Bucarest (2) : dans les secrets de la salle de conférence.
Retour à Bucarest.
Hier donc.
Réveil difficile après une soirée assez rude dans la boîte chic du coin, Bamboos (je ne vous dirai rien de plus sur cette soirée-là…).
J’arrive au palais ex-Ceaucescu (voir blog précédent) vers dix heures du matin. Pour ce qui aurait dû être une matinée de formalités. On se met d’accord sur le texte
(déclaration de Bucarest), on se salue très chaleureusement, et on se revoit à Québec (lieu du prochain sommet) dans deux ans…
Nos amis de la securitate sont du coup un peu moins vigilants. Ils se relâchent. Les journalistes se baladent plus facilement. C’est même la grande cohue dans la salle des pas perdus. Les chefs se dirigent vers la salle de conférence, pour la séance finale.
J’embraye.
Le regard assuré, l’air dégagé, le badge (jaune) bien caché, je me colle dans le paquet d’une délégation, au plus proche du chef de l’Etat, et j’entre (enfin) dans le coeur du coeur de la conférence. Vite, je me glisse sur un des chaises réservées aux observateurs officiels pour éviter le regard scrutateur des securitate.
Je suis le seul journaliste et je vais être témoin d’une jolie scène de diplomatie internationale.
Tout le monde est là, le show peut commencer.
Le Premier ministre roumain ouvre la séance et propose de ratifier la déclaration de Bucarest qui a été revue lors d’une réunion à huis-clos quelques minutes plus tôt.
Le président roumain Basescu l’écoute avec attention, mais lui il ne parle pas un traître mot de français.
On sent un frémissement autour de la grande table ovale.
Sur les chaises des observateurs, un diplomate libanais s’agite.
La ministre égyptienne, chef de sa délégation, demande la parole. « C’est une question de fond et de principe » dit-elle la voix ferme, en s’en prenant directement à la présidence roumaine du sommet. « Nous avons proposé une résolution lors du huis-clos condamnant la guerre du Liban et appelant à un arrêt immédiat de toutes les hostilités. Cette résolution ne se retrouve pas dans le document final… »
Moment surréaliste. Le Premier ministre roumain refuse d’envisager le texte.
La ministre égyptienne demande un vote public sur le texte, histoire d’identifier publiquement les pays qui s’opposent à ce texte.
Le Premier ministre roumain fait barrage, envers et contre presque tous.
Jacques Chirac prend la parole. Il s’énerve, avec des grands gestes, il demande un vote immédiat.
À côté de moi, un délégué libanais est au bord de l’implosion. « C’est les Roumains et les Canadiens qui s’opposent à ce texte, me dit-il dans un souffle. Ces gens-là sont des pro Bush, des pro Israël, mais on va les avoir… ».
Autour de la table de conférence, le drame continue. Les Roumains (et les Canadiens) ne veulent pas d’un vote public qui les isoleraient totalement. Chirac, qui défend la motion égyptienne, est très en colère. Il tance directement le Premier ministre roumain. On est au bord de l’incident. Le Premier ministre roumain (désolé, j’ai oublié son nom), crânement, décide « d’ajourner » la motion sur le Liban. Le représentant d’un pays arabe s’exclame : « On ajourne jusqu’à quand, jusqu’à Québec ? » Le sommet est au bord de l’échec. Abdou Diouf, secrétaire général de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie), semble consterné. Les Africains ne disent rien, comme s’ils n’étaient pas concernés par ce débat. Ils ont tort. C’est le pouvoir au sein de l’organisation qui se joue dans ce débat surréaliste.
Quelqu’un propose « d’ajourner » la séance elle-même. Pour quelques minutes. Le temps pour les Egyptiens, les Français, les Canadiens et les Roumains de trouver une solution. Chirac sort à grandes enjambées. Il en a ras-le-bol. Il va reprendre son avion. Il confie la délégation et la « négo » à Brigitte Girardin, ministre déléguée à la Coopération. La salle se vide, je reste à l’intérieur. Je ne prends pas le risque de ressortir. Les membres de l’OIF sont défaits. Les Africains qui sont resté autour de la table s’ennuient. Bongo en profite pour soigner ses relations publiques et des déléguées viennent le saluer et se faire photographier à ses côtés.
