Les incendies de Paris
Je reviens sur les incendies terribles et récents qui ont endeuillé Paris et sa communauté africaine.
Les images se télescopent. Les images de la misère absolue d’abord, celle de l’un de ces squats filmés par une télé, avant qu’il ne brûle : pas d’eau, des cafards, des rats, des installations électriques hors d’age, des toilettes inutilisables et pourtant communes, des familles qui s’entassent…
Tout cela au coeur de Paris, la Ville lumière…
Et puis le feu, énorme, qui ravage tout sur son passage dans la nuit. Des immeubles qui brûlent comme du papier, en quelques minutes, emportant dans la mort des femmes, des enfants, beaucoup d’enfants, des hommes.
Je partage l’énorme émotion que ces catastrophes provoquent. J’ai le coeur cassé pour ces familles, pour ces enfants, ces hommes et ces femmes qui sont morts dans l’horreur des flammes.
J’ai le coeur cassé par le destin de ces êtres humains, exilés, marginalisés, victimes finalement de leur pauvreté. Dans la mort de ces gens, il y a toute la tragédie du déracinement, de l’émigration et de la misère.
De nombreux Ivoiriens ont été victimes de ces incendies.
Au pays, dans un contexte déjà très tendu, certains perdent la mesure. J’ai reçu sur le blog quelques réactions très violentes que je n’ai pas voulu diffuser. Des lecteurs ont vu dans ces drames des actes quasi-volontaires organisés par un Sarkozy machiavélique, décidé à liquider la communauté noire de la capitale… Un des intervenants appelait presque ouvertement à « se venger » sur les communautés blanches qui vivent en Afrique…
Un pur délire de persécution, paranoïaque et xénophobe.
À ce jour, rien, absolument rien, ne prouve que nous ayons à faire à des actes criminels ou organisés Ces incendies sont, jusqu’à preuve du contraire, des accidents. Ces accidents sont le résultat de la marginalisation accrue des pauvres et des immigrés dans les grandes villes d’Europe, qu’ils soient français, africains, chinois, cambodgiens, maghrébins… Des villes, déjà fortement peuplées, et qui ne peuvent plus accueillir tous ceux qui veulent y « monter » et y trouver un destin. Ces accidents touchent les plus démunis, les plus fragiles, les illégaux, les hors-système qui squattent des immeubles au bord de l’effondrement.
Les gouvernements sabrent dans les budgets sociaux ou dans les budgets du logement. Et là, au coeur de ces grandes cités mondialisées, qui brillent la nuit, progresse une détresse humaine digne du Moyen Age…
La honte française, dans ces affaires, c’est de tolérer ces poches de misère, de les accepter comme un fait établi, de renoncer à les éliminer. La mort de ces femmes, de ces enfants, de ces hommes, a peut-être ouvert les yeux de la France bourgeoise et bien pensante. D’une tragédie peut parfois naître une prise de conscience…
Jour de rentrée
Désolé d’avoir légèrement disparu depuis une semaine. Je me trouvais dans un endroit hors de portée de l’Internet. Oui, cela existe encore. Le monde virtuel doit faire face à certaines poches de résistance (il suffit de ne pas allumer l’ordinateur), et doit faire face aussi à d’innombrables poches de pauvreté, où l’électricité est encore un luxe immense…
Donc, me voilà de retour à mon bureau.
Paris en septembre. La meilleure saison.
Les gens sont bronzés, ils ont encore le sourire. Ils ne râlent pas trop, pour le moment…
Les femmes sont belles, avec ces jupes qui flottent, et ce petit air de vacance qui transforme leur visage.
Les restaurants, les bars, les cafés, ouvrent à nouveau leurs portes, qui furent désespérément closes pendant un mois d’août comateux.
