Jours de canicule
Chaleur étouffante, écrabouillante, enveloppante, sur Paris. Ça fait trois semaines que cela dure. On fond, littéralement, comme le goudron. Les gens sont à fleur de peau.
Un petit verre au Flore, mon bistrot fétiche de Saint-Germain, avec deux amies. On a parlé hommes-femmes, entre deux verres de blanc et de rosé. Éternelle incompréhension des sexes, éternelle attirance des sexes…
En rentrant, dans ma voiture climatisée, le seul endroit où je suis bien depuis quinze jours, je regarde la ville, je regarde le décor.
Et je me dis que j’ai de la chance de vivre en France, en Europe. J’ai de la chance de vivre dans une région du monde (relativement) en paix, (relativement) démocratique, où je suis (relativement) protégé par un Etat de droit, où la santé et l’éducation sont des acquis, où je peux dire (presque) entièrement ce que je pense, où je suis (relativement) protégé de l’arbitraire, où je peux dire (presque) ce que je veux, écrire ce que je veux, lire ce que je veux. Dans un pays et un continent qui arrivent malgré tout à gérer les extrémismes.
Tout est relatif, les problèmes ne manquent pas, mais l’Europe est un continent à part dans ce monde chaotique, brutal, inégalitaire.
D’un autre côté, les Européens ont payé le prix fort pour obtenir cet état de relative sécurité. Des siècles de combats, l’absolutisme, puis le fascisme, le totalitarisme, deux guerres fratricides et destructrices en cinquante ans….
L’Europe a appris les valeurs de la paix et de la démocratie dans le sang. Elle connait le prix de la douleur et de la violence.
J’ai de la chance d’être là, en cet été de l’année 2006.
Sanglant Orient (2)
Je continue sur l’affaire libanaise.
Images consternantes d’abord, de ces grandes puissances veules, qui viennent ramasser leurs ressortissants à Beyrouth et qui laissent les Libanais seuls se faire ratatiner par les bombes. Je sais, on ne va pas laisser les Français, les Anglais, les Américains, et les autres Blancs mourir là-bas, mais le symbole est écoeurant. Quelque chose qui relève de l’abandon, de la non-assistance à personne en danger, de l’hypocrisie et de la lâcheté.
Difficile de croire que les plans d’attaque de l’armée israélienne ont été établis au fur et à mesure depuis la semaine dernière. De toute évidence, Tsahal agit en fonction d’une stratégie pré-établie depuis longtemps, avec des cibles identifiées.
L’idée est de détruire ou d’affaiblir considérablement et durablement le Hezbollah (et donc l’Iran et la Syrie), et aussi le Hamas.
L’idée est de rétablir un ordre régional en faveur de Tel-Aviv, et de réaffirmer par la violence de l’attaque le pouvoir de dissuasion de l’Etat hébreu. Ceux qui attaquent Israël le payent cher, très cher… Ce qui explique que l’on se prenne avec autant de férocité et de mépris aux civils libanais.
Cette stratégie ne mène nulle part. Israël montre sa force, mais sa force ne sert à rien. Stratégiquement, Israël est affaibli. Les grandes villes du pays, au nord du moins, sont devenues des cibles. Les Hezbollahis de demain sont déjà en train de s’entraîner. Les modérés du monde arabe en faveur d’une cohabitation pacifique avec Israël sont devenus minoritaires. La démographie joue contre l’Etat hébreu. Et demain, la technologie militaire, la miniaturisation, rendront obsolète peut-être le surarmement de Tsahal…
Israël ne pourra pas assurer sa présence dans la région par la force uniquement. Et en laissant toutes les plaies ouvertes. Le vrai défi pour Israël, le vrai chemin pour sa survie, son intégration, serait de s’engager sur la voie d’une paix juste et véritable avec les Palestiniens (et aussi d’une paix juste et véritable avec le Liban et la Syrie). C’est ce chemin uniquement qui coupera l’herbe sous les pieds aux extrémistes, aux islamistes, au « terrorisme » des uns ou à « la résistance » des autres.
Qui a intérêt à voir naître un Liban pacifié, modernisé, démocratique et multiconfessionnel ?
Certainement pas le Hezbollah.
Ni la Syrie.
Ni l’Iran
Ni Israël.
Et donc même pas les Etats-Unis
Et encore moins la grande majorité des régimes arabes tous en délicatesse avec la diversité religieuse et la démocratie.
Reste quelques pays européens comme la France, sans colonne vertébrale, sans influence et sans moyens.
