Ceuta terminus

le 29 septembre 2005

Images consternantes de la détresse et de l’absurdité humaine.

Des centaines d’aspirants immigrants ont littéralement pris d’assaut l’enclave espagnole de Ceuta au Maroc. La plupart d’entre eux sont des subsahariens, poussés par la misère et par l’énergie du désespoir. La plupart d’entre eux ont marché des milliers de kilomètres pour se retrouver ici, dans un no man’s land effrayant, terminus du voyage, à une encablure du « paradis ».

Les témoignages et les images sont terribles. Des hommes qui se jettent littéralement en masse sur des barbelés de trois mètres de hauteur, en espérant passer, coûte que coûte. Et La Guardia Civil espagnole, débordée, qui tire dans le tas, grenades lacrymo, balles en caoutchouc, peut être même des balles réelles….

Résultat, cinq morts, des dizaines de blessés graves, une centaine de rescapés qui ont réussi à entrer dans Ceuta, des miraculés. Ils sont pratiquement « inexpulsables », ils n’ont pas de papiers. Dans les forêts qui entourent l’enclave, ils seraient encore de centaines à préparer le prochain « assaut ».

Ce qui me frappe dans tout cela ce sont les enclaves elles-mêmes, plantées là, sur la côte marocaine.
Ce qui me frappe, c’est de voir un ministre espagnol réclamer de la part des Marocains plus de collaboration et de fermeté dans la lutte contre les clandestins.
Mais que font-ils là, les Espagnols ?
Pourquoi Madrid s’arc-boute-t-il sur ces enclaves ?
Quelle est la justification économique, politique, moderne de cette aberration ?
Au XXIe siècle, sur la terre d’Afrique, nous voilà avec l’image surréaliste d’enclaves européennes, fortifiées, entourées de barbelés et de miradors, peuplées de gendarmes qui visent de leur fusil à lunettes toute la misère de la terre…
À quoi rime cette provocation, ces deux villes bunkérisées, enfermés, encerclées par la misère du monde ?

Le Premier ministre espagnol José Luis Zapatero a parlé de renouer le dialogue des civilisations, de dialoguer enparticulier avec le sud de la Méditerranée et avec le monde musulman.

Un bon départ serait d’ouvrir des négociations immédiates avec le Maroc sur l’avenir de ces enclaves hors de leur âge.

Le mystère Mbeki

le 28 septembre 2005

Pour ceux que cela intéresse, et pour ceux qui ne l’ont pas lu dans JAI, voici l’édito que j’ai écris sur Thabo Mbeki.
Certainement l’un de nos chefs les plus étranges…
Donc:

Le mystère Mbeki

Le problème, avec Thabo Mbeki, c’est que l’on n’arrive pas à savoir si le président de l’Afrique du Sud est en train de réussir ou bien d’échouer…
Il est à la tête du pays le plus puissant d’Afrique, un pays métis, produit d’une violente histoire raciale. C’est un homme politique au destin certainement frustrant, celui d’être l’héritier forcément un peu mal aimé d’une icône, du sauveur de l’Afrique du Sud, d’un géant de l’Histoire. C’est un chef d’Etat particulier, secret, qui tient une chronique occasionnelle sur Internet, mais qui déteste les journalistes et dont les interviews sont plus que rares. C’est un homme à la réputation de probité affirmée, qui a su renforcer le potentiel économique de son pays. Mais qui a laissé croître, y compris autour de lui, une « black nomenklatura » d’affaires en rupture complète avec le petit peuple, encore confiné dans le ghetto. Personnalité de culture et d’éducation, il a tenu des propos et des discours pour le moins surprenants sur le sida. Produit de l’aile libérale de l’ANC, il a su préserver et enrichir les acquis constitutionnels de l’Afrique du Sud, ce qui ne l’a pas empêché assez régulièrement d’avoir des accès d’autorité ou de « complotite » aiguë…
Le président n’est pas un enfant du « struggle », de la lutte interne. Exfiltré très jeune, il a fait ses études à l’étranger, à Londres en particulier. Il n’a pas le charisme révolutionnaire et historique d’un Cyril Ramaphosa. Il n’était pas non plus, d’après la rumeur, le favori de Nelson Mandela. Il a une relation difficile avec ce père spirituel et fondateur, mais aussi avec ce peuple meurtri par l’apartheid. Physiquement, mentalement, il paraît être à des années-lumière de l’âme de l’Afrique du Sud. On ne le verrait pas danser le toyi toyi dans les rues de Soweto…
Pourtant, Thabo revendique haut et fort sa négritude, son africanité. Son rapport au monde blanc est difficile, mélange de pragmatisme et d’une colère profonde, presque structurelle. Par éducation, Mbeki est un moderne, mais son coeur, son âme, ses « tripes » ont été profondément marquées par le colonialisme et la tragédie de l’apartheid. Mbeki croit en la grandeur noire, en la rédemption de l’Afrique. Et renaître, c’est s’affranchir du discours moralisateur, hypocrite, autoritaire de l’Occident. Renaître, c’est combattre le racisme et le mépris des Blancs.
Le prisme est fort, mais il peut être déformant. Quels que soient les problèmes, Thabo Mbeki a tendance à favoriser une lecture raciale et militante de la situation. En Côte d’Ivoire, il se sent proche d’un Laurent Gbagbo, personnage ambigu, mais légitimé à ses yeux par le combat historique. Certains ont réussi à lui faire avaler que l’affaire ivoirienne était de nature exclusivement post-coloniale. Mbeki a été choqué de voir, de ses propres yeux, des troupes françaises, donc blanches, circuler au coeur d’Abidjan, capitale économique d’un État noir et indépendant… Le comportement de Mbeki vis-à-vis de la crise au Zimbabwe est identique. La prime est à la « légitimité militante » (Mugabe) et à la lecture raciale du conflit (les Anglais blancs, ex-colons, contre des nationalistes noirs…).
Tout cela n’est pas faux. Mais la Côte d’Ivoire et le Zimbabwe sont deux immenses échecs que l’on peut difficilement et uniquement attribuer à l’hypocrisie blanche. La renaissance de l’Afrique commence aussi par un regard sans complexe et sans a priori sur les causes internes de notre malheur.

