Vive la France !
Voilà, pour ceux qui ne l’ont pas vu/ u dans JAI, mon Post-scriptum de la semaine.
Vive la France !
Imaginons que vous soyez français, ou résident français, ou amoureux de la France (ce qui est mon cas, sur les trois options…).
Vous venez de vivre des moments difficiles. Les banlieues des grande villes ont pris feu, des « jeunes » (nom de code pour enfants d’immigrés) ont brûlé les voitures, mais aussi des écoles. On compte une victime innocente, des centaines d’arrestations, des gens en état de quasi expulsion. Nous sommes en 20O6, une loi d’exception, datant de la guerre d’Algérie, est de nouveau en vigueur. Les grandes avenues chic, enguirlandées, sont envahies par les touristes et les Parisiens fortunés. Dans les restaurants branchés, les jet-setteurs, les media people, habillés Versace ou Dolce, refont le monde comme s’ils vivaient ailleurs. Les riches râlent sur leurs impôts et émigrent à Bruxelles, nouvelle zone franche de la France très, très bourgeoise, pendant que les smicards essayent de comprendre la dure loi du capitalisme, qui fait que des licenciements, en général, font monter le cours des actions en Bourse… Les intellectuels s’interrogent sur le déclin de la France. Une belle affaire, d’ailleurs, que ce déclin, il vend bien en librairie et à la télévision…
Pendant ce temps, le vieux président s’apprête à vivre une longue fin de règne de deux ans. Il n’a plus rien à prouver, il a perdu toutes les batailles ou presque, il ne peut que survivre. Dans son camp, ambiance remarquable. Les héritiers se déchirent. Le premier d’entre eux parle de « rupture », bien que lui-même soit là, dans les allées du pouvoir, depuis déjà deux bonnes décennie. L’autre, presque au sommet de l’Etat, carrièriste de carrière, n’a jamais été élu, mais il fait de beaux livres (et de belles phrases).
Dans le camp d’en face, celui d’une alternative théoriquement possible, la situation est enthousiasmante. Chez les socialistes, on n’est d’accord sur rien. On ne sait plus très bien s’ils sont partisans de l’immobilisme, du changement, de la marche en avant ou de la marche en arrière, ou de tout en même temps. Ce qui est sûr, c’est que dans un bel élan, tous les chefs veulent être chef, et que, eux aussi, ils sont tous là depuis un bail.
Tout cela n’est pas bien grave, puisque de nombreux Français ne croient plus aux institutions, aux médias, à l’administration, aux partis de gouvernements. Vingt pour cent d’entre eux préfèrent la voie des extrêmes, de gauche ou de droite. Et la grande majorité des autres estiment que le pays est ingouvernable, ce qui n’est pas plus mal. Pas de décisions, donc pas de sacrifices…
On pourrait sonner le tocsin. Mais, il y a un véritable génie français. Malgré l’immobilisme, et l’égoïsme, la France fonctionne cahin-caha, elle innove encore un peu, elle travaille (plus que beaucoup d’autres pays européens, c’est dans les statistiques), elle investit (un miracle, compte tenu de la fiscalité). Et on y vit plutôt mieux qu’ailleurs.
Voilà, le petit miracle : dans une étonnante alchimie, la France se déglingue tout en se tenant debout.
Absences
Pas de post original depuis plus d’une semaine…
Non, non. Je n’ai pas abandonné le blog.
J’ai même une pile de sujets en retard, des coupures de presse partout, des prints d’Internet, sur Bush qui voulait bombarder El Jazeera (bel exercice de démocratie), sur le procès de Saddam (bel exercice de justice) sur les délires anti-jeunes, anti-blacks, anti-arabes d’Alain Finkelkraut ou d’Hélène Carrère d’Encausse (bel exercice de probité intellectuelle).
On aurait pu parler aussi des députés français qui veulent faire condamner des rappeurs français pour incitation à la haine anti-française…
Sur le fait que l’Internet à dix ans. (Les résidents français se rappelleront de la préhistoire, l’incroyable et inusable Minitel).
