Confessions autour d’une table
Dîner il y a quelques jours avec un homme d’État africain important. Pas un chef d’État, mais un homme d’État… Discussion sérieuse, informée, fascinante, à plusieurs convives. Mais pas forcément réjouissante.
Il nous parle de la Somalie, des tentatives de l’Union africaine de recréer un gouvernement et un État dans cette zone dévastée par la guerre. Pour notre interlocuteur, c’est une mission centrale. La Somalie devient et deviendra le repaire des trafiquants de tous bords, et surtout des terroristes qui recherchent ces situations de non droit. Regardez bien la carte, nous dit-il, ce qui se trouve à portée de fusil de la Somalie. C’est Djibouti, avec ses bases américaines et ses bases françaises. Si l’on ne s’occupe pas de la Somalie, ce non pays deviendra la prochaine base d’opération d’el-Qaïda, et Djibouti, la scène d’une prochaine attaque d’envergure. Notre ami s’étonne pourtant de l’attitude américaine dans la région. Pour le moment, dit-il, les Américains sont obsédés par un règlement de comptes. Ils sabordent toutes les tentatives de création d’un gouvernement somalien. Ils sont hantés par leur débâcle à Mogadiscio, en 1992, et ils sont toujours à la recherche des « assassins » qui ont tué leurs soldats. Or la plupart de ces « assassins » sont des chefs de clan, chefs de tribu, destinés à participer à un éventuel gouvernement somalien…
Notre interlocuteur évoque aussi les changements profonds qui touchent toute l’Afrique de l’Est, en particulier, la progression rapide de l’islam. En Éthiopie, dans ce pays de vieille tradition christo-coptique, les musulmans représentent dorénavant au moins la moitié de la population. Les musulmans progressent rapidement au Kenya, au Mozambique, en Ouganda… L’islam, nous dit notre ami, est perçu comme une religion à la fois rassurante et militante, révolutionnaire en quelque sorte, par des populations qui veulent changer l’ordre des choses.
On parle de la France, seule véritable puissance africaine : « Les Français sont là, nous avons besoin d’eux, mais ils ont du mal à redevenir une nouvelle stratégie africaine. Ils sont à la fois collés au pré-carré et ils rêvent d’une politique plus ambitieuse au-delà du pré-carré, sans vraiment y arriver. Prenez le cas de Sao Tomé, devenu un véritable enjeu économique, pétrolier et stratégique, en plein coeur du golf de Guinée, à moins d’une heure d’avion de Libreville. Les Français devraient être là, pour équilibrer les visées américaines. Ils pourraient le faire en intégrant, par exemple, Sao Tomé à la zone franc, comme ils l’ont fait pour la Guinée-équatoriale…
J’évoque, de mon côté, le cas du Liberia, avec un certain optimisme. Je parle de Weah, d’une victoire de la démocratie… Mon interlocuteur me coupe net : « Je n’ai rien contre Weah. C’était un grand footballeur. Mais ce n’est pas un homme d’État. On ne connaît pas son programme, et d’ailleurs ce n’est pas sûr qu’il en ait un. On ne sait pas qui le soutient, les forces qui sont derrière lui. Sa victoire serait celle du populisme, et ce serait la défaite du concept de classe politique responsable… Je ne suis pas sûr que cela soit bon ni pour le Liberia, ni pour l’Afrique… »
NB: Pour ceux qui ne l’ont pas vu, et qui veulent se faire une idée de ce que fut la bataille de Mogadiscio, n’hesitez à louer le film de Ridley Scott, Black Hawk down (La Chute du faucon noir).
Trois puissances mondiales ?
Rencontre fortuite, mais très utile, avec un diplomate nippon.
On parle de l’élargissement du conseil de sécurité. Un dossier extrêmement important pour le Japon.
