Faites vos voeux.
On s’approche tout doucement de la fin de l’année.
Je serais bien allé à la mer, sur une île tropicale, au bord d’un lagon, bleu profond. J’avais envie de soleil, de chaleur, d’eau sur le corps, de jolies filles qui se baignent, de rythmes salsa, de nuits sans fin et plus ou moins légèrement enivrées.
Mais je ne me suis pas organisé. Comme d’habitude.
Possibilité aussi d’aller au ski. J’ai deux très bonnes copines dans une station. Brune sexy, blonde sexy, la neige, les raclettes, un peu de ski (pas trop, je suis pas un fan…). J’ai fait la liste des hôtels en long en large et en travers, tout est pris.
Commentaire d’un pro : ça fait au moins dix ans que Noël n’a pas été aussi demandé…
Donc, Paris, fin décembre.
Il fait froid, il neige par intermittence, le plafond est très bas. L’horizon un peu bouché. On se sent comme suspendu, en attente, comme dans une transition. On travaille peu, d’ailleurs, les bureaux sont fermés pour travaux. C’est sympa, les travaux à cette période. Ca donne l’impression d’un nouveau commencement.
L’année 2005 nous quitte (année de m…, tsunami, Katrina, Irak, GW toujours à la Maison Blanche…), on attend la prochaine, on espère, on suppute, on réfléchit sans trop se prendre la tête, on imagine l’avenir, on essaye de le dessiner.
On cherche la bonne fête pour le 31. Avec les bons potes. Ceux qui comptent et ceux qui sont là.
Et on prépare ses voeux.
Je vous donne les miens.
Je souhaite à tous, en particulier à tous ceux que j’aime, d’échapper à la maladie, ou de s’en sortir, ou de ne pas croiser son chemin.
Je souhaite à Am de grandir, d’être un meilleur magazine, de prospérer, et d’être à l’image de la génération qu’il représente.
Je souhaite au monde un événement positif majeur, quelque chose qui nous sorte de cette torpeur négative, qui nous redonne un sens de l’espoir, de la marche en avant. Le début de la paix en Palestine, par exemple. Ou une percée médicale révolutionnaire, sur le cancer ou le sida ou le paludisme…
Voilà, j’ai fait mes voeux.
Faites les vôtres. Laissez-vous aller. Imaginez. Postez-les sur ce blog,
pour que tous les lecteurs les partagent.
Le commerce selon Enstein
Pour ceux qui ne l’on pas lu, voici un texte paru dans JAI la semaine dernière (et repéré par le bloglecteur afrpress). Un édito (écrit lors du sommet de l’OMC à Honk Kong), à propos du commerce équitable, mondial et libéral…
Donc:
Le commerce selon Einstein…
Je fais un petit détour (mental) par Honk Kong et le sommet de l’OMC (organisation mondiale du commerce). Tout cela a l’air d’une affaire majeure. Donc je lis les journaux, j’essaye de comprendre, de m’y retrouver dans la jungle du langage : cycle de Doha, libéralisation, subventions, le G8, le G14… un vrai maquis. Une confusion phénoménale apparente qui cache, en réalité, une discussion de marchands de tapis, de boutiquiers planétaires. Voilà des ministres en costumes trois pièces qui sont prêts à se battre pour préserver des acquis ou des quotas. Voilà des pauvres qui semblent bien décidés à ne pas se laisser définitivement tondre la laine sur le dos. Et voilà des riches qui font semblant d’écouter, qui paraissent s’intéresser au progrès des autres, mais qui, au fond, s’arc-boutent sur leurs privilèges.
En psychanalyse, on appelle cela « la pensée magique », c’est-à-dire faire de liens de cause à effets là ou il n’y en a absolument pas. La pensée magique consiste à croire possible un système équilibré où cohabitent des nations surpuissantes et riches (disons l’Union européenne, le Japon et les Etats-Unis), des nations émergentes prêtes à tout pour élargir leur place au soleil (comme le Brésil, l’Inde, la Russie, la Chine…) et des pays pauvres dont le seul espoir est de ne pas mourir tout de suite.