Sur Ronaldinho, qui j’espère, tout à l’heure, sera ballon d’or France Football.
Sur le phénoménalement sexy calendrier Pirelli. Les lecteurs trouveront les photos les moins hot (censure…) dans le prochain AM.
Sur le rapport consternant concernant les violences domestiques. En France, une femme meurt tous les quatre jours suite à des coups et blessures portés dans le cadre domestique ou de la vie conjugale. C’est énorme.
Sachez aussi qu’un homme meurt tous les dix jours pour les mêmes raisons…
J’aurais pu développer tous ces thèmes.
Mais voilà, je suis débordé, en bouclage du numéro double d’AM.
Plus deux ou trois autres dossiers (lourds) on the side.
Plus une petite flemme/saturation d’écriture qui s’est installée.
Plus le fait que la température parisienne est passée en dessous de zéro.
Que la grisaille froide ne stimule pas beaucoup mon imagination
(contrairement aux plages des caraïbes…).
J’ai encore un sujet à relire et l’édito du numéro à écrire.
Et, promis, je reviens sur le blog.
Les femmes au pouvoir
À propos de l’élection d’Helen Johnson Sirleaf à la présidence du Liberia (sur laquelle j’espère revenir bientôt).
Madame Sirleaf est donc la première chef d’Etat de l’histoire du continent africain.
Elles ne sont que quatre femmes chefs d’Etat dans le monde :
Ellen Johnson Sirleaf, donc, présidente élue du Liberia.
Tarja Halonen, présidente de la Finlande.
Gloria Arroyo, présidente des Philippines.
Vaira Vike-Freiberga, présidente de la Lettonie.
On doit ajouter les trois chefs de l’exécutif dont les pouvoirs constitutionnels sont plus importants que ceux du chef de l’état :
Angela Merkel, nouvelle chancelière allemande.
Helen Clark, Premier ministre de Nouvelle-Zélande.
Khaleda Zia, Premier ministre du Bengladesh.
Auxquelles on peut ajouter Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat américain, ce qui est loin d’être une position négligeable (mais elle n’a pas été élue).
On peut aussi ajouter le cas un peu particulier de Michelle Jean, gouverneur général du Canada. Une fonction honorifique, héritée de l’Histoire, puisque le gouverneur représente la reine d’Angleterre, « chef d’Etat » officiel du pays. À noter tout de même que Michelle Jean est noire, originaire d’Haïti.
Donc, sauf erreur ou oubli de ma part, sur près de 200 pays dans le monde, on compte moins de dix femmes chefs de l’Etat ou chef de l’exécutif.
S’il manque quelqu’un, n’hésitez pas à compléter la liste. Elle en a vraiment besoin….
NB : Par ailleurs, si ma rapide recherche n’est pas fausse, l’Afrique ne compte qu’un seul Premier ministre femme, Luisa Dias Diogo, au Mozambique. Pas brillant, non plus…
Donc, la Tunisie (et le SMSI)
J’ai pris un peu de temps pour écrire sur ce sujet.
Comme beaucoup d’entre vous le savent, je suis à moitié tunisien et j’essaye, le plus souvent possible, de ne pas réagir à chaud sur mon pays, de laisser les choses filtrer en moi avant d’exprimer une position.
Sur la question de la démocratie et des droits de l’homme en Tunisie, ma position est connue.
Personne de réaliste ne demande à la Tunisie de devenir la Suède ou le Danemark. Nous n’en sommes pas là. La Tunisie est un petit pays, à l’économie encore fragile, aux équilibres complexes, un pays en développement, avec toutes les contraintes que cela suppose. Un pays aussi avec une tradition d’autoritarisme ancienne et bien ancrée. Cette tradition d’autoritarisme n’est pas que politique. Vous la retrouverez à l’école, dans l’administration, dans l’entreprise, dans le milieu associatif…
Par contre, la Tunisie a suffisamment évolué pour prendre, enfin, la décision stratégique de se développer politiquement, de se démocratiser en profondeur. Il s’agit de dire, comme en Turquie : nous avons décidé de devenir en dix ou quinze ans une société démocratique, ouverte sur le monde. Les choses prendront du temps, il y aura des erreurs, des échecs, des crises, mais tous les jours, toutes les semaines, chaque année, nous évoluons vers cet objectif. Nous « posons des actes » comme l’on dit en Afrique.