Notre homme pourtant admet : « Finalement, vous savez, il n’y a vraiment que trois véritables puissances globales, qui ont à la fois une perception homogène du monde, une expérience de la diversité des cultures, qui ont des élites capables d’appréhender les questions où qu’elles se posent. Et des moyens suffisants pour revendiquer le statut. Ce sont les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Point. La Russie l’a été par accident, à l’ère du communisme. La Chine reste « sino-centré », absorbée par son immensité, sa « gouvernabilité », et par la question de Taiwan. Le Japon est riche, mais excentré, marqué par la débâcle de la Seconde Guerre mondiale et par une forte mentalité insulaire. Et l’Inde est encore bien trop pauvre…
J’apprends, par ailleurs, au cours de cette conversation, que le bouddhisme, religion dominante de l’Asie et de l’Asie du sud-est, est venu tout d’abord comme une réforme de l’hindouisme, ordre religieux extrêmement contraignant, socialement féodal et économiquement paralysé avec son système infernal de caste.
On parle et je mesure mon ignorance, mais aussi ma fascination pour ce monde lointain, complexe, si différent du mien. De mon envie de savoir. De retourner au Japon, au Vietnam, à Hong Kong, d’aller visiter la Chine, la Malaisie, l’Indonésie…
L’Iran n’ira pas loin
Émotions après les déclarations du président iranien Mahmoud Ahmadinejad appelant à la « destruction » de l’Etat d’Israël.
On « découvre » la nature des nouveaux dirigeants de Téhéran. Ces gens -là n’ont pas grand-chose à voir avec les mollahs embourgeoisés et fatigués d’hier. Ceux qui gouvernent dorénavant, ce sont les descendants des gardiens de la révolution. Des Robespierristes, en quelque sorte, qui ont une vison extrémiste, maximaliste du combat planétaire. D’après ce que m’a dit un spécialiste de ce pays, ce « clan » estime que l’Iran doit jouer le rôle d’avant-garde dans l’islamo-révolution mondiale. Être à l’avant-garde du gigantesque combat des civilisations. Ils estiment que l’Iran est une puissance historique, culturelle, authentique, au coeur de l’Orient, dont le destin est de faire avancer la cause de tous les musulmans. Ces dirigeants iraniens ne font pas de la surenchère. Ils disent tout simplement ce qu’ils pensent vraiment. Ils se fichent bien de savoir ce que le reste du monde en pense. Et ils veulent, de toute évidence, une capacité nucléaire.
Je passe sur le côté humainement irresponsable qui consiste pour un pays à appeler à la destruction d’un autre pays…
Et je reviens aux aspects politiques :
la situation est éminemment explosive. Si mes souvenirs sont bons, Saddam Hussein a été irrémédiablement condamné par les Américains, le jour où, devant une caméra de télévision, le raïs mégalomane a évoqué sa capacité nucléaire et sa volonté plus ou moins directe de frapper Israël.
L’Iran n’est pas l’Irak, c’est un morceau autrement plus rude à avaler, mais les Américains sont les Américains, et le destin et la sécurité d’Israël font partie de leurs intérêts vitaux….
Les Américains sont les Américains, et ce qui se passe dans l’Iran chiite ne peut laisser de marbre le pays qui a envahi l’Irak à majorité chiite.
Par ailleurs, si Ahmadinejad a été élu, ce n’est pas forcément avec le mandat de mener la révolution mondiale, mais pour assainir le chaos économique iranien, pour limiter l’appétit et la corruption des mollahs, pour nettoyer le pays, et le remettre au travail. Je ne suis pas sûr que les jeunes Iraniens veulent aller se battre contre les États-Unis et la chrétienté. Ce qu’ils veulent, c’est du boulot, une société plus juste, des perspectives, un avenir, une évolution.
Tout cela me fait penser que cet Iran-là, mené par ces hommes « d’avant-garde », n’ira pas loin.
Lectures de passage
C’est le logiciel qui fabrique le blog qui me l’a dit.
« Retour d’Afrique » était le centième post. J’ai fêté ce petit anniversaire, en toute discrétion, à mon bureau, avec moi-même.
