Bill et Nicolas

le 27 février 2008

Ci-dessous, un éditorial écrit pour le nouveau numéro de la Revue pour l’Intelligence du Monde, publication trimestrielle dirigé par Bechir Ben Yahmed, le patron du Groupe JA. Le prochain numéro de la Revue sera en kiosque fin février. J’y parle de notre ami Nicolas Sarkozy. Et je le compare à Bill Clinton, au cours des deux premières années de son mandat (1992-1994). J’ai lu récemment dans Le Monde qu’une autre bonne comparaison à faire était avec l’ancien chancelier allemand Gerhard Shroeder. À peine élu, Shroeder avait multiplié les extravagances (cigares, costumes hors de prix, jolies femmes, déclarations à l’emporte-pièce…). Avant de se racheter une conduite. Donc, en attendant l’acte 2 de Nicolas Sarkozy, voici ce que je pense de l’acte 1 :

Bill Clinton aimait les femmes, le pouvoir, la séduction et croyait, lui aussi, que rien, au fond, ne pouvait lui résister. C’est toujours le cas, d’ailleurs… Élu en 1992 contre le supposé indétrônable George Bush-père, au terme d’une campagne brillante, quasi-miraculeuse et déjà chaotique, il avait pris la Maison Blanche comme l’on prend une maîtresse dans ses bras… Talentueux, inexpérimenté, orgueilleux, mal conseillé, en particulier par son épouse qui s’empêtra dans une impossible réforme de la sécurité sociale, les deux premières années de son mandant furent un désastre. Les Démocrates seront battus à plate couture aux élections de mi-mandat (1994) et perdirent pour la première fois depuis trente ans le contrôle de deux chambres. Les années qui suivirent permirent pourtant à celui que l’on appela rapidement le come-back kid de rebondir. Aidé par une croissance mondiale forte, maîtrisant petit- à-petit la puissance de la présidence et se maîtrisant lui-même…

Cette histoire pourrait ressembler à celle de Nicolas Sarkozy.

Sarkozy, élu haut la main, au terme d’une vie consacré à l’objectif, mais, finalement, étonnamment inexpérimenté et malhabile, comme s’il découvrait la complexité de la France, de ses problèmes et de son peuple. Nicolas Sarkozy excellent orateur, formidable bagarreur, homme de volonté et de combat, populaire d’une certaine manière, devenu présomptueux en atteignant la plus haute marche du pouvoir, imposant, vite, sans consulter, des vraies-fausses solutions et de vrais-faux discours… Nicolas Sarkozy, prudent, habile, presque secret, devenu presque exhibitionniste, déballant devant tous ses affaires de cœur, ses failles, ses phantasmes, son égocentrisme, les montres et les bagues à des dizaines de milliers d’euros, dévoilant ce côté « bling-bling » et, disons-le, parvenu, qui exaspère les Français. On observe cet homme de talent et d’ambition, cet homme habitué aux vastes bureaux du pouvoir, et on le voit se déstructurer, comme plier devant l’ampleur et le poids de ce dont il a toujours rêvé : la présidence de la République française

Au fond, Nicolas Sarkozy n’était pas prêt pour le travail de sa vie. Pas prêt à endosser le très large costume de patron de la cinquième puissance mondiale. Pas assez expérimenté, pas assez humble. Entre la place Beauvau, siège du ministère de l’Intérieur, et l’Élysée, il n’y a qu’une rue à traverser et pourtant, il y a un monde de différences à comprendre.

Nicolas Sarkozy n’est pas prêt, mais rien ne l’empêche de le devenir. Un homme politique de sa trempe n’est jamais vraiment à terre. Il est élu depuis moins d’un an, et il a du temps devant lui. Son mandat ne fait que commencer (à peine dix mois). Il apprendra vite. La croissance mondiale peut se retourner positivement et favoriser les réformes. Sarkozy peut maîtriser « l’office », la puissance de la fonction, « monter d’un cran », s’élever par l’expérience et dominer les failles de sa propre personnalité. Il peut se trouver un rôle international à sa mesure et entrer dans l’Histoire comme le premier président réformiste depuis le Mitterrand du début des années 80 (1981-1984, pour être plus précis…).

Pour en revenir aux États-Unis, Bill Clinton s’imposa « presque » comme le président avisé d’une des périodes les plus prospères de l’histoire du pays. Malheureusement, la fin de l’aventure ne fut guère brillante. Rattrapé par lui-même, Bill Clinton s’englua très médiocrement dans les remous de la fameuse affaire Monica. Et à quelques heures de son départ, il signa quelques pardons particulièrement choquants, protégeant certains escrocs de ses amis des rigueurs de la justice…

Il paraît, dit-on, que l’on ne se refait pas.