Le melting-pot des touristes, sur les grandes avenues, devient surréaliste. Les Saoudiens (enfin en vacances après le deuil imposé par le décès du roi Fahd) croisent des Américains qui croisent des Japonais, qui croisent des Chinois, qui croisent des Parisiens, et tous ont ce petit regard éberlué de se retrouver ici, ensemble.
Il y a juste ces policiers, partout, omniprésents, des barrages, des contrôles, souvent excessifs et inutilement agressifs. Comme si les règles du code de la route étaient devenues la seule chose qui compte, loin devant la sécurité des citoyens, devant la frustration des gosses de banlieue, devant les risques d’attentat… L’État français est dysfonctionnel, mais tout le monde s’arrête au stop, la République est sauve…
Il y a une pile énorme de journaux sur mon bureau. L’Irak, la Palestine, les accidents d’avions, la Côte d’Ivoire, les grèves, Sarkozy et sa femme, Sarkozy et de Villepin…
Il y a une pile de courrier aussi énorme, les factures, les relances, les notes du patron, un magazine qu’il faut déjà commencer à boucler…
Je me donne encore quelques petites heures de répit. Pour préserver encore un peu la douce ambiance des jours tranquilles.
Le stress de ce qu’il faut faire accomplir, achever, écrire, pointe doucement son nez agressif, mais cela reste gérable.
Mais tout à l’heure, il faudra bien à nouveau se plonger dans le fracas du monde.
Courage et liberté
Je rencontre parfois des lecteurs de ce blog qui voudraient me voir prendre des positions plus tranchées en matière de démocratie, de droits de l’homme de liberté d’expression. En particulier concernant les pays du Maghreb. Je comprends leur impatience.
Mais à titre personnel, je pense que dans ces pays, la liberté se grappille millimètre par millimètre, un peu plus chaque jour, dans un combat commun de l’ensemble de la société. L’attaque frontale antisystème ne mène nulle part, sauf à un raidissement du système. Surtout cette attaque n’est menée que par une « avant-garde » de quelques individus…
Le courage appartient à tous.
Ce « grappillage militant » ne peut pas être le seul fait de quelques journalistes ou d’une poignée d’intellectuels engagés. Tout le monde, y compris la grande bourgeoisie qui s’accommode assez facilement du satu quo, doit faire preuve, tous les jours, d’un petit peu d’audace pour revendiquer des nouveaux espaces de liberté.
Corruption ?
Franchement, ceux qui croient que je me dois de répondre à des accusations ras-la-ceinture du type : Vous étiez sur la fiche de paye de tel ou tel chef d’Etat se font des illusions (cf. les commentaires qui me demandent de me justifier sur la Mauritanie, pays où d’ailleurs je n’ai mis qu’une fois les pieds en dix ans).
Je passe sur le côté insultant de ce type de remarques.
Mais je ne comprends pas bien le masochisme de ces accusateurs : pourquoi s’infligent-ils ma littérature ?
Si ces gens pensent que je suis vendu, ils n’ont qu’à aller lire ailleurs…
Les illusions de Gaza.
Lorsque que j’étais un très jeune homme, disons, vers les quinze, seize ans, je me disais qu’un jour, dans pas très longtemps, peut-être une dizaine d’année, j’aurais le bonheur de voir la paix se faire en Palestine. Que j’aurais le bonheur d’aller à Jérusalem, ville réunifiée d’une manière ou d’une autre.
Rêve d’adolescent idéaliste…
Le temps a passé, les années passent, la guerre est toujours là, avec ses victimes par milliers.
Prenons le retrait de Gaza.
Cela aurait pu être un moment historique.
Pour la première fois depuis le début du conflit en 1946, l’Etat hébreu va rendre un petit, un tout petit bout de territoire aux Palestiniens.
Les télévisions, les journaux du monde entier sont focalisés sur le sort de quelques milliers de colons, sur l’impact de cette affaire sur la stabilité et la longévité du Premier ministre Ariel Sharon, sur les divisions de la société israélienne, sur les méthodes que devront employer les soldats pour faire déguerpir leurs « frères »…
Pas un mot ou presque sur ce qu’en pensent les Palestiniens eux-mêmes.