J’ai lu avec gourmandise un livre de gosse de riche, « les confessions d’un baby-boomer, de Thierry Ardisson », le présentateur vedette de « Tout le monde en parle », le samedi soir sur France 2. À la fois futile, superficiel, profond, intéressant, interpellant, une sorte d’auto-journalisme sur sa propre vie qui passe. L’accroche publicitaire, astucieuse « on n’a pas changé le monde, mais on s’est bien marré », ne fait pas vraiment honneur au texte. Ardisson, sur le mode destroy de « sex, drugs, work and rock and roll » revient de loin, de très loin. Et si j’ai bien lu, il commence à peine à comprendre qui il est et ce qu’il veut vraiment.
Je feuillette un petit bouquin qui vient d’arriver en service de presse, sur Mohamed Ali, le boxeur. Ce n’est pas terrible, mais j’ai une admiration sans borne pour cet homme, le côté fighter, le côté juste, le côté militant, le côté grande gueule, le côté grand coeur.
Deux petites phrases pêchées au hasard dans le texte :
C’est juste mon boulot.
Les oiseaux volent
L’herbe pousse
Les vagues déferlent sur le sable
J’assomme mes adversaires.
Et une autre qui s’applique à beaucoup d’entre nous, moi y compris :
« Le vrai succès, c’est quand on réalise tout son potentiel sans renoncer à ses valeurs ».
Petit intermède footballistique
Discussion avec un journaliste incontournable du foot africain.
- Pourquoi les grandes équipes africaines ont-elle été liquidées lors des éliminatoires du mondial 2006 ?
- Parce que ces équipes sont repues, parce que les joueurs stars n’ont plus à rien à prouver ou à engranger. Ils sont sur la pente descendante. Les autres, les Angolais, les Togolais, les Ghanéens, les Ivoiriens, ce sont des morts de faim qui veulent leur quart d’heure de gloire, qui veulent décrocher la lune…
- Et les Tunisiens, alors.
- Les Tunisiens, c’est un peu différent. Le coach est allé chercher les joueurs émigrés qui galèrent dans les championnats européens, qui ont de la bouteille, de l’expérience et pour qui l’équipe de Tunisie, c’est aussi le quart d’heure de gloire. Les autres, tranquilles et embourgeoisés, c’est-à-dire ceux qui jouent en Tunisie, ont été marginalisés.
De retour d’Afrique
Non, je n’ai pas disparu.
J’étais en voyage. En Afrique, quelque part vers l’équateur.
Pannes répétitives du réseau wifi à l’hôtel.
Puis panne de l’ordinateur portable.
D’un coup, écran noir… Infarctus du disque dur.
Et puis aussi, pas envie d’écrire, ça arrive, la tête certainement occupée par d’autres choses…
Donc de retour d’Afrique.
Chacun de mes voyages provoque les mêmes sensations ambivalentes, complexes. J’aime ce continent, j’aime ses promesses, j’aime prendre l’avion et me poser ailleurs, dans cet autre monde qui m’échappe, qui m’attire et qui me désespère. Et dont je me sens si proche. L’Afrique est vieille et jeune en même temps, l’Afrique est en convulsion, l’Afrique est pauvre, elle est forte d’espérance et pleine de violence. J’entends l’envie de changement, de mouvement, Et je suis désespéré de voir que souvent rien ne bouge, rien ne change depuis des années. Je suis fasciné par la force des solidarités, par les liens de la famille, du clan, alors que la rue, la ville, l’espace commun sont laissés à l’abandon, aux saletés, à la décrépitude. Je comprends les contraintes de l’Etat, ces fameuses difficultés budgétaires, mais je ne comprends pas qu’une route à quelques kilomètres de la capitale soit criblée de trou. Je ne comprends pas la corruption générale du système public. Je ne comprends pas le désintérêt des riches Africains pour leurs frères pauvres, démunis, sans espoirs. Je suis fasciné par la richesse intellectuelle des gens, par la culture, par la finesse des raisonnements et abasourdi par la terrible pauvreté du discours politique, axé sur le culte du chef. Malgré les années, malgré les progrès de la démocratie, malgré la présence de véritables élites, la parole publique est dominée par la figure tutélaire du président. Je suis stupéfait par ces gens qui critiquent, qui proposent, qui parlent de révolution, et qui ne rêvent que d’une chose, c’est de voir « le patron », d’entrer en grâce ou de prendre sa place. On est contre, on est avec le pouvoir, on le soutient, on le combat, on se laisse corrompre, ou l’on résiste, et voilà, tout le débat, souvent, s’arrête là. Les grandes questions de société, les questions cruciales de développement passent au second plan. Le pourquoi de la désorganisation, de l’absence de progrès vient après.