Bref, le Liban est bombardable et corvéable à merci…
Dernière chose. Les Américains ont théorisé depuis longtemps la comptabilité entre islamisme et démocratie (compatibilité illusoire selon moi). Les Américains s’entendent avec les islamistes chiites d’Irak. Ils les ont poussés et soutenus aux élections et ils tentent de gouverner avec eux. Et les mêmes Américains refusent de discuter avec les islamistes chiite libanais du Hezbollah ou les islamistes sunnites du Hamas… ? Étrange.
La machine à fabriquer des islamistes
J’essaye de comprendre.
Mais franchement, j’ai du mal. Israël est en train de détruire le Liban dans une opération géante de punition et de terreur collective.
Et le monde entier reste les bras croisés, comme tétanisé…
Israël, disent les conservateurs « bushiens » et « post bushiens » a « le droit de se défendre ».
On est d’accord. Mais Israël a-t-il le droit de raser le Liban et la bande de Gaza ?
De tuer des civils par centaines ?
De bombarder au missiles des quartiers entiers d’habitations sous prétexte qu’ils abritent des résidences ou des immeubles du Hezbollah…
Et tout cela pour quel résultat ?
Les missiles du Hezbollah continuent de tomber sur le nord d’Israël. Malgré le déchaînement de Tsahal.
Les gamins des rues de Gaza continuent à tirer sur les soldats de l’Ètat hébreu, malgré le dynamitage de toutes les institutions palestiniennes.
Qui peut croire une seule seconde que le Hezbollah va être rayé de la carte. Tout comme le Hamas, d’ailleurs ? Chaque bombe qui tombe sur le Liban, qui tombe sur Gaza, provoque des cohortes de volontaires pour les deux mouvements radicaux. En Palestine, au Liban et ailleurs.
Ils sont rétrogrades, ils sont arriérés, mais ils sont perçus par les opinions publiques, de Casablanca à Karachi, comme les seuls à se battre, à être debout, à refuser l’humiliation.
Voilà où nous en sommes depuis l’avènement de la guerre contre le terrorisme.
Chaque chef d’Etat arabe qui se tait, qui accepte ce délire, crée des islamistes.
Chaque geste de G.W. Bush au Moyen-Orient crée des islamistes.
Chaque action d’Israël au Moyen-Orient crée des islamistes.
Cinq ans de lutte contre l’axe du mal…
Les modérés palestiniens ont été humiliés et balayés.
La démocratie dans le monde arabe est au point mort.
L’Irak est à genou, s’enfonce dans une sanglante guerre civile.
L’Afghanistan n’existe pas.
Le Liban est à feu et à sang.
L’Iran s’arme à grande vitesse…
Les islamistes peuvent se réjouir. Ils n’ont pas fini de recruter.
Sanglant Orient
Quelques questions à propos de ce qui se passe, en ce moment, au Moyen-Orient.
Depuis plus de quarante ans, Israël applique une politique de vengeance militaire massive à chaque fois qu’il estime être en droit de le faire, et sans demander l’opinion, ni l’avis, ni l’autorisation de personne. Cette stratégie a-t-elle accentué la sécurité d’Israël, sa stabilité et son ancrage dans sa région ?
Visiblement non, bien au contraire. À quoi sert donc cette armée invincible, à quoi sert cette armada et cette stratégie si elle ne mène nulle part. ?
À quoi servent ces opérations punitives, ces bombardements, la destruction d’infrastructures civiles à Gaza, le blocus du Liban ? Ces méthodes n’ont jamais été efficaces par le passé (pour Israël), pourquoi le seraient-elles aujourd’hui ?
Pourquoi ces méthodes ont-elles un coût aussi élevé pour les populations civiles ?
Avec qui Israël veut-il faire la paix ? Avec les apparatchiks épuisés et humiliés de l’OLP ? Ou peut-être des Palestiniens suédois qui ne vivent ni à Gaza ni à Ramallah ? Comment faire une vraie paix sans, enfin, discuter avec ses vrais adversaires, ceux qui vous combattent ?
Qui gouverne en Israël ? Les représentants du peuple ? Les ministres, les députés, Ehud Olmert, Amir Peretz ? Ou alors les généraux de Tsahal, les chefs de l’armée, les patrons du renseignement et de l’espionnage ? Comment vit, évolue cette société israélienne, soumise à une pression sécuritaire énorme, à la militarisation de la vie civile, à l’enfermement derrière les murs ?
Ces questions, je ne suis pas le seul à me les poser. Une grande partie des élites israéliennes se les pose aussi. Il suffit d’aller voir régulièrement, sur l’Internet, le site d’un grand quotidien comme Haaretz pour s’en rendre compte.