On apprend par hasard que pendant que les ministres négocient pied à pied la déclaration sur le Liban, les chefs, Chirac inclus, tiennent une conférence de presse d’un autre monde sur le mode du « tout va bien, on a parlé de tout, on est d’accord sur tout… ».
Retour dans la grande salle, désertée par la plupart des délégations et des chefs d’Etat. Au coin de la table, debout et de retour, la ministre égyptienne, la ministre française, le président roumain (et son interprète), le Premier ministre roumain. Une feuille à la main, on négocie les mots, mot par mot, de la déclaration sur le Liban. J’entends « l’ensemble des populations civiles » qui doit remplacer l’expression « population civile libanaise ». La scène est stupéfiante. On se parle à deux centimètres, les yeux dans les yeux, c’est dur, c’est coupant, et pourtant, tous restent presque courtois. Diouf a l’air vraiment las. Il s’est assis sur une chaise, à l’écart. Entouré de ses proches conseillers. L’un d’entre eux me reconnaît : « Mais qu’est-ce tu fais là, toi ? ».
Stephane Harper, le Premier ministre canadien, revient dans la salle avec ses bodyguards. Il ressemblerait presque à Kennedy, sauf qu’il pense comme George W. Il rejoint la discussion tendue du petit groupe. Les bodyguards entourent les protagonistes. Un cercle autour du cercle. Le ton monte, s’anime. Les bras bougent, les expressions sont plus dures. C’est la « négo » finale, personne ne cédera totalement mais le sommet ne pourra pas se finir sans déclaration.
Un quart d’heure, vingt minutes, presque une demi-heure de cet étrange face à face.
Puis tout ce petit monde s’assoit autour d’une table désormais définitivement vide.
On a un texte, dit le Premier ministre roumain.
La ministre française le lit lentement, très lentement : « Le sommet déplore la tragédie du Liban et appelle à la protection de l’ensemble des populations civiles et à une cessation définitive des hostilités… »
(Donc, on ne parle plus de « guerre », mais de « tragédie ». Et on évoque « toutes les populations civiles »…).
Les Canadiens ne sont pas sûrs d’avoir bien entendu.
Le Premier roumain demande à Girardin de relire une deuxième fois le texte.
Elle relit. Silence de quelques secondes. Conciliabules entre ministres, délégués…
Les Canadiens font un signe, « oui » avec la tête.
Le vote n’est plus qu’une formalité.
La résolution est adoptée.
Commentaires éclairés et conclusion d’un haut responsable de l’OIF en sortant dans la grande salle des pas perdus : « En devenant une organisation politique, la Francophonie va devoir s’habituer à traiter de vraies questions politiques. En s’ouvrant à d’autres pays, à d’autres cultures, on sort du petit pré carré France/Québec /Afrique confortable. La francophonie s’est en quelque sorte globalisée. Et les divisions du monde sont entrées dans la Francophonie… ».
Voyage à Bucarest
Je suis à Bucarest.
Au sommet de la Francophonie, tour de Babel linguistique qui rassemble une soixantaine de pays, supposés avoir en commun l’usage du français.
Je suis d’ailleurs, en ce moment même, dans le salon des délégués, juste en face de la porte où se tient la réunion des chefs d’Etat et de délégation.