En Afrique, la question du pouvoir s’impose à toutes les autres.
Ce qui devrait passer avant tout, c’est le débat culturel, le débat « sociétal », celui qui remet en cause des modèles de société inopérants.
Il n’y a pas de fatalité de la pauvreté, du sous-développement, de l’autoritarisme.
Mais, pour sortir du cercle vicieux, il y a certainement une exigence de la remise en cause, du regard dans le miroir.
Istanbul blog
Quinze millions d’habitants…
La seule ville au monde à cheval sur deux continents, l’Europe et l’Asie, une étrange et fascinante cité, entre mer et terre, entre Orient et Occident, entre islam et laïcité…
J’aime Istanbul. J’aime la vibration, l’énergie, la foule qui se presse, la circulation démente. On se sent dans l’une des rares vraies ville-monde, où le choc des cultures, des religions, des origines participent à la création d’une nouvelle identité, différente. Les Stanbouliotes sont stanbouliotes comme les Newyorkais sont newyorkais.
J’aime la vue sur le Bosphore, avec les bateaux immenses qui remontent vers le coeur de l’Europe. Je pourrais, du haut d’une terrasse, admirer des heures durant le passage de la Sublime Porte, là où le détroit du Bosphore, justement, rejoint les rives du quartier de Sultan-Ahmet, là où se dresse Topkapi, le palais des sultans, là ou s’élèvent les dômes formidables et arrondis de la magnifique mosquée bleue et celui d’Hagia Sophia, de Sainte-Sophie, l’ancienne basilique. En se perdant dans Topkapi, chacun peut voyager dans l’Histoire, appréhender la grandeur et la décadence des Ottomans. Ils ont conquis le monde et, peu à peu, ils l’ont perdu… Dans le harem, on marche presque sur la pointe des pieds, le long d’étranges couloirs, à la découverte de ces chambres secrètes, des piscines privées, des alcôves où se tenaient les épouses (quatre) et les concubines (entre huit et dix). Sur la grande terrasse, derrière le harem, il y a le petit pavillon qui donne sur toute l’ampleur de la ville, où le sultan rompait le jeûne en regardant sa cité et, par-delà, son empire.
Je suis dans la Rome de l’islam. À une grande différence près. Aujourd’hui, Rome est une ville presque morte, ce qui n’est pas le cas d’Istanbul. La Turquie, à la fois asiatique, moyen-orientale et européenne a choisi d’arrimer son destin à celui de l’Europe. Elle a choisi comme modèle de société celui de la démocratie et de la prospérité. Elle s’est donné une quinzaine d’année pour y arriver. C’est un consensus presque général, entre militaires, islamistes modérés, kémalistes, minorités diverses, jeunes et vieux…
C’est comme cela qu’il faut comprendre la volonté turque d’entrer dans l’Union européenne, m’explique un ami stanbouliote influent : « Les cercles de pouvoir ont compris que la Turquie ne pouvait pas vivre à côté de l’Europe sans évoluer. Ils ont donc décidé de devenir européens au sens du modèle culturel, politique et économique. Ils espèrent, bien sûr, entrer dans l’Union, mais même si les Européens font la fine bouche, ce n’est pas si grave. Dans dix ou quinze ans, la Turquie sera probablement un grand pays démocratique et prospère. Qu’elle entre ou non dans l’Union, l’objectif, de toute façon, aura été atteint. Car ce qui compte essentiellement pour les Turcs, c’est l’impact du processus d’adhésion lui-même, c’est que la Turquie se modernise et se démocratise.
L’Algérie et les limites de l’oubli
La charte pour la paix et la réconciliation nationale a été votée à une très grande majorité (tout aussi écrasante que suspecte, d’ailleurs) des Algériens.