On pourrait poser une question aux dirigeants arabes : où êtes-vous, où est votre indignation, votre voix, pendant que l’on bombarde les Palestiniens et le Liban ? Où sont ces grands pays, l’Egypte, l’Arabie saoudite, la Libye, et d’autres, la Jordanie aussi, pour dire que trop, c’est trop ? Où est votre influence ? votre souveraineté ? Pourquoi ce silence humilié ?
Le dernier texte (sur le foot…)
Allez, promis, juré, ce sera le dernier texte consacré à la Coupe du monde, à Zizou, au coup de boule, au foot, et aux Italiens. Pour un bon moment.
Celui-là est destiné d’ailleurs au prochain numéro de JA. Mais comme d’habitude, vous en avez la primeur.
Donc voilà:
Ce fut tout de même une étrange finale de Coupe du monde.
Avec, évidemment, un coup de tête quasiment historique.
Zidane, la star, le roi, l’icône, grossièrement insulté par un arrière central italien à la réputation largement ternie, se retourne, marche posément trois pas vers le Materazi en question et lui assène un formidable coup de front qui atterrit sur sa poitrine…
Boum !
En pleine finale de Coupe du monde…
Devant un milliard de téléspectateurs…
Carton rouge.
Remarquable…
La France ne lui en veut pas, à Zinedine. Il faut comprendre, disent en choeur les Gaulois. C’est un « homme », le Zidane, un vrai, un bon gars des quartiers nord de Marseille. Il sait répondre. J’entends un dramaturge comparer notre héros malheureux au personnage de Iago dans Othello. Le Premier ministre et le président viennent au secours du meilleur joueur français des vingt dernières années. Même Abdelaziz Bouteflika, le président algérien que l’on a connu récemment bien véhément à l’égard des enfants du pays partis s’abriter sous d’autres passeports, y va de son couplet viril.
Triomphe du machisme oriental : Ah, les Arabes, c’est bien connu, faut pas jouer avec leur honneur, l’honneur de leur mère, de leur soeur et de je ne sais quoi d’autres…
L’affaire progressivement se transforme en question philosophique mondiale.
Coupable ou non coupable ?
Normal ou pas normal ?
Les linguistes, les psychanalystes, les juristes, les journaux, la télé, la FIFA, tout le monde s’y met. Zizou passe à la télé, s’explique. Pendant que les trains explosent à Bombay, que Gaza et le Sud-Liban s’embrasent, que l’Irak implose…
On croit rêver, tout de même.
Au fond, on parle d’un coup de boule lors d’un match de foot.
Tout cela me rappelle, je l’ai dit dans mon blog il n’y a pas longtemps, la fameuse maxime qui gouvernait la politique de la Rome antique : du pain et des jeux, « panem et circensem », pour que les foules se tiennent tranquilles, qu’elles oublient ce qui est vraiment important.
Ceci étant dit, deux remarques tout de même.
Désolé Zizou, et c’est un admirateur qui s’exprime. L’erreur est humaine, et c’est pour cela que je vous le dis franchement. À ce moment-là, au moment du coup de boule hormoné, vous avez tout faux. Faux de vous laisser aller à la violence contre un imbécile, faux de ne plus distinguer l’accessoire du principal, faux d’entraîner l’équipe que vous avez tant voulu sauver, de l’entraîner dans l’impasse et bientôt l’échec.
Désolé, mes amis italiens, je comprends votre joie, gagner la Coupe du monde ce n’est pas une petite affaire. Mais tout de même, les tifosis, un peu de retenue au moment où votre football s’enfonce dans un méga scandale de matchs truqués, arrangés, de dirigeants et d’arbitres véreux, de clubs tout aussi prestigieux que pourris…
Voilà, le grand match en mondovision, le show planétaire est terminé.
Le héros s’est auto-détruit. Les vainqueurs, délirants de fierté, s’apprêtent à affronter la justice. Et le reste du monde, chaotique et violent, vaque à ses affaires.
Jour de match
Chambre d’hôtel à Tunis, au bord de la mer.
Le bleu de l’eau qui se confond avec le bleu du ciel.
On pourrait se laisser aller complètement à cette douceur.
Non.
Ce soir, finale de la Coupe du monde de football.
Les télévisions du monde entier ne parlent que de cela. Même CNN, pourtant très américaine. Le reste, l’Irak qui sombre dans la guerre civile, l’avion russe qui s’écrabouille à Irkoutsk, Gaza, tout cela est secondaire. Aujourd’hui, le monde a les yeux rivés sur Berlin, et un stade très historique, inauguré en 1913, mais fameux, puisque s’y disputèrent les jeux Olympiques en 1936. C’est dans ce stade qu’Hitler doit endurer les victoires du sprinter noir américain Jesse Owens, et la faillite des sprinters aryens de la grande Allemagne. Aujourd’hui, ce stade symbolise une nouvelle Allemagne, réunifiée, démocratique, apaisée, au coeur de l’Europe, une Allemagne qui se découvre jeune, festive, accueillante…
Je zappe la télé, je regarde.
