Cannes. Episode 2.

le 15 février 2007

Aujourd’hui, donc, il fait un temps magnifique, la Méditerranée, d’un bleu dense, brille sous un soleil éclatant d’hiver.

Je crois que je vais avoir du mal à réitérer mon scoop de Bucarest (voir le blog du 28 septembre dernier) et vous commenter de l’intérieur la grande affaire. Les Français sont beaucoup moins agressifs que les Roumains, mais beaucoup plus efficaces. Impossible de se faufiler, d’accéder au centre, au coeur, la ou se concentre les hommes de pouvoir. On a beau contourner, dialoguer, on trouve toujours une porte fermée…

Cérémonie d’ouverture ce matin.
Chirac debout sur le tapis rouge, aux pieds d’un palais des festivals surtout connu pour son cinéma, accueille, un à un les invités du sommet.
On dira ce que l’on veut sur le déclin français, mais voilà tout de même un président finissant qui arrive à attirer chez lui plus de quarante délégations, et en particulier plus de trente chefs d’Etats. La France existe, la relation Afrique France aussi, ce qu’il faut c’est moderniser, responsabiliser, changer de temps (voir blog du 11 fevrier).
Ici et là, on s’inquiète d’ailleurs, Sarko ou Ségo, qu’est ce qu’ils vont faire de cet héritage ?
On ne sait pas trop.
Mais à un moment ou à un autre, il faut bien que les générations changent.
D’ailleurs, en regardant les délégations africaines, on les voit progressivement les trentenaires et les quadras et les jeunes quinquas. Eux aussi, ils s’installent, ils prétendent à une autre Afrique.

Début de la grande messe officielle.
Angela Merkel, la chancelière allemande invitée par Jacques Chirac est en retard. Elle arrive après le début de la cérémonie. Mais notre ami Jacques se lève, impeccable de courtoisie, avec un baise main devenu traditionnel.
Les discours s’enchaînent, évoquent une Afrique enfin émergente, positive, qui y croit.
Certains chefs (que l’on ne nommera pas) s’endorment discrètement.
Le Nigérian Olusegun Obasanjo s’ennuie, il finit par se lever et quitter la salle.
L’invité spécial japonais, l’ancien Premier ministre Yoshiro Mori, fait la gaffe du jour en souhaitant à Jacques Chirac, « qui va bientôt quitter les responsabilités » une « très bonne et profitable retraite »…
Le staff du président a le sourire crispé.

Enfin Jacques parle. Discours à la fois trop sobre et parfois émouvant. En forme de testament politique. Oui, dit-il, l’Afrique a changé. Oui, elle a pris en main son destin. Oui, elle gère dorénavant ses conflits. Oui, elle s’inscrit dans l’évolution du monde. Oui, il faut l’aider et se tenir à ses cotés pour que tous ses efforts ne soient pas vains. Oui dit-il enfin, comme pour engager son successeur, la France tient à cette amitié particulière avec le continent…
La salle applaudit.
Voilà, il a dit ce qu’il voulait dire.
Sans jamais parler de lu et de son départ.
Il faut jouir jusqu’au bout de la sensation du pouvoir.

Les chefs vont déjeuner. Nous aussi.
Pas au même endroit (évidemment).

Je rentre à l’hôtel, j’allume l’ordi. Tout à l’heure, il faudra retourner faire les salons, saluer les amis, chercher l’info et les contacts, gagner son pain comme disait mon grand père.
En attendant, j’ouvre grand le balcon, pour voir cette mer qui sépare ces deux mondes dont on parle tant aujourd’hui.
La frontière la plus inégalitaire de la planète comme disent les marocains à propos du détroit de Gibraltar.
De ma chambre d’hôtel, j’entends le bruit des vagues, et là, pour quelques instants, égoïstement, ça suffit à mon bonheur.

Envoyé spécial à Cannes. Épisode 1.

le 14 février 2007

Donc me voilà à Cannes.

XXIVeme sommet Afrique France ( c’est semble-t-il plus politiquement correct dans ce sens que dans l’autre : France Afrique).