Le principe est simple. Relire l’histoire de la guerre civile, déterminer les responsabilités des uns et des autres, établir une part de vérité est impossible. L’Algérie doit avancer, fermer ce chapitre terrible de son histoire collective. Tueurs et tués, maquisards, islamistes, généraux et soldats, coupables, tous seront amnistiés, sauf pour les crimes de sang les plus terribles. Tous finalement sont des victimes comme les autres victimes, les 150 000 morts et les quelque 10 000 disparus…
Beaucoup de gens ont critiqué, en bloc, cette initiative. Sans être sensibles aux arguments, réels, de ceux qui l’ont proposée. L’Algérie n’est pas encore assez forte pour rouvrir ces dossiers. Le risque de déstabilisation, de violence, le risque d’une tentative kaki de bloquer l’Histoire, le risque d’un retour au maquis est réel. L’Algérie ne peut se permettre le luxe de cet examen de conscience. Il faut clore, oublier et avancer.
Mais comment « oublier » et « avancer », lorsque chaque Algérien, ou presque, a été touché par la guerre. Comment avancer lorsque que plus de dix ans de massacres successifs, de disparitions, de meurtres, ont laissé les Algériens furieux, traumatisés, méfiants les uns envers les autres, à la recherche d’une logique, d’une explication. Comment des dizaines de milliers d’innocents qui ont été des victimes, qui ont perdu un fils, un père, une femme, peuvent-ils tourner la page et passer à autre chose ?
D’autres pays, tout particulièrement le Chili et l’Argentine, ont tenté de faire une impasse historique, d’effacer le passé, d’amnistier et d’oublier. Ce choix a échoué. Aujourd’hui, dans les deux pays, le passé est à nouveau la clé du présent. Les lois d’amnistie ont été abrogées, et un personnage comme Pinochet ne doit qu’à son très grand âge et à ses avocats de ne pas être en prison.
Pour pardonner et se réconcilier, il faut comprendre l’autre, l’ennemi. Pour clore la douleur, faire son deuil, il faut savoir comment le fils, ou le frère, la soeur ou le père ont été tués, et où ils sont. Pour pardonner, il faut une part de vérité.
Il y a quelques années, j’ai couvert avec passion, émotion, douleur, les travaux de la commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud. Le passé de l’Afrique du Sud est immensément tragique. Et le pays était plus que fragile, au sortir de l’apartheid. Pourtant, devant cette commission, les coupables, les tueurs, les assassins, les grands chefs comme les petits minables, les Blancs, mais aussi les Noirs, sont venus raconter, expliquer, se soumettre à l’épreuve de la vérité devant leurs victimes. La plus grande partie d’entre eux a été pardonnée, malgré la violence de leurs actes. Certains, qui ont été au-delà des limites de ce que l’humanité peut accepter, ont été condamnés.
Mais ce travail, long, terrible, tragique, a permis de comprendre le passé, d’entamer le deuil, et, d’une certaine manière, de fonder les bases de la nouvelle Afrique du Sud.
L’Algérie peut choisir sa voie, sa méthode, prendre le temps qu’il faudra pour regarder son passé. Mais elle ne pourra pas l’oublier.
L’Algérie et les limites de l’oubli
La chartre pour la paix et la réconciliation nationale a été votée à une très grande majorité (tout aussi écrasante que suspecte d’ailleurs) des Algériens.
Le principe est simple. Relire l’histoire de la guerre civile, déterminer les responsabilités des uns et des autres, établir une part de vérité est impossible. L’Algérie doit avancer, fermer ce chapitre terrible de son histoire collective. Tueurs et tués, maquisards, islamistes, généraux et soldats, coupables, tous seront amnistiés, sauf pour les crimes de sang les plus terribles. Tous finalement sont des victimes comme les autres victimes, les 150 000 morts et les quelque 10 000 disparus…
Beaucoup de gens ont critiqué en bloc cette initiative. Sans être sensible aux arguments, réels, de ceux qui l’ont proposé. L’Algérie n’est pas encore assez forte pour rouvrir ces dossiers. Le risque de déstabilisation, de violence, le risque d’une tentative kaki de bloquer l’histoire, le risque d’un retour au maquis est réel. L’Algérie ne peut se permettre le luxe de cet examen de conscience. Il faut clore, oublier et avancer.