Je parle de décision stratégique, parce que je ne pense pas que la Tunisie ait le choix. La Tunisie est au contact de l’Europe, dans son premier cercle d’influence, et c’est la seule voie raisonnable d’évolution. Par ailleurs, la mondialisation, la globalisation entraînent une exigence d’ouverture et d’information. Et les pays qui s’y refusent prendront un retard extrêmement préjudiciable sur le plan économique.
Cette évolution ne peut pas se faire sans une implication active de la société. Pas uniquement le pouvoir politique. Pas uniquement l’opposition réelle ou les militants des droits de l’homme. Mais le coeur du pays, les classes moyennes, les entrepreneurs, les intellectuels, les journalistes, les étudiants. Il faut que les Tunisiens formulent une volonté cohérente de changement pour que les choses changent petit à petit.
Je crois que tout cela est faisable. En dehors de la tradition autoritaire, la Tunisie peut aussi se targuer d’une tradition réformiste qui remonte au XIXe siècle. C’est le premier pays arabo-musulman à s’être doté d’une Constitution, écrite en 1861. C’est le premier pays arabe à avoir profondément modifié le statut de la femme. C’est le premier pays arabe à avoir massivement investi dans l’éducation…
Dans ce contexte, que le SMSI (Sommet mondial sur la société de l’information) se tienne en Tunisie est une très bonne chose. Cette manifestation, par son ampleur, par le débat qu’elle a suscité, en interne et en externe, aura un impact profond sur la Tunisie et les Tunisiens. Avec le SMSI, les Tunisiens sont entrés de plain-pied dans la société globale et dans la société de l’information. Tout cela aura forcément des conséquences sur les mentalités.
Un monde sans femmes ?
Pour beaucoup de chercheurs, d’analystes, les données démographiques permettent de lire, de prévoir en quelque sorte les évolutions de la société humaine. Elles permettent aussi d’expliquer en plus ou moins grande partie les conflits (comme le problème israélo-palestinien, ou les guerres liées aux ressources qui secouent régulièrement l’Afrique noire…)
Donc, pour alimenter votre curiosité, voici quelques infos démographiques, attrapées au vol dans une interview publiée par Le Monde, de Jean Claude Chesnais, directeur de recherche à l’Institut national des études démographiques (INED).
La planète comptait 1,6 milliard d’habitants en 1900 et 6,5 milliards en 2005. Ce chiffre atteindra 8 milliards en 2025 et 9 milliards en 2050… Les pays développés représentent 19% de la population mondiale. Ce sera 16% en 2025 et 13% en 2050.
Pour vous faire une idée des conséquences, imaginez notre planète avec, disons, un peu plus de 7 milliards de gens pauvres…
Pour vous faire une idée, imaginez un Pakistan peuplé de plus de 230 millions d’habitants en 2025…
Toujours en 2025, imaginez un pays comme le Japon, où les octogénaires représenteront la classe de population la plus importante ! Et un pays comme les Etats-Unis, toujours relativement jeune, mais différent, grâce à la forte immigration latino et la révolution conservatrice des moeurs (moins d’avortements, moins de contraception…).
Sachez aussi que les lignes de l’émigration vont bouger et que demain le problème affectera directement les pays du sud, comme le Mexique, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, la Turquie… En 2025, une majorité de migrant venus d’Afrique sub-saharienne tentera de s’installer en Afrique du Nord.
Enfin, sachez qu’en 2025, il pourrait manquer près de 200 millions de femmes sur terre pour maintenir la parité des sexes. Les pratiques de « sélection » illégale et d’avortements massifs liées aux croyances religieuses ou culturelles (en Inde, en Chine, en Corée, en Afrique sub-saharienne, dans le monde arabe…) sont à l’origine de cette évolution désastreuse.