Zidane, la finale, la revanche de l’Euro 2000, les Italiens, des milliers de journalistes, des caméras, le monde qui semble s’arrêter. Tout cela, tout de même, pour un match de foot…
Ce qui compte aujourd’hui, c’est le jeu, le show, le spectacle télévisuel planétaire qui va toucher prés d’un milliard de téléspectateurs. Je me rappelle de ce que l’on disait à Rome, à l’époque antique, « panem e circensem », du pain et des jeux, pour que le peuple s’amuse, pour que le peuple oublie…
Bon.
Ce moment de relativisme étant passé…
La tension finit par me prendre.
J’espère bien que la France va rétamer les Italiens, et gagner sa deuxième Coupe du monde.
Mettre une seconde étoile sur le maillot.
D’abord, parce que Zizou Zidane mérite cette apothéose, mérite d’entrer dans l’Histoire par une très grande porte, mérite, allons-y, d’être un peu plus que Pelé.
Ensuite, parce que cette équipe porte, presque malgré elle, les valeurs d’une France en voie de disparition ou d’une France qui n’a jamais existé, d’une France de rêve : une France multi-ethnique, une France black-blanc-beur, une France où les quartiers de la cité côtoie les arrondissements bourgeois, une France ambitieuse, qui y croit, qui se bat, qui gagne.
Enfin, parce que nous, habitants de la Gaule, nous avons besoin d’une grande fête, de ce petit coup de main du sport et du hasard, pour sortir de la déprime, du glauquisme, du défaitisme, pour passer un bel été…
Allez les Bleus !
Comme dit Zizou, notre footballeur philosophe national : « on vit ensemble, on meurt ensemble ! ».
À Gaza, le silence et les bombes
Je suis littéralement estomaqué par la disproportion de la réaction israélienne à la capture de l’un de leur soldat. Permettez-moi un peu de cynisme, mais cette fameuse attaque contre un poste militaire israélien par des militants d’une branche armée du Hamas n’est pas un crime de guerre ou un crime contre l’humanité… Il s’agit d’une opération militaire contre des militaires clairement identifiés…
Résultat de « crime impardonnable », réponse à ceux qui ont osé défier la toute puissance d’Israël, l’encerclement de Gaza. Puis les menaces d’invasion. Puis les bombardements de Gaza. Destruction de ponts, de routes, de centrale électrique, enlèvement de ministres, de parlementaires du Hamas, bombardement d’intimidation des bureau du Premier ministre. Punition collective, globale aussi. Plus rien n’entre ou ne sort de Gaza, ou les vivres manquent, l’électricité est coupée.
J’essaye de comprendre.
Et je ne vois que l’aveuglement d’une puissance militaire qui n’a rien d’autres à proposer que l’usage de la force. Israël n’a politiquement rien à dire, ni rien à proposer, sauf l’action miliaire à tout bout de champ. Comment avoir un discours politique puisque Israël n’a rien à répondre à l’ambition nationale palestinienne. Comment avoir une vision politique puisque l’objectif est d’imposer sa volonté aux palestiniens. Comment avoir une vision politique si l’on dénie à l’autre une légitimité, une identité, une ambition. Sans « politique », comment répondre à l’émergence du Hamas, sinon en tentant de l’écraser militairement. Pourquoi justement aussi une attaque d’ampleur à Gaza, le jour où semble se structurer un accord politique fondamental entre le Fatha et le Hamas, si ce n’est justement pour le torpiller. Que doit faire tout nouveau premier Ministre d’Israël si ce n’est prouver que c’est un homme, qu’il sait se battre. Et comment répondre « politiquement » à ceux qui demandent à Israël : combien de prisonniers palestiniens avez-vous dans vos prisons ? De quoi sont-ils accusés ? Seront-ils jugés ? et sur quelles bases ?
Israël n’a politiquement strictement rien à dire aux Palestiniens.
Tout cela est absolument consternant.
Comment faire la paix avec une puissance militaire intimement (et illusoirement) persuadée qu’elle pourra l’obtenir à ses conditions.
Consternant surtout ce formidable mépris pour la population palestinienne tenue pour co-responsable de tout, tenue comme quantité négligeable, soumise à tous ces calculs de généraux, une population que l’on peut bombarder et assoiffer à volonté sans complexe. Une population, des hommes, des femmes, des enfants, prisonniers d’enclaves sur peuplés et sous contrôle, que le monde entier semble décidé à oublier.