La pensée magique, c’est de nous faire croire, justement, que le Brésil ou la Chine sont dans la même situation que le Mali ou le Burkina. La Chine et le Brésil sont des acteurs majeurs, des concurrents directs du monde riche. Et aussi du monde pauvre. Ils s’en fichent du paysan sahélien, ils jouent solo…
La pensé magique consiste à croire qu’il est possible de demander aux pays les plus fragiles, les plus pauvres, les plus démunis, de faire le saut de l’ange au-dessus d’une piscine vide. C’est-à-dire d’ouvrir leurs marchés aux produits des pays riches au risque de liquider le peu d’industrie naissante dont ils disposent. D’accepter sans broncher les subventions agricoles qui engraissent les grands producteurs occidentaux et qui torpillent les prix du coton, du lait, du sucre. d’accepter dans le même temps une réduction des flux de l’aide.
La pensée magique, c’est de nous faire croire que le marché peut tout résoudre. Imaginez une seconde un marché agricole ouvert, sans régulations. Imaginez les profits des quelques grands propriétaires fonciers (au nord comme au sud). En Europe, et aux États-Unis, la moitié des agriculteurs ont déjà été « écrémés » et « recyclés ». La grande majorité de ceux qui restent vivent avec un tout petit mieux que le SMIC. imaginez enfin le sort des trois milliards de paysans pauvres qui peuplent notre planète. Imaginez le chaos qui s’ensuivrait…
Le commerce et le développement, c’est comme le climat. Il faut changer de système, laisser tomber cette fiction que le marché, le capitalisme, règlent tous les problèmes du monde. Il faut réintroduire un peu d’ordre et de stratégie dans les affaires du monde. Peut-être se poser la question de l’intérêt commun, avant que l’on soit submergé par des jacqueries mondiales.
J’ai lu, quelque part, une petite phrase d’Alfred Einstein qui disait, de mémoire : « Il n’y a qu’un esprit fou qui croit pouvoir arriver à un résultat différent, tout en utilisant encore et toujours les mêmes méthodes… »
From Ouagadougou
Non, je n’ai pas la flemme.
Non, je ne délaisse pas le blog. J’ai juste une fin d’année compliquée et débordée. Donc, plus de mal à écrire que d’habitude.
Ecrire suppose un tout petit peu de disponibilité mentale…
J’ai beaucoup voyagé aussi.
D’ailleurs, je vous écris d’assez loin, plus précisément du petit business club de l’hôtel Silmandé à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, république sahélienne et africaine.
Pour ceux qui ne le sauraient pas encore Burkina veut dire quelque chose qui s’approche de la notion d’hommes intègres et Faso est un mot qui inclut le concept de nation, de communauté, de république… L’ancien nom de Haute Volta, colonial, est mort pendant la révolution, en 1984.
J’aime ce pays. C’est pauvre, vraiment pauvre, le climat est rude, chaud, écrasant, la nature souvent hostile, mais les gens sont étonnants. Ils bossent, ils y croient, ils se battent, avec les moyens du bord, mais ils se battent…
Des nombreux pays d’Afrique ou je voyage régulièrement, le Burkina est presque le seul où, depuis dix ans, je vois du mieux, de la croissance, du progrès et non pas du recul. C’est l’un des rares pays de la zone francophone ou je vois des nouvelles constructions, des projets, de l’ambition, malgré la faiblesse des moyens.
C’est d’ailleurs désespérant. Malgré les efforts continus du Burkina depuis près de quinze ans, malgré la croissance, les réformes structurelles, malgré les projets dans l’éducation, la discipline de gestion (et la démocratisation du régime), malgré aussi la privatisation et la libéralisation de l’économie, la pauvreté ne recule pas ou ne recule que très lentement, trop lentement. La bourgeoisie s’est enrichie, une toute petite classe moyenne émerge, mais la grande majorité des Burkinabè reste engluée dans le cercle infernal de la misère.
Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer les taux de croissance du pays avec l’augmentation du revenu par habitant (quasi stagnant) et l’évolution des indicateurs sociaux (très faible).
Conclusion : les pays très pauvres peuvent être d’une vertu économique impeccable, cela ne suffit pas pour sortir la tête de l’eau. Il faut absolument un appui financier externe, constant, important pour donner un véritable coup d’accélérateur au développement. Pour le moment, l’honnêteté des pays les plus sérieux conduit à une forme de rationalisation de la misère.