Un monde sans femmes, un monde de fous…
Les banlieues d’un extrême à l’autre
Dans l’affaire des banlieues, on passe pratiquement d’un extrême à l’autre.
Premier extrême : le discours bobo de gauche.
Il n’y a pas de casseurs, pas de voyous, que des victimes d’un système inégalitaire, ségrégationniste, raciste. Tout est axé sur le malaise de la société et sur l’échec évidemment absolu du modèle intégrationniste français.
Puis, à l’inverse, un discours de droite pure et dure, que l’on entend beaucoup en ce moment, dans les milieux bien pensants.
Il n’y a pas de malaise, il n’y a pas de problème d’intégration, il n’y a pas de cités, d’ailleurs, ou presque. Il n’y a que des voyous, des casseurs, des gosses qui ne font pas assez pour s’en sortir. D’ailleurs, ces casseurs sont à peine français. Des Africains en gros, des Arabes, tous des immigrés…
Et, au milieu, un gouvernement qui schématise, caricature, qui se tourne vers des lois d’exceptions, qui datent, tout de même, de la guerre d’Algérie (!), des textes pratiquement liberticides pour résoudre le problème.
Je ne suis pas un expert, mais disons qu’avec un peu de bon sens, moins d’idéologie, on peut arriver aux conclusions suivantes :
Un, les casseurs sont des casseurs, les voyous sont des voyous, les dealers sont des dealers, mettre le feu à une école, à un bus, à des voitures, matraquer à coups de poing un vieux monsieur sur le pas de sa porte et le tuer, tout cela est inexcusable, inadmissible. Il y a des moyens en démocratie de se faire entendre sans recourir à la violence aveugle.
Deux, ces casseurs ne viennent pas de nulle part. Ils viennent de cités sordides, symboles de la faillite de trente ans de politique de la ville, de la faillite des gouvernements successifs sur le terrain de l’intégration et de la lutte contre les discriminations. Oui, ceux qui sont venus dans les années soixante travailler à l’usine, sont resté confinés dans ces ghettos. Oui, les forces de l’ordre qui opèrent dans ces quartiers peuvent être animées par des préjudices raciaux et avoir la main lourde. Oui, la disparition des polices de proximité à été une catastrophe. Oui, s’appeler Mouloud, Mohamed ou Babacar, c’est le plus souvent se trouver dans une citoyenneté de seconde zone. Des « Rebeus » et des « Nègres » avec une carte d’identité tricolore…
Trois, je ne vois pas comment la France pourrait faire l’impasse sur un débat national concernant son modèle d’intégration, tout aussi essoufflé que le modèle économique et social. Pourquoi continuer à nous bassiner avec la théorie de la République unitaire, où tout le monde est bleu, blanc, rouge, sans couleur, sans origine, sans religion ? Pourquoi ne pas parler franchement de la question de la discrimination positive ? pourquoi ne pas parler de la place du religieux dans la République laïque? Où sont les députés, les sénateurs, les maires, les policiers, les ministres, les préfets…, issus de l’émigration, produits de ce fameux modèle d’intégration… ?
Quatre, malgré ces difficultés, tout n’est pas foutu. Beaucoup d’enfants de l’émigration ont fait leur chemin dans la vie. Ils se sont installés dans la société française, en partagent les valeurs. Ils ne sont ni révolutionnaires ni islamistes. Ils croient en la démocratie et la laïcité. Mais que d’efforts, que de chance, que d’énergie, pour s’en sortir. Ce sont les plus intelligents, les plus malins, les plus doués, les moins pauvres, les plus chanceux qui sont partis, qui ont quitté la cité. Avec un résultat évidemment pervers. La cité s’est appauvrie, s’est ghettoïsé, et ceux qui sont restés sont les plus démunis ou les plus réfractaires.