Peu de choses aussi sur le fait que ce retrait est unilatéral, que l’Autorité palestinienne n’y a pas été associée.
Et que ce retrait unilatéral et non négocié préfigure ce que sera Gaza demain : une enclave-prison, sans contrôle de sa frontière, sans aéroport ou port, sans corridor d’accès vers la Cisjordanie. Bref, un enfer refermé sur lui-même.
Et qu’en attendant, le silence de la communauté internationale se fait assourdissant sur l’occupation militaire et la colonisation rampante, justement, de la Cisjordanie.
Et que dans ce contexte et ces conditions, espérer la fin de l’Intifada, ou la fin des activités plus ou moins
« terroristes » des groupes islamistes est une douce illusion…
Ce qui aurait pu être un moment de progrès ne sera qu’un chapitre de plus dans l’interminable et sanglant conflit israélo-palestinien.
Vacances provisoires
Juste un petit mot pour vous dire que, comme tout bon Parisien au mois d’août, je pars en vacances. Et qu’évidemment ma production sur ce blog risque de s’en ressentir. Les aléas de l’Internet, l’odeur du jasmin au bord de la mer, la parfum du romarin dans les garrigues risquent de réveiller ma paresse naturelle d’été.
Évidemment, même au bord de la plage, un chroniqueur reste un chroniqueur. Et peut-être que ce blog prendra de temps à autre l’allure d’un carnet de voyage, sans politique, sans enjeux de pouvoir, quelque chose d’un peu plus décontracté.
Évidemment, le monde aussi reste ce qu’il est, une planète dangereuse, complexe et fascinante qui se moque bien des vacances des uns et des autres. Donc le journaliste reste tout de même un journaliste.
À tout de suite, donc, de temps à autre sur ce blog.
Et à tous ceux qui sont en vacances, bonnes vacances. Et à tous ceux qui travaille, bon courage.
Petite avant-première
Le texte qui suit à été écrit à l’origine pour le blog.
Finalement, je l’ai donné à Jeune Afrique pour ma chronique quinzomadaire.
Mais je ne résiste pas à l’envie de laisser les bloggeurs le lire avec deux ou trois jours d’avance.
Vive le social !
Donc, c’est devenu l’une des expressions incontournables, un des concepts-clé du discours politique africain : tout ou presque ne serait « qu’attente sociale ». C’est clair, le vrai problème, c’est le « déficit social ». Il faut travailler sur « le social » pour rétablir la confiance. Le président doit se préoccuper du « social » pour répondre aux attentes des citoyens…
Et donc, en Afrique, la clé du pouvoir, la porte d’entrée du palais, c’est de promettre au peuple de répondre vite, très vite, comme par miracle, à cette fameuse « attente sociale » (que le président prédécesseur, aveuglé par son inconséquence, aura bien évidemment négligée…). Voilà, il suffit de promettre, du travail, des salaires revalorisés, des hôpitaux pour tous, des écoles, des médicaments, de l’eau potable, de l’électricité, des routes, pour que tout s’arrange, et surtout pour séduire la foule fauchée et précarisée des électeurs…
Évidemment, on nage en plein populisme. En Afrique, « attente sociale » est utilisée comme un mot de passe pour éviter de dire « sous-développement » ou « misère » Une politique sociale, c’est le luxe des pays riches ou moyennement riche.
Le problème, sur notre continent, ce n’est pas le social, c’est la pauvreté généralisée qui rend, justement, quasiment impossible toute action sociale d’envergure.