Hier, plafond bas, des trombes d’eau, la sensation tenace de se retrouver dans une petite ville de province fantôme, sous haute surveillance, désertée par ses habitants, sillonnée de cortéges silencieux.
Hier dans l’avion, affrétée par la présidence de la république française, un airbus rhumatisant de l’armée de l’air, avec tous mes collègues gaulois. L’avion se divise en trois classe, avec une première à l’avant. L’éco et la business, c’est chacun pour soi, premier monté, premier servi et vive la bousculade. La première, il faut être choisi, par le service de presse présidentielle.Cette fois ci les éminences de l’Elysée ont privilégié surtout d’éminents journalistes de la presse hebdo parisienne, tous éminents spécialistes de la France-Afrique, et la plupart d’entre eux pourfendeur des dérives du système, des abus post coloniaux, des copinages divers….

Hier à Cannes, promenade dans les hôtels pour voir les gens, saluer les amis, les contacts venus de loin, les ministres qu’il faut connaître.
On se faufile dans une suite présidentielle, à l’hôtel Martinez.
C’est supposé chic, mais c’est un peu usé. Jolie vue sur la Croisette.
Belle terrasse en contre bas, avec un jacuzzi. On se demande bien qui dispose de cette suite-là.
Le président n’est pas maître de son temps, le protocole français minute la journée, régente les mouvements et tous doivent aller dîner ce soir avec le président Chirac.
Je pose tout de même ma question :
- Ça a du sens de venir voir une administration partante, un président quasiment à la retraite, des ministres sur un siège éjectable ?
- Oui, oui, la France c’est la France tout de même, un grand pays, un grand peuple, il faut venir respirer aussi l’air de cette France qui bouge…… Et puis, Jacques est un ami de l’Afrique, cela se fait de venir le saluer.

Hier, un peu plus tôt, promenade dans les salons de l’hôtel Majestic.
Vers 17 heures.
Une source française souvent fiable finit par se laisser aller à quelques confidences.
« Au menu du sommet, le conflit du Darfour et les très vives tensions entre le Tchad et le Soudan. Un mini sommet est prévu demain jeudi sur la question, parrainée par la France et le Ghana, président en exercice de l’Union Africaine. Ce sont les Soudanais qui sont plutôt demandeurs. Le président El Béchir est isolé, fragilisé. Deby lui est soutenu par tout le monde, la France, les Etats-Unis, même la Libye. Deby est en position de force. Mais il faut qu’il négocie et discute avec les soudanais, c’est le seul moyen.
On parlera aussi de la Guinée, continue notre source. On fera comprendre à Lansana Conté qu’aucun pouvoir légitime, constitutionnel, ne peut se permettre de tirer sur ces citoyens et de les tuer par dizaines. Il faut que le pouvoir de Conakry comprenne qu’il n’y a rien à attendre de la communauté internationale. C’est d’ailleurs ce qu’a dit la CEDEAO, hier.
Et la Côte d’ivoire alors ?
« Nous soutenons entièrement la négociation directe qui se tient à Ouagadougou, entre Laurent Gbagbo et les Forces Nouvelles. De toute façon, il faut être réaliste. La fin de l’affaire ivoirienne passe par une double paix, entre Gbagbo et les rebelles, entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso.
La source s’éloigne.

On se dit tout de même que Ouaga est souvent au centre de l’Afrique.
Un officiel subsaharien, de passage, commente dans un demi-sourire : « avec la Côte d’ivoire, ce qui a commencé à Ouaga finira à Ouaga… .»

Moment de tension. Les gens s’alignent. On se bouscule un peu, c’est Jacques Chirac qui arrive. Précédé par sa femme, Bernadette et sa fille Claude. Le clan dans l’une de ses dernières sorties officielles. Jacques, il sourit, il salue, mais il a l’air fatigué, le pas est moins fringuant, sensation du poids de l’age, du temps qui passe, de l’histoire qui s’enfuit….