Une question, enfin, pour finir : une des villes théoriquement les plus explosives de France est restée relativement calme pendant les émeutes. Il s’agit de Marseille. Dans cette ville, les communautés émigrées sont nombreuses, anciennes. Des juifs, des musulmans, des Blacks, des Arméniens, des Turcs, etc., etc. Des Français de souche vivent côte à côte sans trop de difficultés. Malgré les différences et les problèmes, ils se sentent, paraît-il, fondus dans une même identité.
Arafat, un an plus tard
Arafat est mort, il y a un an.
Sa disparition a été suivie par un véritable procès en « démystification », de la part la grande presse occidentale, des Israéliens, des Américains, mais aussi de certains Palestiniens. Arafat, celui qui a bloqué la paix, Arafat, l’intransigeant à l’origine de l’échec de Taba, Arafat, le chef corrompu, le patron d’une administration de voyous, Arafat, quasiment à l’origine de l’échec des Palestiniens. Arafat, un homme d’un autre temps, d’une autre époque, qui s’est mis sur le chemin de l’Histoire, qui a pactisé avec le terrorisme, qui a soutenu par son silence les attentats contre les civils…
Un an après sa disparition, les choses ne vont pas mieux, c’est le moins que l’on puisse dire. Le processus de paix est toujours au point mort. La disparition du Vieux n’a pas atténué l’intransigeance du Premier ministre Sharon et de ses amis. Et le peuple palestinien, coupé en deux par le mur, exclu de Jérusalem, «libéré » à Gaza, ou « enfermé » en Cisjordanie ne vit pas mieux aujourd’hui qu’hier…
Cette relecture de la vie d’Arafat n’est pas entièrement fausse, ni inutile. Mais si Arafat avait été l’obstacle principal sur la route de la paix, les choses, un an après, auraient dû aller beaucoup mieux.
On peut discuter de ses politiques, on peut critiquer le bilan, mais l’on doit reconnaître à cet homme d’avoir su incarner le rêve palestinien, on peut lui reconnaître sa persévérance, sa ténacité, et son courage.
La France du ghetto
En avant première pour les bloggeurs (par rapport à l’édition papier de JAI qui sort lundi), mon édito sur la situation des banlieues en France:
Donc, les banlieues parisiennes flambent depuis quelques jours. Impression surréaliste. Je suis dans une grande capitale, ville de culture, de grande bourgeoisie, de monuments splendides. Et à quelques kilomètres de mon bureau, les nuits virent à la bataille rangée, entre « jeunes » semi-délinquants et forces de l’ordre. On brûle, on casse, on détruit… Clichy, Aulnay, Sevran, tous ces bleds perdus qui ne sont qu’à quelques minutes des Champs-Élysées pourraient être sur une autre planète… Au-delà du périphérique, c’est terra incognita, le monde des cités…
Les banlieues sombrent dans le chaos, et le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, tente désespérément de tenir le langage de l’ordre et de la sévérité. La méthode « grande gueule » s’est avérée désastreuse. Un événement dramatique, mais limité, la mort plus ou moins accidentelle de deux jeunes poursuivis par la police, s’est transformée en vagues d’émeutes urbaines. « Sarko » a voulu faire trembler le caïd de banlieue, en brandissant la menace du « karcher » et de la « tolérance zéro », mais les caïds, ils s’en foutent. Leurs vies n’ont ni avenir ni lendemain. Ils ont la haine et ce ne sont pas les rodomontades d’un ministre médiatique qui vont les effrayer.
Il y a quelque chose de pathétique dans ce capharnaüm. On se bat à Clichy et le gouvernement sombre dans la cacophonie. Villepin contre Sarko, contre Azouz Begag, contre les députés UMP. Chirac est devenu muet. La gauche se déchaîne, mais que faisait-elle, cette gauche, dans les banlieues, quand elle gouvernait ? Les éditorialistes s’indignent, mais lequel d’entre eux, lequel d’entre nous, a mis un pied dans ces quartiers pourris où même la police hésite à entrer… ?
