsqu’il prend sa consistance physique. Ce n’est qu’à ce moment-là, lorsque l’on a le bébé en main, que l’on voit si l’étrange mélange des sujets, des images, des textes, et même de la pub, fonctionne.
Ce n’est que quand il sort dans les kiosques que l’on sait si les lecteurs vont acheter ce produit étrange, éphémère, subjectif, idéalement utile qu’est un journal.

Cela dit, moins de boulot au journal, c’est plus de temps pour le blog…

Carnage en Egypte

le 24 juillet 2005

Des hôtels éventrés. Des bombes dans un souk.
Près de 90 morts, dont les trois quarts sont égyptiens…
On ne s’habitue pas à cette horreur, à ce nihilisme macabre.
Je regarde les journaux, la télévision, j’entends les analyses. Et je reste là, stupéfait et silencieux.
À quoi sert ce massacre ?
À quelle logique peut-il répondre ?
En quoi, le massacre de victimes innocentes, au Caire, à Londres, ailleurs sert-il la cause de l’islam, de l’Irak ou de la Palestine ?

Autre info.
Un kamikaze a jeté sa voiture piégée sur un commissariat de Bagdad. Plus de 20 morts.
De toute façon, à Bagdad, c’est tous les jours comme ça. En plus ou moins pire…

Comment interpréter toute cette violence, faire son métier de journaliste, donner un sens à ces boucheries ?

Hier soir, un dîner franchement sympa, avec des vieux amis, on s’est connus à la fac (et dans les bistrots à côté de la fac…). L’impression d’être, pendant un moment, dans un monde parfait, fait d’amitié, de bonnes choses, de plaisirs.

Ils me posent des questions sur le djihadisme, le salafisme, Sur cette colère délirante de gens qui se font sauter au milieu d’innocents.

Je fais semblant de comprendre. De répondre. J’enchaîne les explications.

Mais au fond, je suis perdu. Moi aussi.

Tout ce que je sais, c’est que tout cela est très mauvais pour les musulmans et les Arabes réformateurs qui militent pour plus de démocratie, plus de croissance économique, plus de justice sociale. Chaque attentat renforce les extrémistes. Mais aussi, à l’autre bout du spectre, les régimes autoritaires qui peuvent ainsi justifier leur immobilisme. Chaque attentat enferme un peu plus les Arabes et les musulmans dans leurs frontières. Chaque attentat éloigne un peu plus les Arabes de l’objectif primordial : le développement d’un monde de 300 millions d’habitants riche en ressources, pauvre en résultats et pauvre en libertés.

Le scandale de la famine

le 21 juillet 2005

Situation dramatique de famine au Niger. Plus d’un million et demi de personnes sont menacées. Dont la moitié d’enfants.

Je ne sais pas ce qui me scandalise le plus.

Que les spécialistes prédisent le pire depuis des mois, mais que si peu a été fait pour limiter l’ampleur du drame ?

Que d’autres spécialistes ont recommandé au gouvernement nigérien, paraît-il, de ne pas perturber « trop tôt » le marché local, en l’inondant de produits venus de l’aide internationale ?

Que l’Afrique du XXIe siècle soit toujours exposée à ces drames humanitaires moyenâgeux ?

Que l’on n’arrive pas, aujourd’hui, à trouver vingt millions de dollars de par le monde pour sauver ceux qui peuvent être encore sauvés ?

Qu’un Etat africain comme le Niger, au XXIe siècle, n’arrive pas à trouver lui-même 20 millions de dollars ?

Que le monde des humains, au XXIe siècle, tolère des situations de famine, alors que la plus grande partie de la planète croule sous les excédents alimentaires ?

Tristesse, impuissance, rage, devant un tel scandale…

Calixthe et les Mille et Une Nuits

le 19 juillet 2005

Deux livres sur ma table de nuit.

D’abord, le dernier roman de Calixthe Beyala, « La Plantation ». Notre collaboratrice -elle commet un édito mensuel à AM-, a retrouvé tout son souffle. J’ai lu d’une traite cette histoire dense, raciale, sociale, étouffante, sexy, violente, qui se passe dans un pays qui ressemble fort au Zimbabwe. Calixthe déjoue les convenances. Elle, la Camerounaise, la black du PLF, « le paysage littéraire français », s’est mise à la place de l’héroïne blanche du livre. Une jeune femme, courageuse, dont la famille risque d’être dépossédée de ses terres. Ce « double je » entre l’auteur et l’héroïne va loin, peut-être de manière inconsciente. Bref, un roman accroché à la réalité qui déménage et que je vous conseille vivement.

On a parlé au téléphone. Calixthe est heureuse. Elle sait qu’elle a écrit de la bonne littérature. C’est très important pour un auteur. Elle est émue aussi : Assia Djebar est entrée à l’Académie française. Une reconnaissance des autres écritures francophones. Calixthe plaisante, de bon coeur : « Moi, j’aurai le prix Nobel… »
On te le souhaite de tout coeur, sister.

L’autre lecture, un immense pavé de trois tomes et de plusieurs centaines de pages, je suis tombé dedans presque par hasard. Les Milles et Une Nuits, chef-d’oeuvre du conte arabo-musulman, ont été écrites sur plusieurs siècles (disons du IXe au XVe siècles) par des centaines d’auteurs inconnus. Je croyais l’affaire fastidieuse. Au contraire. J’ai plongé dans un monde d’aventures, d’intrigues, de rois valeureux, de grands vizirs et de démons, de djinns et de voleurs, des histoires de guerres contre les croisés et les infidèles, des combats singuliers ; et d’amours, toujours d’amours… C’est du roman universel, souvent sérieusement pimenté par quelques scènes d’un érotisme révolutionnaire. Mais c’est aussi, et surtout, une plongée dans le temps, un retour sur l’empire arabe à son apogée, sous le règne (romancé) du grand calife Haroun El Rashid, maître de Bagdad la magnifique.

Et puis il y a Shéhérazade, princesse en sursis, qui raconte des histoires nuit après nuit, mille et une nuits, exactement, pour sauver sa tête…
Shéhérazade, belle, émouvante, intelligente, séduisante, sensuelle, subtile, Shéhérazade, à la hauteur de son propre mythe.

Nelson Mandela

le 19 juillet 2005

Nelson Mandela a fêté lundi, en famille, son 88e anniversaire. Je ne vais pas refaire l’Histoire. Juste parler avec le coeur.
Voilà un homme à part. Unique dans son siècle. Et qui incarne l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur.
Voilà un homme qui incarne une Afrique forte, tolérante, ouverte.
Une afrique qui surmonte l’oppression et la tragédie.
je l’ai croisé deux fois, en Afrique du Sud. Chacune de ces rencontres, brêves, fut pour moi un moment inoubliable, un moment irremplaçable d’émotion et d’optimisme.
Et je suis heureux que la destin lui ait donné, au lendemain du bagne, de longues années de travail, d’accomplissement et de bonheur.
Happy birthday, mister Mandela.
Merci d’être là pour nous.