Psychanalyse modeste de la droite française

le 25 septembre 2005

Permettez-moi une petite analyse psychanalytique de la droite française (inspirée, je dois l’avouer, par quelques articles lus ce week-end).

Sarkozy est indéniablement en difficulté. Il s’agite, il s’énerve, il dit des choses qui dépassent sa pensée, il ne sait pas très bien s’il faut être à droite de la droite, au centre de la droite de la droite, bref, il a l’air perdu.

Ce qui pourrait s’expliquer bien sûr par ses difficultés privées. Mais aussi et surtout par une modification fondamentale de son champ politique. L’homme qui fut son mentor et qui depuis 1994 est devenu son ennemi intime, l’homme contre qui il prépare depuis des mois et des années un combat final épique, l’homme qui canalise son énergie, sa colère, eh bien, cet homme ne sera probablement pas là pour se battre. Personne n’imagine un Jacques Chirac candidat en 2007…
Et Sarko, sans la détestation de Chirac pour le guider, pour canaliser son ambition et ses colères, Sarko, sans l’image du père que l’on peut tuer, alors Sarko, là, il est un peu perdu…

Sur ce, est arrivé de Villepin.

Un de Villepin dont le moins que l’on puisse dire est qu’il s’est imposé en quelques semaines, à la fois comme Premier ministre, comme candidat potentiel pour 2007, presque comme le président bis. Il plane, il impose, il a de la gueule, il sait parler…
Et quand il se met à côté de Sarko, la comparaison se fait au physique, c’est injuste, mais c’est comme ça…

Pourtant, on nous dit que Villepin a décidé d’être prudent, de retrouver sa place de premier des ministres, stricto sensu. Les communiqués de Matignon sont clairs. Le président décide, le Premier ministre applique…

C’et que, paraît-il, entre-temps, le grand Jacques s’est ému de l’aura de son Premier ministre. Le grand Jacques, il est vrai, est un spécialiste du meurtre politique. Il ne veut pas être liquidé à son tour, surtout pas par celui qu’il a créé, façonné, celui à qui il a donné Matignon.

Chirac a deux ans de pouvoir devant lui et il ne laissera personne lui enlever la moindre minute, même pas son fils spirituel.

Tout cela me rappelle un titre de film : « Petits meurtres entre amis ».

Tout cela me rappelle aussi le conseil d’un homme que je connais bien : « Zyad, m’a t-il dit un jour, le pouvoir se prend. Il ne se donne pas. »

Petit break au bureau

le 22 septembre 2005

C’est la semaine de bouclage du magazine. Je me suis lancé, un peu tard, dans un grand papier illustré sur « l’Amérique noire » et je suis, évidemment, débordé.