Nous sommes tout proches du saint des saints, à quelques encablures du vrai pouvoir. Il a fallu circonvenir avec habilité les services de sécurité, vu que le badge de couleur jaune que je trimballe autour de mon cou, celui de la presse, ne déchaine pas en général l’enthousiasme des Securitate mais plutôt leur méfiance, voire leur hostilité instinctive…
Ce matin, pourtant, la sécurité a été débordée, à l’issue de la séance inaugurale et de la photoe dite de famille. Une ou deux bousculades, des journalistes rodés à ce genre de stratagèmes, et nous voilà quelques-uns avec Bongo, Chirac, Sassou, ATT, le président roumain Basescu, d’autres encore… On se dit bonjour, on bavarde, parfois on s’évite, on échange un ou deux cancans, sous le regard médusé des policiers en civils qui ne peuvent plus nous mettre à la porte.
Les Roumains ne sont pas tranquilles. Ils ont pratiquement placé la ville sous couvre-feu. Ils ont fermé les écoles, mis les fonctionnaires en vacances. L’alcool a été interdit dans tout le secteur central de la capitale. On croit rêver, c’est le régime sec, en pleine Europe… L’Etat a peur d’un attentat, d’un accident, d’un incident et peut-être même d’un jeune un peu allumé, qui se trouverait sur le chemin d’un ou d’une honorable invité(e). Il y a de la parano dans l’air, mais il faut comprendre. La Roumanie sort à peine de l’ère glaciaire. C’est la première fois qu’ils accueillent un grand sommet, avec une soixantaine de délégations. Ils sont inquiets, ils ne sont pas très sympas, mais, finalement, ils assurent l’essentiel (pour le moment).
Donc, je suis dans le salon des délégués. Lambris, dorures, une pièce immense…
Au coeur d’un building au-delà de toutes normes, le Palais du peuple, voulu par Nicolaï Ceausescu, l’ancien dictateur communiste. Une sorte de rectangle à étages, délirant et mégalomaniaque, à la fois baroque et stalinien, sur deux ou trois kilomètres de long de chaque côté, avec des dizaines d’étages. Des salles de plusieurs centaines de mètres carrés, avec des lustres géants, des tapis rouges interminables…
L’immeuble officiel le plus grand au monde après le Pentagone…
Mal à l’aise…
On se sourit, on se serre la main, on parle français, disons que l’on essaye…
Mais l’endroit pèse.
Les Roumains n’ont pas oublié la période terrible du règne du Conducator, personnage sanglant à mi-chemin d’un roman orwelien et d’un personnage comme Ubu roi. Les Roumains n’ont pas oublié l’histoire terrible de l’immeuble dans lequel je me trouve. Des quartiers entiers de l’ancien Bucarest furent rasés, églises comprises, pour laisser la place à ce délire architectural. Un pays entier, déjà passablement ruiné, à été saigné aux quatre veines pour financer les travaux. Des milliers d’employés ont été quasiment esclavagisés sur le chantier. Des gens qui refusaient de quitter leur maisons ont été liquidés, me dit, dans un souffle un chauffeur. Un officiel raconte que le dictateur voulait, à terme, détruire la ville entière pour construire une cité parfaite.
Ceausescu et sa femme ont été fusillés après un procès expéditif, un matin de révolution. Le palais n’était pas fini. Il est toujours en chantier. Dans la cour centrale, des grues abandonnées témoignent de la faillite et de l’absurdité de la folie dictatoriale. Et l’on se demande : comment un seul homme a-t-il pu imposer cette folle volonté à tout un peuple pendant si longtemps
On roule en voiture dans cette ville étrange, hybride, grise, on circule dans cette capitale comme prise au piège entre deux périodes de l’Histoire. Tout a l’air modeste, un peu triste, en attente. On sent le poids d’une histoire lourde, tragique, on ressent l’épaisseur du vague à l’âme…
Ceausescu, la révolution (largement confisquée à l’époque par des apparatchiks opportunistes), les privations, la pauvreté, c’était il y a près de vingt ans.
Aujourd’hui, la Roumanie va entrer dans l’Europe et sortir de la misère et de la médiocrité.
Une démocratie est en train de naître.
Et le Palais du peuple est devenu (entre autres fonctions) le siège du Parlement.
Comme quoi, il faut toujours y croire…
Nasrallah est-il un héros?