Pour sortir du cercle vicieux, il faut une stratégie mondiale de l’éradication de la grande pauvreté, financée par tous et en premier lieu par les grands pays riches. Et comme un impôt…
La première vie et la vraie vie
En feuilletant Vogue (oui, ca m’arrive de lire le magazine suprême de la mode, c’est très bien fait, un moment de délicieuse superficialité chic…), je tombe sur une interview de Lauren Hutton.
Je ne cache pas que j’ai toujours été fantasmatiquement amoureux d’elle, et que j’aimerais l’emmener dîner dans un restaurant confortable et smart de Los Angeles. C’est une femme magnifique de 62 ans, lumineuse, séduisante, sensuelle, talentueuse. Elle a été mannequin, la star de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. elle a fait à l’époque et depuis, record toutes catégories, 27 fois la cover de Vogue US. Elle a été actrice, avec, en particulier, un rôle inoubliable dans American Gigolo.
Bref…
Dans l’interview, Hutton parle de son rapport à l’âge : « Avec un peu de chance, dit-elle, on sort de l’adolescence vers l’age de 40 ans… »
Elle a raison. On met un temps phénoménale à se détacher de l’agitation fébrile de la jeunesse. On met surtout un temps fou à se découvrir, à se comprendre, à se libérer des chaînes que la famille, le passé, les traditions, les secrets nous imposent. On met un temps fou à se débarrasser des faux désirs, des illusions. On met un temps fou, confronté à l’énigme du « qui suis-je, que fais-je ou vais-je », à maîtriser ces sensations vertigineuses de chaos, d’absence de sens, de vide. On met beaucoup de temps à devenir un peu soi-même, à se trouver vaguement, à trouver l’authenticité de ses désirs, de ses projets.
J’appelle ce long moment de confusion, de recherche, d’introspection, de tâtonnement, d’enthousiasmes souvent éphémères, d’échecs utiles et inutiles, parfois de souffrance et de douleur la « première vie ».
Lorsque l’on se trouve (un peu), que l’on se comprend (mieux), que l’on se libère (autant que possible) du regard des autres, peut commencer enfin la seconde vie, la vraie vie, celle qui nous appartient.
L’affaire n’est pas simple. Beaucoup de gens ne sortent jamais de leur « première vie », ils en restent prisonniers, ils passent sans s’en rendre compte à côté de leur existence.
Si un jour j’écris un roman, je veux dire le jour où j’arriverai à écrire mon premier roman, ce sera sûrement sur ce thème, celui du passage de la première vie à la seconde vie.
Le bon temps des colonies
Donc, nous voilà en pleine polémique. La colonie avait-elle du bon ?
En tous les cas, les députés UMP (le parti chiraquien en voie de sarkozysation rapide…) ont décidé pour tout le monde. Il faudra inscrire dans les livres que la colonisation a eu un « rôle positif ». Enseigner aux petits Gaulois d’aujourd’hui que leurs ancêtres ont bien eu raison d’aller éduquer les bamboulas…
Stupéfiant.
Un, tout le monde l’a dit, ce n’est pas au législateur de faire les livres d’histoire. Si la loi vous dicte votre manière de lire le passé, de le comprendre, de penser, vous n’êtes pas loin d’une forme de dictature.