De toute façon, je ne sais pas si, un jour, les journalistes pourront se passer d’être structurellement en retard. La pression aide tellement à écrire…

Bon, donc, je fais un petit break de 5mn.

Et je vous parle, très brièvement :
De ma recherche toujours d’actualité d’un voyage lointain.

Du temps splendide sur Paris et de la beauté de cette ville quand
les rayons du soleil viennent réchauffer les vieilles pierres.

De l’odeur fraîche et entraînante de l’automne qui s’installe, de ces arbres qui rougissent, de cette envie confortable de ressortir les pulls usés.

De mon envie de fumer, irrépressible, insupportable, humiliante, depuis que j’ai arrêté de fumer, il y a trois semaines.

Du flic franchement obtu qui m’a demandé vingt-sept fois hier soir mes papiers.

Du fils de p… qui a embouti le capot de ma voiture en se garant et qui s’est défilé.

Et enfin, et surtout, du regard un peu mystérieux, un peu moqueur, un peu séduisant d’une jeune femme inconnue, brune et belle, que j’ai croisée sur le boulevard Saint-Germain et qui a disparu au coin de la rue…

Bon, j’arrête.
Its time to go back to work…

Schröder et ce que cela veut dire

le 20 septembre 2005

Tout cela pour évoquer les élections allemandes du week-end dernier. Outre le fait que le fonctionnement d’une démocratie mature est toujours impressionnant, et que les instituts de sondage ont l’air de n’avoir rien compris, je suis quand même assez ébahi par la performance de Gerhard Schröder. On disait le bonhomme au bout du rouleau, son parti exsangue, sa carrière en voie d’extinction. On l’assurait de la retraite et voilà que ce monsieur mêne une campagne énorme, rattrape plus de 20 points de retard, et finit quasiment en faisant jeu égal avec la coalition CDU-CSU. Il se retrouve une fois encore au centre du jeu politique allemand. Il avait déjà fait le coup, il y a quatre ans, aux élections précédentes.

Schröder est certainement un homme politique hors norme, mais je crois aussi que les Allemands, en votant malgré tout contre un pouvoir CDU-CSU, ont voté contre un programme trop libéral et trop droitiste. Les électeurs allemands reprennent à leur tour un message qui devient dominant en Europe : « La mondialisation, la globalisation, la compétition, d’accord, mais pas sans protection sociale, pas sans lutte contre les inégalités, pas sans solidarité fiscale, pas sans un gouvernement dont l’objectif premier est d’assurer une meilleure protection des classes ouvrières et moyennes. »

Ce message est central pour tous ceux qui voudront se faire élire dans les années à venir, en Allemagne, en France, ou ailleurs dans l’Union. Les Européens sont confusément mais structurellement à la recherche d’un système où la mondialisation et l’économie capitaliste de marché ne remettent pas en cause, bien au contraire, le social et le rôle de la puissance publique.

Un passage en Allemagne (1)

le 19 septembre 2005

Je ne suis allé qu’une fois en Allemagne, outre-Rhin, et je me rappelle avoir eu beaucoup de mal a connecté avec un pays étrange, distant, malgré sa proximité européenne. Les Allemands sont des gens réservés, qui parlent peu, qui n’ont rien de latin, ni d’expansifs. Ce sont des gens très bien, au sens propre du terme, polis, courtois, cultivés, mais toujours très maîtrisés et qui parlent une langue à laquelle peu de gens comprennent quelque chose. J’avais été impressionné par le sens du travail, par la sensation de discipline qui se dégage chez n’importe quel homo germanicus. Et par la puissance économique du pays, par le modèle de gestion sociale des conflits. Et aussi par la modestie du pouvoir. Lors d’une visite à l’ancien Parlement de Bonn, j’ai croisé… aux toilettes celui qui était alors le tout puissant chancelier Helmut Kohl, sans garde du corps, sans protocole, un simple citoyen, en quelque sorte, venu se soulager…

Lors de ce voyage, j’avais surtout été frappé, et même ému, par la tristesse, la monotonie du décor urbain. Beaucoup de grisaille, beaucoup d’immeubles fifties, sixties et seventies sans âmes, du béton, des murs, des avenues rectilignes, où tout se ressemble…. Avant de comprendre que toutes ces villes avaient été quasi entièrement rasées lors de la Seconde Guerre mondiale. Et qu’elles ont toutes été reconstruites en quelques années, presque sur le même modèle. L’Allemagne est un pays où l’histoire a été littéralement oblitérée par les bombardements massifs. Francfort, par exemple, a été détruite à 100 % sur les huit dixièmes de sa surface de l’époque, tout le centre historique compris… Seul témoignage parfois de ce que fut l’horreur de la mise à genoux de l’Allemagne en 1944-45, une ruine, une demi-église, demi-bâtiment que l’on a laissé là, pour se rappeler.