Quelques invités du couple présidentiel sont là. On reconnaît Olivier Clément Cacoub et sa femme. On reconnaît George Ouegnin, l’ancien chef tout puissant du protocole d’Houphouët, tout sourire et bon pied bon oeil.

Le patron de l’hôtel fend lui-même la foule pour ouvrir le chemin. Ce n’est pas tous les jours que le chef de l’État vient au Majestic…

La France, l’Afrique et une autre vie

le 11 février 2007

Allez, pour reprendre un peu le fil du blog, en avant-première le Post Scriptum publié par JA ce lundi, signé de votre serviteur indiscipliné et favori.
En avant-première aussi, au sommet France-Afrique. qui se tiendra à Cannes à partir de mercredi prochain.
On en reparlera sur ce site.
Donc, en attendant :

La France, l’Afrique et une autre vie.
Voilà. Comme tous les deux ans, à la même époque, et cette fois-ci à Cannes, ville toute bourgeoise de la Côte d’Azur, paradis des retraités, des mafieux rangés et du festival de cinéma, c’est l’heure du sommet France-Afrique, L’heure de cette réunion de famille unique, façonnée par une histoire coloniale dèjâ ancienne.
Une réunion étrange, aussi, avec, d’un côté, un président blanc, gaulois, européen, premier citoyen d’une puissance riche, mais tout de même moyenne, d’à peine plus de soixante millions d’habitants. Et de l’autre, une vraie tour de Babel, une bonne trentaine de chefs de toutes les couleurs, représentants d’un continent immense, multiple, de plus 800 millions d’habitants, un monde à part, à la fois chaotique, désespéré et prometteur. Symboliquement, visuellement (la fameuse photo de « famille »), c’est toujours surprenant. Ici, la France incarné. Là, l’Afrique, la grande Afrique, démultipliée…
On espère qu’il fera beau, que les hôtels seront à la hauteur de la réputation française, on se fera des grands sourires, plus ou moins de circonstance, et on saluera avec plus ou moins de chaleur,le départ du Grand Jacques, dont on peut se douter que cette affaire est sa dernière grande sortie internationale. On dira probablement deux choses de tout cela. Un, que la France-Afrique est mourante, inutile, dépassée, ringarde, has-been, que l’Afrique ne vaut pas un kopeck de business. Deux, que Jacques Chirac, c’est l’échec, douze ans de pouvoir impuissant, de rendez-vous manqué, bref, le looser.
Je ne sais pas…
La France-Afrique, celle de papa, celle des réseaux, du copinage, des héritages et de la post-coloniale est morte, c’est clair. Les Africains n’ont plus le regard vissé sur Paris. Ils voient plus loin, vers Pékin, Shangaï, Rio, Johannesburg, ils s’émancipent petit à petit. La croissance reprend. Pour de nombreuses industries, le continent, c’est la dernière grande frontière. Une France-Afrique modernisée, renouvelée, allégée, a encore du sens. Elle a du sens surtout pour la France, cette grande nation fatiguée qui a besoin de profondeur internationale, qui a besoin d’un champ d’action hors des imbroglios européens, qui veut s’assurer un rôle de puissance internationale indépendante. Elle a du sens pour un pays qui, contrairement à ce que dit un certain candidat, gagne de l’argent sur le continent, trois à quatre milliard d’euros net par an.
Et puis, il y a Jacques Chirac qui s’en va.
Il n’aura pas été un grand président, c’est sûr, mais au fond, que pouvait-il faire avec cette France si rétive, si frileuse, si colérique, angoissée et frustrée. Mitterrand, si brillant, si fin, avait lui aussi abandonné, la bataille, dès 1988. Chirac aura été un homme politique coriace et habile, mais le président incertain d’une nation profondément en crise. Et l’on souhaite bien du plaisir à son successeur (homme ou femme) pour nous montrer le chemin de la renaissance.
Un homme qui s’en va, petit à petit, il y a toujours quelque chose d’émouvant.
Il l’a dit à la télé, le président, chez l’indestructible Michel Drucker : « Il y a sans doute une vie après la politique, jusqu’à la mort… »