De l’Europe au Maghreb
On fête ce week-end les 50 ans de l’Europe.
Évidemment, on pourrait parler de la crise institutionnelle qui paralyse la construction européenne depuis le printemps dernier et le double « non » des Français et des Hollandais au référendum constitutionnel. On pourrait à l’envie gloser sur la morosité des uns ou des autres, sur la faiblesse du sentiment européen, sur la croissance qui ne serait pas aussi forte qu’elle pourrait l’être. Etc, etc… Bref, à 50 ans, l’Europe aurait déjà un pied dans la tombe…
On pourrait parler de tout cela et passer à côté de l’essentiel.
L’essentiel, c’est que l’Europe, avec toutes ses difficultés, reste l’oeuvre politique la plus incroyable et la plus ambitieuse de l’histoire moderne. Il y a un plus de cinquante-cinq ans, L’Europe était un continent en ruines, ravagé par les nationalismes, les idéologies totalitaires, à l’origine des deux plus grandes guerres qu’ait connues l’humanité. Aujourd’hui, voilà un ensemble de 27 pays, peuplé de 500 millions d’habitants, qui vivent tous dans des pays démocratiques, et, pour la plupart, riches. Voilà un demi-milliard des citoyens qui bénéficient pour la plupart d’un système unique de protection sociale, de santé, d’éducation, de partage des richesses. Un ensemble presque sans frontières que l’on peut traverser de part en part, sans passeport, et en utilisant la même monnaie…
On peut critiquer une stratégie sociale coûteuse, qui ralentit la croissance. Mais aujourd’hui, l’Union européenne produit plus que les États-Unis. Et les Européens vivent mieux et plus longtemps que les Américains. Bien sûr, il y a des problèmes : l’immigration, l’assimilation des diversités religieuses, le manque d’intégration et de moyens militaires, une diplomatie globale à voix multiples, des dépenses de recherche trop faibles, des États budgétivores…
Mais l’Europe, c’est aussi de très grandes entreprises mondiales, des millions de PME, une douceur de vivre, une culture qui a résisté à l’invasion américaine, un regard sur le monde particulier, une démocratie toujours vivace.
Et un modèle différent, au moment où les Etats-Unis perdent progressivement leur statut de primatie.
L’Union européenne est une grande affaire et une affaire d’avenir.
Et que sa construction soit difficile, complexe, n’est pas surprenant. Il s’agit après tout de fondre des nationalismes, des histoires, des cultures, des langues, des ambitions souvent différentes et contradictoires dans une ambition commune.
À ce propos, il est stupéfiant que les dirigeants maghrébins n’aient pas fait un centimètre de progrès dans la construction maghrébine depuis l’indépendance. Rien, nada, depuis 1960, à part quelques discours, des mots, quelques bureaucrates, et une enseigne assez ronflante : Union du Maghreb arabe.
Il est stupéfiant aussi que le sujet intéresse aussi peu les hommes politiques, les intellectuels, les élites de la société civile, les entrepreneurs… Stupéfiant de constater que se déplacer entre Alger, Tunis et Casablanca reste souvent aussi complexe, qu’aucun projet économique commun n’ait vu le jour en près d’un demi-siècle…
La construction du Maghreb, voilà un projet qui pourrait donner du souffle à grande échelle, accélérer la modernisation économique et politique, donner une ambition, une vision aussi à ces millions de jeunes sans défis et sans perspectives, qui pourrait donner du sens au dialogue euro - méditerranéen, et nous éloigner finalement des tentations passéistes et des illusions théocratiques.
Week end à l’antenne
Donc, week-end médiatique.
France Inter le samedi matin. Avec la joyeuse bande d’Eclectik, et Rebecca Manzoni, la patronne - animatrice de l’émission.
C’est ma troisième « saison » comme on dit dans le métier.
Eclectik, c’est tout les samedis à dix heure.
Première partie (de 10 à 11), classique, culturelle, branchée. Deuxième partie, c’est le moment des chroniqueurs. Une semaine, les Européens, une semaine les Américains, une semaine les Africains. On tourne…
Nous, nous sommes les Africains, comme diraient les soldats des colonies qui partaient au front pendant la Grande Guerre (des Blancs).