En attendant que je retrouve un véritable rythme de croisière avec mon/votre/notre blog (je vous promet, ca revient), voici un extrait d’un texte écrit pour le prochain AM, (en vente dans tous les bons kiosques à partir du 2 octobre).
La question posée: Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah est-il un héros ?
Et donc petit bout de ma tentative de réponse :
(…) Le « nasrallisme » est probablement une révolution, mais c’est une révolution ultra conservatrice, à contre-courant des idées démocratiques et modernistes qui devraient aujourd’hui gouverner le monde arabe. C’est une révolution qui se construit sur le néant du réformisme arabe, et qui favorise l’émergence plus marquée encore des idées islamistes. Nasrallah incarne une force extrêmement puissante, parlante, réelle, celle de la résistance du monde arabo-musulman à la volonté américano-israélienne. Mais on voit mal comment cette force pourrait se traduire un jour dans une pratique du pouvoir qui changerait la réalité des choses. Nasrallah n’est pas un héros, « juste » un formidable acteur de l’Histoire. Plus complexe, plus nuancé que ses caricatures voudraient nous le faire croire. C’est un homme de combat mais, comme le souligne un observateur libanais, « sa perte ou sa disparition serait une catastrophe. Il est un homme d’Etat modéré, qui croit au Liban, à son unité, à son indépendance. Le Sud ne vit pas sous la charia. Le cheikh dialogue avec les chrétiens. S’il venait à être tué, à disparaître, les éléments beaucoup plus radicaux du Hezbollah prendraient le pouvoir ». Nasrallah n’est pas un héros, mais sa place au centre de l’échiquier est incontestable. Ignorer cette réalité est une erreur. Pour l’Amérique et Israël, certainement. Mais aussi pour le monde arabe. Répondre à Hassan Nasrallah, c’est avant tout proposer un autre chemin, celui de sociétés plus ouvertes, plus libres, plus démocratiques. Et donc plus fortes.
Pas envie d’écrire ?
Ce n’est pas que je n’ai pas envie d’écrire.
C’est juste que je m’en sens incapable.
En ce moment.
Le blog me paraît contraignant, exigeant.
Je n’ai pas d’idées, pas d’inspiration.
Même pour Am. J’ai du mal à me lancer dans un grand papier.
Je ne suis pas de mauvaise humeur. J’ai juste l’impression de ne pas avoir grand-chose à dire. Rien à dire, en tous les cas, qui puisse être partagé avec vous tous.
Quand j’essaye d’aligner les mots, ils ne viennent pas, ils ne s’enchaînent pas.
Déjeuner hier avec un auteur, écrivain reconnu.
C’est pas que tu n’as pas rien à dire, me dit-il. C’est juste une pause, un moment où tu recharges les batteries créatives… Et à bientôt, les vannes vont s’ouvrir à nouveau, conclut-il.
Yalla, il faut y croire.
Se laisser aller.
Passer les premières lettres, les premiers mots, les plus durs.
Au fait, j’ai vu le film Yacoubian. Presque aussi bon que le livre. Aussi courageux, en tous cas, puisqu’il s’agit d’images et les images parlent à plus de monde que les mots. Il y a quelques habiles censures entre le livre et le film. Le personnage du « grand homme », très présent dans le texte, disparaît « presque » dans la version filmée. Presque, parce que son visage apparaît tout de même, de très loin, accroché à un mur, sur une photo officielle…
Dans la salle, il y a un large public d’origine arabe ou moyen-orientale. Ils sont plus que mal à l’aise lors des scènes d’homosexualité. Silence aussi, mais moins gêné, lors des scènes de tortures et d’abus policier. Par contre, le ministre corrompu, tout le monde rigole, ou presque. Ça, On a l’habitude…
Et puis il y a aussi l’actrice tunisienne, Hend Sabri. Dans le ton, dans son rôle, juste. Je l’avais rencontrée en Afrique du Sud, lors de la sortie des « Silences du palais », il y a une dizaine d’année. Elle a grandi en beauté et en talent et on aimerait la voir dans un grand film, européen, américain (et aussi dans Am).