Mais comment « oublier » et « avancer » lorsque chaque Algérien, ou presque, a été touché par la guerre. Comment avancer lorsque que plus de dix ans de massacres successifs, de disparitions, de meurtres, ont laissé les Algériens furieux, traumatisés, méfiant les uns des autres, à la recherche d’une logique, d’une explication. Comment des dizaines de milliers d’innocents qui ont été des victimes, qui ont perdu un fils, un père, une femme, peuvent-ils tourner la page et passer à autre chose ?
D’autres pays, tout particulièrement le Chili et l’Argentine ont tenté de faire une impasse historique, d’effacer le passé, d’amnistier et d’oublier. Ce choix a échoué. Aujourd’hui, dans les deux pays, le passé est à nouveau la clé du présent. Les lois d’amnistie ont été abrogés, et un personnage comme Pinochet ne doit qu’à son très grand âge et à ses avocats de ne pas être en prison.
Pour pardonner et se réconcilier, il faut comprendre l’autre, l’ennemi. Pour clore la douleur, faire son deuil, il faut savoir comment le fils, ou le frère, la soeur ou le père ont été tués, et ou ils sont. Pour pardonner, il faut une part de vérité.
Il y a quelques années, j’ai couvert avec passion, émotion, douleur, les travaux de la commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud. Le passé de l’Afrique du Sud est immensément tragique. Et le pays était plus que fragile, au sortir de l’Apartheid. Pourtant, devant cette commission, les coupables, les tueurs, les assassins, les grands chefs comme les petits minables, les Blancs, mais aussi les Noirs, sont venus raconter, expliquer, se soumettre à l’épreuve de la vérité devant leurs victimes. La plus grande partie d’entre eux a été pardonnée, malgré la violence de leurs actes. Certains, qui ont été au-delà des limites de ce que l’humanité peut accepter, ont été condamnés.
Mais ce travail, long, terrible, tragique a permis de comprendre le passé, d’entamer le deuil, et d’une certaine manière de fonder les bases de la nouvelle Afrique du Sud.
L’Algérie peut choisir sa voie, sa méthode, prendre le temps qu’il faudra pour regarder son passé. Mais elle ne pourra pas l’oublier.
Bouteflika, enfin, au pouvoir
Il se passe des choses en Algérie.
Abdelaziz Bouteflika, fin politique, grand manoeuvrier, a su pendre tout le pouvoir. Il est le chef incontesté du pays. L’armée qui l’avait fait roi et qui pensait le contrôler a été progressivement et habilement mise de coté.
Les grands chefs militaires qui tenaient le pays, politiquement, économiquement, ont été affaiblis, mis à la retraite, nommés ambassadeurs, écartés progressivement du coeur du système.
L’opposition est inaudible, en partie parce qu’elle n’a pas grand-chose à dire, et en partie par ce que les médias d’État l’ont rendu muette.
La presse, autrefois si combative, est rentrée dans le rang.
La paix, même relative, même fragile, est tout de même là.
Les islamistes ne sont plus une menace immédiate. Beaucoup se sont organisés dans des partis, certains sont prêts à participer au pouvoir, d’autres enfin, extrêmement minoritaires s’accrochent de manière suicidaire à leur maquis.
La concorde civile puis la chartre pour la réconciliation nationale ont été votées, enfermant le passé dans le passé (voir post suivant).
Boutef est donc vraiment roi.
Il dispose d’une très grande partie du pouvoir.
Il dispose de moyens financiers impressionnants, presque sans limites, d’un pétrole durablement cher.
Que va-t-il faire ?
Préparer l’Algérie de demain, la moderniser, la libéraliser, démanteler les rentes et les prébendes, investir dans la démocratie, préparer, déjà, sa succession ?
Ou renouer peut être le fil de son destin, tenter de faire renaître une utopique république FLN, plus efficace, plus forte, mais tout aussi centralisé, bureaucratique, autoritaire, « populaire » et « démocratique » ?