La vérité, c’est que la plupart des États n’ont pas le premier euro pour financer les discours et les promesses des campagnes électorales. Ce n’est pas, ni le gouvernement précédent, ni celui d’aujourd’hui, ni celui de demain qui pourront résoudre le problème. La vérité, c’est que l’on ne répondra pas à ce « déficit » en quatre ou cinq ans. La vérité, justement, c’est qu’une ou deux générations d’Africains, ceux d’aujourd’hui et de demain, seront encore sacrifiées, avant que leurs enfants ou leurs petits-enfants puissent, peut-être, un jour, si les pays sont bien gérés, profiter du progrès. Et la vérité, enfin, c’est que les gouvernements sont trop faibles pour affronter ces défis. Que tout le monde devra s’y mettre, participer à sa mesure, sans attendre que l’eau, l’école, l’autoroute arrive comme par miracle devant la porte.
Dans ces conditions, on aimerait de la part de nos dirigeants un peu plus de sincérité, d’honnêteté et d’humilité. Eux qui savent la vacuité des promesses. Eux qui privilégient la séduction à court terme sur des gens sans espoir. Le début du progrès serait alors de parler franc, de parler clair et d’assumer les risques d’un discours-vérité. : « Mesdames et messieurs les électeurs, nous sommes des pays pauvres, très pauvres, et désorganisés. Je ne peux pas résoudre tous les problèmes de pauvreté en même temps, je ne peux pas vous promettre la lune, des salaires pour tous, l’abondance et la prospérité. La plupart d’entre vous sont condamnés à mener une vie de misère. Mais je m’engage à plus de transparence, à plus de bonne gouvernance, à privilégier les projets et les politiques qui font de la croissance, à préserver nos ressources pour investir autant que possible dans la santé et l’éducation. Et à ne pas gaspiller l’argent public. En espérant que demain, ou après-demain, le fruit de nos efforts bénéficie aux générations suivantes… »
La Chine sous pression
Derrière la réalité d’une Chine en plein boom, il y a aussi une Chine en plein désarroi. Les incidents, les rebellions ouvertes à l’autorité, surtout en milieu rural, les grèves, se multiplient dans l’Empire du Milieu. Mais c’est surtout le monde rural qui inquiète les hiérarques de Beijing. Les paysans montent régulièrement à Beijing pour demande plus de justice. La population, loin des grandes villes, se soulève régulièrement contre les abus conjugués d’une bureaucratie toute puissante et d’un capitalisme local débridé.
La semaine dernière, le Quotidien du peuple, le grand journal du PC Chinois, a mis en garde avec une sévérité inaccoutumée les masses populaires : « La stabilité passe avant tout, et tout comportement qui vient fragiliser cette stabilité va à l’encontre des intérêts supérieurs du peuple. Et ces comportements seront punis avec la plus grande sévérité… ».
En Chine, ces éditoriaux ont une importance stratégique. Ils fixent en quelque sorte la ligne du parti. La politique de « société harmonieuse », développé par le nouveau patron du PC, Hu Jintao a donc déjà du plomb dans l’aile. La « société harmonieuse » posait comme principe la nécessité de tenir compte de la souffrance de la Chine rurale, la nécessité aussi de lutter contre les ravages de la corruption, de l’enrichissement illicite, des trafics de toutes sortes.
L’éditorialiste du quotidien n’évoque même pas le concept de « société harmonieuse ». Au contraire, il justifie les inégalités et les tensions : « Nous vivons une période exceptionnelle de développement. Cette période accentue les conflits. La poursuite et l’approfondissement des réformes impliquent inévitablement l’ajustement des intérêts. Mais il est inévitable que différents groupes et différents individus ne jouissent pas de la même manière des fruits de la réforme et du développement… »
C’est tout de même un communisme étonnant, post-Mao, post-Marx, post-XXème siècle : l’inégalité est justifiable puisqu’elle participe au progrès de tous…
Reste à savoir si la Chine rurale, c’est-à-dire les deux-tiers de la population, c’est-à-dire disons huit cents millions d’habitants, sera sensible à cette argumentation…
La Chine rurale qui d’ailleurs fut à l’origine de la grande révolution mené par Mao…