Au fait, j’ai revu des images de la tragédie du 11septembre.
Un film des frères Naudet, deux Français qui tournaient un documentaire sur les pompiers new-yorkais le jour de la tragédie.
Images à la fois féroces, morbides, incroyables, où les tours s’effondrent dans un grand fracas et sous un grand ciel bleu.
En revoyant ces images, on mesure l’ampleur du traumatisme pour l’Amérique et les Américains. On le touche presque du doigt. On « sent » cette formidable puissance, touchée en son coeur, ébranlée, stupéfaite.
En revoyant ces images, je ne peux pas m’empêcher aussi de penser à toute l’absurdité de cette violence.
El-Qaida n’a rien à nous dire. C’est la doctrine de la terreur et du vide.
Le pouvoir américain dominé par des idéologues irresponsables et ivres de puissance a gravement accru l’instabilité de notre monde.
La démocratie recule, chez eux, en Europe, un peu partout.
Le dialogue des cultures est au point mort. Voire en marche arrière.
La pauvreté s’ accroît.
L’Afrique vit comme en marge du monde.
L’Irak est dans la guerre civile.
Les Palestiniens sont toujours un peuple en prison.
Le nouveau Moyen-Orient est un champ de ruine….
Bon.
J’arrête.
Au fait, je lis un très beau petit livre en ce moment.
Pas forcément gai, mais plein de vie.
« Le Vieil Homme qui lisait des romans d’amour » du chilien Luis Sepùlveda. Une étrange histoire aux confins de la forêt amazonienne, où se retrouve un vieil homme nostalgique, un grand fauve blessé, des êtres médiocres, d’autres magnifiques, des Indiens réfugiés sur leur propre terre, des colons inconscients, le tout noyé par une pluie diluvienne et ininterrompue.
Le Caire, Yacoubian et ses habitants.
J’ai lu un vrai roman, récemment.
(L’adaptation au cinéma vient de sortir à Paris).
L’immeuble Yacoubian, de l’écrivain égyptien Alaa al-Aswani.
Un étonnant écrivain, d’ailleurs, dentiste de son métier vrai, au Caire. Cet homme s’occupe essentiellement des dents, écrit depuis des années. Et un jour se produit ce petit miracle de l’écriture. Cette rencontre entre un auteur, une idée, une narration, un roman… Bref, une oeuvre, Yacoubian dans ce cas, dans tout ce qu’elle a de fragile, de magique, d’éphémère et de durable en même temps.
Yacoubian est un livre juste, foisonnant, tragique, émouvant sur l’Egypte moderne, sur le chaos du Caire, sur la déliquescence de « la mère du monde », sur l’intolérance, la pauvreté, l’affairisme, l’extrémisme qui ronge cette société. Un récit en spirale, par touches, écrit avec une froideur apparente et un humour distancié tout égyptien. Un récit qui décrit avec amour et amertume les habitants de l’immeuble Yacoubian. Ici, dans cet immeuble qui fut somptueux, dorénavant décati, du quartier « européen » du Caire, rue Talaat Harb (ex Soliman-pacha) se retrouve l’Egypte des nouveaux riches et des nouveaux pauvres. Il y a là la belle secrétaire qui découvre la puissance de sa séduction, le vieil homme d’affaire véreux, le jeune désabusé qui sombre dans l’extrémisme, l’aristocrate fauché, désespéré, vaguement érotomane, noyé dans les volutes de haschich, l’artisan chemisier sans scrupule, l’intellectuel homosexuel au destin inexorable… Plane autour de l’immeuble, au-dessus de ce petit monde à la dérive, le « grand homme », lointain, tout puissant, maître du pays et du système, le « grand homme » et ses sbires, le grand homme et ses policiers…
Je ne vous raconterai pas la fin. Mais c’est une jolie fin, rassurante sur la nature des hommes.