Les Africains, donc, c’est une joyeuse bande, mi-intello, mi-déjanté. Eyum from Cameroun, Ben le guinéen, Akram, le franco-algérien et moi même. Sans oublier Francis Laloupo, membre fondateur de la troupe, mais qui a décidé de nous laisser faire l’émission sans lui depuis le début de l’année.
La radio, c’est sexy, spontané, rapide. On se sent presque autour d’une table de café, sans contrainte. L’environnement du studio n’est pas intimidant. Et justement, faut être prudent. Pas se laisser aller à dire n’importe quoi, à bavarder. Les paroles doivent avoir du sens, pour ceux qui, de l’autre coté, écoutent. Voilà la magie radio. Décontraction, rapidité, inspiration et contenu.
Dimanche après midi, c’était l’heure de Kiosque, l’émission d’actu de TV5. Des correspondants, des journalistes étrangers installés à Paris, commentent les news de la semaine. Kiosque, c’est l’émission-phare ou presque de TV5, dirigé par la talentueuse Sylvie Braibant. J’ y participe depuis je ne sais plus combien de temps, cinq ou six ans. C’est mon ami Serge Adda, ancien patron de la chaîne, qui m’a mis le pied à l’étrier. Serge est parti, enlevé par un méchant cancer, et chaque fois que je participe à l’émission, je le vois, je pense à lui.
La télé, c’est le contraire de la radio. C’est le stress, le poids des caméras, de l’oeil noir qui vous fixe. Il faut parler, vite, bien, court, ne pas délayer. Choisir les mots pour qu’ils touchent juste. Pas plus de deux minutes à chaque fois que l’on parle. Maintenir le corps droit, faire attention à sa veste, qu’elle ne gondole pas. Et pourtant garder l’air cool, zen, décontracté. Surtout quand l’incroyable et inamovible Philippe Dessaint, l’animateur, enchaîne les petits gestes d’énervement quand on parle un peu trop « long », justement.
J’adore la télé. C’est un moment de concentration, de tension. Et de narcissisme pur. On projette son image sur des centaines de milliers de personnes. C’est juste bon. Une vraie petite drogue.
Entre temps, une belle soirée samedi soir. Avec des amis, et la femme que j’aime.
Vivement, mon prochain week-end media…
PS : si vous voulez entendre ou voir :
www.radiofrance.fr/franceinter/em/eclectik/
www.tv5.org/TV5Site/kiosque/index.php
Femmes…
Hier, Journée mondiale de la femme.
Je ne voudrais pas m’enliser dans les banalités.
Une seule chose me semble évidente. Les femmes représentent la moitié de l’humanité. Plus précisément, elles sont la moitié de l’humanité. Elles sont consubstantielles à l’équilibre de notre monde. Le yin et le yang (pour reprendre les éléments fondateurs de la philosophie chinoise) sont indissociables l’un de l’autre. Si elles sont exclues, emprisonnées, bridées, limitées, c’est tout le système qui fonctionne mal, comme un moteur tournant sur une bielle. L’harmonie se délite.
Sans les femmes, il n’y a pas de balance, ni d’équilibre.
Sans les femmes, il n’y a ni éducation ni famille.
Sans les femmes, il n’y a pas de développement possible.
Il n’y a ni amour, ni enfants, ni continuité.
Il n’y a ni séduction, ni plaisir, ni sensualité.
Il n’y a ni confrontation, ni complémentarité, ni synthèse.
Et quelle peut être la seule fierté d’un homme, si ce n’est le regard d’une femme ?
Les femmes sont notre « inverse » et notre « autre » et notre « moi » et nous notre « eux » (je ne sais pas si cela veut dire quelque chose pour vous, mais moi, je m’y retrouve. Et c’est quelqu’un qui a essayé de vivre sans qui vous le dit…).