Pour comprendre, il suffit de comparer avec la France, qui, elle, a été très peu détruite pendant la guerre (sauf d’ailleurs en Normandie et Bretagne, où Brest et Le Havre ressemblent étrangement aux villes allemandes…).

Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis jamais retourné dans ce pays au coeur de l’Europe, à l’histoire aussi riche que lourde, dans cette Allemagne qui fut un grand pays de réformes, de lumières, d’art et de culture et qui donna aussi naissance à l’hitlérisme et au génocide des juifs.

La Côte d’Ivoire, la crise et Mbeki

le 15 septembre 2005

Selon certaines sources (dignes de foi), l’Union Africaine s’apprêterait à retirer le dossier de la médiation ivoirienne à l’Afrique du Sud et au président Mbeki. Ce serait le résultat d’une discussion hier soir, à New York, en marge du sommet des Nations unies, auquel aurait assisté en particulier Alpha Oumar Konaré (président de la commission de l’Union africaine) et le président nigérian Obasanjo.

Le président sud-africain a, semble-t-il, été rejeté par l’opposition légale ivoirienne, les rebelles de Bouaké et une partie de ses pairs africains. Pour la plupart des protagonistes du dossier, Mbeki a perdu l’initiative en s’alignant, certes progressivement mais trop ouvertement, sur les positions de Laurent Gbagbo.

Un proche du dossier commente : « Mbeki est un drôle de bonhomme. C’est un moderne par éducation, mais aussi un ancien par émotion et par culture. Par nature, c’est un autoritaire et un légitimiste. Quels que soient les problèmes, il a tendance à reconnaître la prééminence de l’autorité en place. C’est aussi un homme marqué par la tragédie sud-africaine. Des proches de Gbagbo ont réussi à lui faire avaler que l’affaire ivoirienne avait des origines post-coloniales et raciales. Mbeki lui-même a été choqué de voir des troupes françaises, donc blanches, circuler au coeur d’Abidjan, capitale économique d’un État noir et indépendant… »
Je suis d’accord avec cet observateur. Et d’ailleurs le comportement de Mbeki vis-à-vis de la crise au Zimbabwe est identique. La prime à la « légitimité » (Mugabe) et à la lecture raciale du conflit (les Anglais blancs ex-colons contre des nationalistes noirs…).

Tout cela est affligeant.
Depuis 1999, la Côte d’Ivoire vit dans un état de quasi-guerre civile. Six ans de conflit n’auront servi à rien, sauf à reconnaître, du bout des lèvres, que des élections doivent avoir lieu et que ces élections doivent être ouvertes aux principaux protagonistes du dossier…

La vérité est beaucoup plus brutale : aujourd’hui, des élections ne serviraient à rien, sauf à diviser et déchirer un peu plus ce pays. La Côte d’Ivoire est devenu un dossier ingérable pour qui que ce soit, un dossier où les acteurs politiques locaux ont fait la preuve de leur incompétence à se hisser au niveau de l’histoire. Nous sommes face à un pays profondément divisé, cassé, qu’il faut reconstruire pratiquement de zéro sur le plan politique, institutionnel et moral.

Émotions…

le 14 septembre 2005

Certains lecteurs trouvent ce blog un peu trop journalistique, un peu trop politique, un peu trop proche de ce que je fais dans JAI, ou dans AM. Pas assez dans l’émotion, pas assez lâché, en quelque sorte. Ils voudraient parfois quelque chose de plus personnel, de plus intuitif, avec un peu plus d’états d’âme….
Je suis presque d’accord. Mais l’Internet est un outil effrayant, intimidant. Tout ce que l’on y poste est immédiatement lu, répercuté, envoyé, renvoyé, archivé, dénaturé, espionné…

Voilà, tout de même, mon état d’âme de tout de suite (20 : 00, heure de Paris), sous forme d’un petit phantasme :
Je suis encore à mon bureau. Je vais sortir récupérer ma voiture au parking. La grisaille est déjà bien installée sur la France. Et il y a déjà un moment que je n’ai pas fait quelque chose d’enthousiasmant.
Alors, je m’imagine une autre route…
Je ne rentre pas chez moi, je prends un taxi, je vais à l’aéroport, je prends un avion, qui m’emmène loin, loin, loin de la médiocrité des jours de septembre, c’est un vol de nuit, avec des étoiles qui brillent autour de moi, je vais dans un pays que je ne connais pas, y découvrir une histoire forte et des gens différents. Je ne sais pas quand je rentrerai, parce que je n’ai plus de limites. Je n’ai qu’à écrire, à décrire et à respirer…

Est ce que les Égyptiens s’en fichent ?

le 13 septembre 2005

Discussion avec un collègue qui connaît bien l’Égypte.