Allez, vous dit-on, pour simplifier, c’est une histoire de « jeunes », et tout le problème, c’est de savoir s’il faut taper « fort » ou taper « soft ». Allez, vous dit-on, tout cela, c’est à cause des cellules islamistes qui manipulent des pauvres types violents et perdus… Quelle magnifique explication ! Bien sûr, il y a des voyous, des dealers, de la racaille, comme partout. Bien sûr, les islamistes radicaux prospèrent sur ce terreau. Mais on pourrait tous les mettre en taule que cela ne changerait pas grand-chose. Derrière l’émeute, il y a, avant tout, un scandale français, celui qui a permis à ces cités-misère de proliférer dans l’indifférence générale. Il y a l’histoire d’une double aliénation, l’aliénation raciale et l’aliénation économique, que la société française a tolérée. Il y a l’histoire d’un gosse à qui l’on dit en permanence : « Tu es né français, basané, noir, arabe, tu as le droit de rester dans ta cité, là ou tes parents sont venus et vont mourir, tu as le droit de t’intégrer uniquement si tu la boucles. N’oublie jamais, tu es un citoyen de seconde zone. »
Par pudeur, par manque de courage, nous appelons ces endroits au-delà du périphérique des « cités ». La vérité, c’est que ces cités sont devenues des « ghettos », des vrais, à l’américaine, des espaces enfermés, en rupture totale avec le monde qui les entoure.
Un film à part, mexicain, stupéfiant
J’ai vu un film assez stupéfiant. Stupéfiant dans le sens, ou en sortant, j’étais stupéfait, incapable de savoir si j’avais aimé ou détesté. Les deux probablement. J’ai appelé une amie, pour lui en parler, parce que franchement, je ne savais plus trop ou j’en étais.
Le film s’appelle « Bataille dans le ciel », Batalla en el cielo, en espagnol.
C’est un film mexicain, réalisé par un jeune homme de 34 ans, Carlos Reygadas, coqueluche du nouveau cinéma latino. Le film a fait un demi-scandale au dernier festival de Cannes (voir raison ci-dessous…). Et il a été encensé, au sens propre, par la plupart des grands journaux européens : « rarement vu quelque chose d’aussi tranchant depuis Un chien Andalou de Luis Bunuel pour reprendre Le Monde…
J’ai appris un jour, grâce à un grand producteur, qu’un projet de film doit tenir dans un « pitch », un résumé en deux lignes qui commencent par : c’est l’histoire de…
J’ai essayé de faire « l’histoire de » avec Bataille dans le ciel.
Bataille dans le ciel, c’est l’histoire d’un homme quelconque et laid qui implose lentement et violemment sous le poids de la culpabilité.
C’est l’histoire d’un couple difforme, dépassé qui entre banalement en criminalité, comme par une sorte de désespoir tranquille et assumé.
C’est une histoire sur la laideur, le cul et le droit au plaisir.
C’est l’histoire ensanglantée d’une jeune fille de famille, au si jolie visage, et pourtant étrangement pute et perverse.
C’est l’histoire de Mexico, une ville énorme, chaotique, déstructurée, aux prises avec les forces contradictoires de Dieu, de la violence, du jeu et du sexe.
C’est l’histoire d’un film où tout commence et tout fini par une même scène, crue, dérangeante, perturbante, celle d’une vraie fellation, pourtant ni érotique, ni pornographique.
C’est une histoire de cinéma.
Et la force du vrai cinéma, d’un film fort, c’est peut-être qu’il n’entre pas dans un « pitch », dans un résumé.
Halte au feu !
Un petit post rapide pour vous dire que le comité de lecture / censure composé de moi et de moi-même a décidé de mettre fin à la guéguerre tuniso-marocaine qui agite le blog depuis quelques jours (tout ça à partir d’un petit papier foot…).
Donc, tous les futurs commentaires sur le sujet ne monteront pas sur le blog.
Mon opinion étant que ni les uns et les autres, compte tenu de l’état de nos sociétés, ne peuvent se permettre de donner des leçons.
Et que l’idéal, évidemment, serait que les pays du Maghreb, compte tenu de leurs faiblesses mutuelles et respectives, se soutiennent et s’entraident pour se donner une chance d’exister vraiment dans le monde de demain.
Mais ça, évidemment…