Les pays qui ont reconnu l’importance des femmes, qui ont activement travaillé à leur libération, avancent beaucoup plus vite que les autres. Je n’ai pas fait d’études spécifiques, mais je n’ai pas besoin de vous citer des exemples. Pour l’Afrique et le monde arabe, la libération des femmes doit être une priorité absolue.
Avec la lutte déterminée contre les violences, en particulier sexuelle.
Avec un arsenal juridique pour promouvoir l’égalité civique et politique.
Une politique active pour éduquer les jeunes filles.
Une politique active pour rémunérer les travailleuses rurales.
Voilà deux indices de réelle modernité dans les pays émergents :
Le statut des femmes
Et les progrès démocratiques.
Paix en Côte d’Ivoire ?
Quelques remarque à propos de l’accord de paix en Côte d’Ivoire.
Je ne sais pas s’il teindra, plus que les autres tentatives. Mais disons qu’il a l’avantage d’être signé par les protagonistes de la crise. Directement. D’une certaine manière, c’est une solution authentique.
Comme souvent la paix (ou sa possibilité) progresse lorsque toutes les voies de la guerre s’épuisent. Les ennemis savent qu’ils ne peuvent plus vaincre, qu’il n’y aucune porte de sortie par les armes et le combat. Laurent Gbagbo et ses amis savent dorénavant que la rébellion ne s’effondrera pas d’elle-même. Et Les rebelles savent qu’ils ne pourront jamais prendre Abidjan. Ils sont donc condamnés à s’entendre.
Ivoiriens légitimistes, rebelles, burkinabè, etc. etc., tous s’épuisaient et avaient besoin de souffler. De trouver un chemin vers la non-belligérance.
L’accord signé à Ouaga concrétise, en réalité, deux négociations. Celle, directe, entre Gbagbo et Guillaume Soro, et celle, indirecte, entre le Burkina et le régime d’Abidjan.
En allant à Ouaga signer ces accords, le président ivoirien enterre la hache de guerre (provisoirement) avec Blaise Compaoré. Et vice-versa. Là aussi, les adversaires ont réalisé, tardivement, leur impossibilité de vaincre. Là aussi s’impose l’évidence. Il faut vivre avec l’autre.
Grand vainqueur de cette affaire : Laurent Gbagbo.
Celui que l’on avait donné condamné, proscrit, battu est toujours au pouvoir. Manoeuvrier, tenace, politicien, il a obtenu la mise à l’écart des institutions internationales, il a négocié un accord qui lui est finalement assez favorable et il se trouve toujours au palais, au coeur du pouvoir. En situation quasi idéale pour affronter des élections. (Et il aura survécu à Jacques Chirac…).
Autre vainqueur, Blaise Compaoré. Ce sont les Burkinabè qui ont fait accoucher le texte, et comme le disait un haut fonctionnaire français : ce qui a commencé à Ouaga se finira à Ouaga. Malgré l’usure du pouvoir, malgré aussi la faiblesse des moyens dont dispose dont pays, le chef d’État burkinabè reste l’homme clé de la région. Et malgré toute sa puissance, malgré les expulsions, les retours forcés, les manips diverses, la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo n’aura pas réussi à structurellement affaiblir Blaise. Tout passe par Ouaga, semble-t-il…
Grands perdants : les deux chefs de l’opposition civile, Henry Konan Beédié et, surtout, Alassane Ouattarra. Personne, au fond, ne leur a demandé leur avis. Trop éloignés du champ de bataille, débordés par la jeunesse et l’ambition d’un Guillaume Soro dont il va falloir voir maintenant si c’est un véritable homme politique.
Reste que pour la Côte d’Ivoire, le plus dur reste à faire.
Appliquer un accord dans un pays profondément divisé et meurtri.
Eteindre les incendies confessionnels, ethniques, claniques.
Faire taire les voix parfois très influentes de la division.
Voir si Gbagbo et Soro peuvent, de bonne foi, gouverner ensemble.
Voir comment mettre en place des procédures extrêmement délicates de recensement, d’intégration des rebelles dans l’armée…
Voir comment organiser des élections transparentes…
Pour la Côte d’Ivoire, le pire est temporairement évité, mais tout reste à faire.