Mais je remarque juste que ce livre est en arabe, qu’il est sorti en Égypte, que c’est un best-seller, en Orient, mais aussi en Europe, où il a été largement traduit.
C’est une oeuvre dérangeante, où se mêle sexualité, corruption, torture, une critique impitoyable de la désintégration arabe, mais qui n’a pas été censuré.
Je remarque aussi que l’Egypte, malgré toute sa décadence, ou grâce à toute sa décadence, reste justement au coeur de la création artistique, littéraire, cinématographique arabe.
Bagarre française
Comme le veut la tradition de ce blog, voici l’édito écrit pour l’hebdomadaire Jeune Afrique de cette semaine.
C’est un sujet dont on va beaucoup parler dans les semaines qui viennent…
Donc :
Une bagarre française
En France, grande nation industrielle plus ou moins sérieusement sur le déclin, finaliste de la Coupe du monde tout de même, et malgré tout, cinq ou sixième puissance économique de la planète, en France, donc, il y a de l’électricité dans l’air. Les Gaulois vont élire leur chef en mai prochain, la grande course des ambitions a largement démarré, et les coups volent déjà bas. Les candidats futurs et potentiels, déclarés ou non déclarés s’agitent, les journalistes se réveillent, l’opinion aussi….
Oublions, pour le moment, l’enjeu. Immense. Comment sortir de vingt ans de quasi-immobilisme mitterrando-
chiraquien ?
Et intéressons-nous à la course elle-même.
L’inoxydable Jean-Marie Le Pen est toujours parmi nous, son électorat ne s’est pas évaporé dans le Larzac (malheureusement) et le patron de l’extrême droite compte bien, une fois encore, être présent au second tour. Ce qui est à la fois possible et consternant.
Ceux qui pensent déjà que le destin de Nicolas Sarkozy est tracé peuvent être surpris. Il y a beaucoup de « trop » chez Sarko : trop jeune, pas assez marqué par les batailles, et les Français n’aiment pas les vainqueurs du premier coup. Trop atlantiste, trop conservateur aussi pour un pays finalement très au milieu. Trop obsédé par son image, par les médias, trop dans la mêlée pour être, déjà, un homme d’Etat. Et puis, il suffit que le vieux Jacques, de son palais élyséen arrive à lui prendre deux ou trois pour cent au premier tour, en suscitant, par exemple, une candidature gaulliste « authentique », type Alliot-Marie, pour que le chemin prévu triomphal tourne au chemin de croix.
Parlons du grand chaos de la gauche française.
Un, personne, depuis la débâcle de 2002, n’a réussi à réduire l’influence d’une extrême gauche totalement archéologique et dépassée par l’Histoire.
Deux, le Parti socialiste se retrouve avec une bonne demi-douzaine de candidats à la candidature. Dont les professions de foi vont du « non » à l’Europe au « oui » à l’Europe, ce qui en dit long sur la cohérence idéologique de nos amis.
Trois, le favori des candidats à la candidature, ou plutôt la favorite, la très impressionnante Ségolène Royale, est encore la compagne du Premier secrétaire dudit parti qui, lui-même, n’a pas vraiment renoncé à se présenter.
Quatre, Ségolène cartonne dans les sondages, elle plait à la France, mais elle ne dit rien sur rien. Elle mène une remarquable campagne à l’américaine, en apparences travaillées, avec beaucoup sur l’image, et pas grand-chose sur le fond…
Il y a bien quelqu’un qui pourrait jouer un rôle. Le seul, peut être, dans cette génération, à avoir une stature d’homme d’Etat. Le seul qui paraît avoir un regard, des idées au-dessus de la mêlée. Il a déjà gouverné avec plus de haut que de bas. S’il se présentait, Lionel Jospin serait candidat pour la troisième fois (après 1998 et 2002). C’est ce qu’il a fallu à Mitterrand et Chirac pour gagner. Et les Français aiment bien justement les hommes politiques couturés de partout, blessés, humiliés, et finalement renaissants.