Deux, le colon peut bien se permettre de parler d’expérience positive. Pour lui qui s’est approprié les terres et les richesses. Qui a dépossédé. Qui s’est servi. Qui s’est enrichi sur le dos des « bougnoules » et des « nègres ». Qui, eux, n’avaient pas leur mot à dire. On pourrait reparler des prisons de la coloniale et voir ce qu’elles avaient de « positif ». D’ailleurs, tout cela était tellement « positif » que les peuples qui ont bénéficié de ce formidable progrès se sont tous soulevés…
La colonisation est un acte de dépossession et d’acculturation. Ce fut une gigantesque opération de conquête économique et politique qui aura duré près de deux siècles. Comment la résumer dans un pathétique « côté positif » ? Elle a tracé des frontières artificielles et nourri des conflits futurs, elle était bâtie sur le mépris de l’autre, elle a contribué à formidablement enrichir les pays du nord, au moment de la révolution industrielle. Elle a provoqué la chute des oligarchies qui gouvernaient sur la misère et le sous-développement. Elle a provoqué l’émergence d’une nouvelle classe politique, l’émergence des « damnés de la terre », la conscientisation de l’opprimé. C’est vrai, la colonisation a eu un impact formidable sur l’histoire des peuples du sud. Mais la modernité du Tiers Monde est née dans la violence et le sang…
Je ne peux pas croire que ce débat arrive par hasard. Quelques semaines après la crise des banlieues, quelques semaines après le « karcher » et la « racaille ». Au moment où des intellectuels de néo-droite, comme Hélène Carrère d’Encausse ou Alain Finkielkraut, des ultras de la République franco-francaise, homogène, blanche, judéo-chrétienne, se permettent de ramener l’ensemble de ce malaise aux moeurs des Noirs (la polygamie, évidemment…) ou à la religion des Français de seconde génération (des musulmans, évidemment…).
Tout cela pour dire que le malaise d’une certaine France commence à peser lourd. Les nostalgiques du passé incapables d’affronter la modernité nous étouffent. On peut être fier d’être français, sans nous emmerder avec « la coloniale ». Je suis fier d’être français, en référence à Mendès France ou à de Gaulle, pas en référence aux généraux de la guerre d’Algérie.
Tout cela va finir enfin par plomber Nicholas Sarkozy. Il en fait trop dans sa conquête de la France franchouillarde, conservatrice, vaguement xénophobe. Je ne sais pas si les gens se rendent bien compte, mais le tout puissant ministre de l’intérieur a dû annuler un voyage officiel aux Antilles (françaises). Faire retraite, en quelque sorte. Il faut dire que les Gaulois du coin, certes colorés, lui avaient promis un accueil particulièrement musclé…
Pour l’ami Serge
Petite cérémonie au Père-Lachaise, un des cimetières les plus connus de Paris.
Une petite bande s’est réunie pour penser à un ami qui nous a quittés, il y a un peu plus d’un an, victime d’un sale cancer.
Serge Adda était plus qu’un ami, un ami, mais aussi un grand frère, ou un jeune oncle. On se connaissait depuis longtemps. J’ai essayé d’être là, le mieux possible, pendant le chemin violent qu’a été sa maladie.
Il fait gris sur Paris, il pleut, avec un vent froid. Des embouteillages un peu partout.
Le cimetière est immense, imposant. Des anonymes, innombrables, reposent ici. Dans des chapelles grises et froides, les noms gravés sur les chambranles. Famille unetelle, famille unetelle…. Il y a aussi beaucoup de célébrités trépassées au Père-Lachaise, donc pas mal de touristes, des gosses qui courent et qui jouent. Bref, de la vie dans cette cité mortuaire, sombre, organisée, froide.
Et aujourd’hui, il fait particulièrement moche.
Nous avons rendez-vous au columbarium, je crois que c’est comme cela que l’on appelle le bâtiment où reposent les cendres de ceux qui ont été incinérés. Comme des cases alignées, avec des noms, gravés dans les murs, sur deux ou trois étages…
Quelqu’un me parle de cimetières plus gais, plus en phase avec ce que fut la vie. Souvent ils sont au bord de la mer, comme celui de Sète, dans le sud de la France, ou celui de Sidi Bou Saïd, près Tunis,
On est là. On pense à Serge.
Je pose ma main sur la plaque, sur le mur, où son nom est gravé.
Et puis doucement, le ciel noir s’ouvre un peu, quelques minutes, sur quelques rayons de soleil. Un vrai petit soleil d’hiver qui traverse la couche de grisaille et de nuages, qui éclaire notre petit groupe…
Je vais rarement au cimetière. Mais c’est la deuxième fois que je vis cela, le soleil qui apparaît, furtif, un jour de vent et d’hiver, un jour où ma visite a un sens fort.
Et je me dis, en souriant, que tout cela ne peut pas être entièrement dû au hasard.
Allez, Serge, on t’embrasse et on pense à toi.