Je trouve, lui dis-je, que le pouvoir égyptien est assez courageux d’annoncer un taux de participation aussi bas, moins de 25 %, à l’élection présidentielle. D’une certaine manière, Moubarak reconnaît son échec.

Ce n’est pas comme ca qu’ils réfléchissent, et ce n’est pas comme ca qu’ils présentent l’affaire au reste du monde, me répond mon ami. Les Egyptiens sont trop subtils, trop rusés pour admettre un tel échec. Ils tournent l’affaire autrement, ils font du « spinning », comme on dit chez les pros de la com’ aux États-Unis : le taux de participation, ce n’est pas la désaffection pour Moubarak. C’est la désaffection pour la démocratie à l’américaine que l’on veut nous imposer. Vous voyez, disent-ils aux étrangers, aux observateurs, les gens, on leur laisse le choix, mais ils s’en fichent de tout cela, des élections, du débat contradictoire, ce n’est pas leur préoccupation, ils aiment le raïs, ils ont d’autres soucis que celui de jouer le jeu de la démocratie des Blancs… Le message est clair, en particulier à l’attention des Américains : « Votre démocratie n’attire pas les foules ».

Évidemment, c’est faux. Mais pour eux, c’est mille fois mieux que de dire : Moubarak n’attire pas les foules.

Les leçons (?) du Caire

le 12 septembre 2005

Deux petites phrases lues dans la presse internationale à propos de la demi-élection présidentielle en Egypte.

C’est d’abord Saloua, une veuve de 50 ans, qui s’exprime : « J’aimerais bien parler un jour d’un ex-président au présent. Mais ce n’est pas possible. Ils nous sont toujours enlevés par l’ange de la mort, en plein exercice du pouvoir. Il n’y a pas d’ex-raïs en Égypte. »

C’est un petit vendeur anonyme du Caire, ensuite : « Moubarak peut bien avoir tous les défauts du monde, il est comme le père. On ne l’a pas choisi et on ne peut pas en changer. »

Le père, le raïs, le pouvoir absolu, triptyque psychanalytique de la politique arabe…

Un ami me demande si cettz élection égyptienne rime vraiment à quelque chose. Finalement, me dit-il, on a mis d’autres candidats pour la galerie, il n’y a eu aucun suspense, Moubarak a été réélu avec 80 % des voix, l’opposition a fait de la figuration et aucun des problèmes de l’Egypte ne risque d’être réglé…

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Toute opportunité d’ouverture dans les pays arabo-musulmans doit être saisie et exploitée. Si une petite porte s’ouvre, il faut la prendre et la pousser pour que l’air entre petit à petit. Ces élections à plusieurs candidats ont permis de faire sauter un tabou. Le silence et l’obéissance ne sont plus la règle. Les gens ont pu exprimer leurs frustrations et leur ras-le-bol. Quelque chose à changé en Egypte, et il sera difficile de revenir à la paralysie absolue du passé.

Finalement, c’est grâce à l’Amérique, me dit mon ami.

Oui et non. L’Amérique veut la démocratie, mais elle n’est pas sûre de vouloir en accepter les résultats et les conséquences. Si les Frères musulmans avaient pu présenter un candidat, Moubarak aurait eu certainement beaucoup plus de mal à se faire réélire… Si vous prenez le cas de l’Egypte, ces élections sont aussi le résultat d’un réveil de la société civile, par le biais du mouvement kifaya (ça suffit), d’un réveil, même timide, de la presse, des journalistes, des intellectuels, des avocats…

Je crois que le contexte est en train de changer. Lentement mais sûrement. Les Arabes ne sont plus isolés des évolutions du monde. Ils ne veulent plus être condamnés à l’immobilisme, à la décadence économique. Des jeunes générations arrivent par millions, produits de la télévision par satellite, de l’Internet, de la téléphonie mobile. Je ne crois pas que ces gens veulent rester ad vitam aeternam prisonniers du bras de fer islamisme/autoritarisme.