Cinéma, cinéma…

le 24 février 2008

Je fais assez rarement dans « l’arabo-beuro-centrisme », et parfois ce n’est pas désagréable de se laisser aller. Je voulais donc vous parler de la soirée des Césars du cinéma français, qui s’est tenue vendredi dernier. Que je n’ai pas vu à la télévision. Mais j’ai suivi et j’ai regardé le lendemain les principaux extraits sur l’Internet.
Je suis très fier que les « Arabo-Beurs » de la France aient remporté les récompenses les plus prestigieuses : meilleur film et meilleur réalisateur et meilleur scénario pour le film d’Abdellatif Kechiche, La Graine et le mulet. Meilleur acteur pour un second rôle masculin pour Sami Bouajila, meilleur espoir féminin pour Hafsia Herzi (dans le film de Kechiche).
Je suis très fier de voir que l’académie du cinéma n’a pas hésité à récompenser deux fois en trois ans Abdellatif Kechiche.
Je suis très fier de voir la créativité, l’intelligence, la sensibilité de cette culture récompensée, de voir une autre image des communautés issues de l’immigration et de la mixité.
Je ne vous cache pas que je suis d’autant plus fier que Kechiche est né à Tunis, que Bouajila est un Grenoblois d’origine tunisienne. Et je crois que les origines d’Hafsia sont algéro-tunisiennes aussi… Bref, ce sont des Tunes, comme moi.
Et puis le film de Kechiche raconte une belle histoire, l’histoire de nos pères, au pays ou en France, qui ont voulu une vie meilleure pour leurs enfants.

Trois petits N.B :

Vous pouvez retrouver l’interview d’Abdellatif Kechiche dans AM daté de février, encore en vente quelques jours. C’est un personnage qui mérite d’être découvert. Et qui commença sa carrière comme acteur, en particulier dans un rôle assez sulfureux, celui de gigolo dans le fameux film de Nouri Bouzid, Bezness. Vous trouverez enfin sur AM live une chronique enthousiaste de La Graine, signée Sarah Elkaïm

Un petit mot pour Sami Bouajila : bonjour Sami, si vous lisez ces lignes, contactez-moi. On cherche à vous joindre déjà depuis un moment : portrait, interview…

Un petit mot pour Laurent Zeilig, un grand copain de jeunesse et César du meilleur son pour La Môme : bravo, mazeltov, mabrouk, on est très, très heureux pour toi.

Obama, une révolution américaine

le 15 février 2008

Voilà, en avant-première, mon PS (édito de dernière page que je signe une fois par mois en moyenne à Jeune Afrique). Il y a bien longtemps que je n’avais écrit quelque chose de positif sur l’Amérique…

Donc :

Obama, une révolution américaine.

Cet homme a quelque chose de fascinant. Something groundbreaking. « Quelque chose qui fait bouger le sol »…

Avec cette incroyable jeunesse, cette formidable confiance en lui, ce sourire, le magnétisme, la voix aussi. Et cet air tout à la fois de beau gosse, de gendre idéal et de rock-star, qui masque à peine le phénoménal animal politique, un killer , qui a mis le power couple Clinton et l’establishment du pays dos au mur. Je ne sais pas si Barack Obama gagnera les primaires de son parti. Et encore moins s’il sera élu président, the next commander in chief de la plus grande puissance de la planète. Mais ce que nous voyons déjà est énorme. Révolutionnaire.

Il se passe quelque chose aux États-Unis, le pays de George W. Bush, des néoconservateurs, de Guantánamo, d’Abou Ghraib… Ce pays, traumatisé par les attentats du 11 septembre, par la guerre en Irak, par ses relations avec les Arabes, l’Orient, les musulmans. Ce pays-là est face à une formidable envie de changement de politique, de génération, de visage. Qui s’incarne dans un homme venu d’ailleurs, mais qui a eu la chance de naître à Hawaii (pour pouvoir être candidat)…

Il se passe quelque chose aux États-Unis, ce pays des « élites blanches », de la droite religieuse, des puissantes amitiés pro-israéliennes. Ce pays où un homme de moins de 50 ans, à peine sénateur (il a été élu pour la première fois au Sénat des États-Unis en 2004), noir de peau, africain et musulman d’origine, dont le second prénom est Hussein, et dont la grand-mère vit quelque part dans un petit village du Kenya, peut briguer la Maison Blanche… L’Amérique, immense, puissante et fragile, comme agitée par un mouvement perpétuel, est toujours en avance de quelque chose sur le reste du monde. La société la plus mélangée, la plus multiconfessionnelle, la plus multiraciale, mais aussi la plus inégalitaire, la plus marquée par les préjugés et les bigoteries, est en train de produire un homme d’État à son image. Un métis politique, culturel, religieux. Cela suppose un certain courage collectif. Je ne suis pas sûr qu’un Barack Obama soit possible aujourd’hui en Europe (imaginez un homme venu d’Afrique, d’origine musulmane). Je ne suis pas sûr qu’un Barack Obama « inversé » (blanc ou même métis) soit possible en Afrique subsaharienne. Sans parler de l’Orient et du monde arabe (avec une personnalité d’origine chrétienne, par exemple…). Il se passe quelque chose aux États-Unis, cette étrange démocratie, rongée par les lobbies, par l’argent, parfois capable de sortir un être à part, imprévu, pour la présider. Un acteur vieillissant, un planteur de cacahouètes, un gouverneur saxophoniste…

Je ne sais pas si Barack Obama sera le prochain président des États-Unis. Ou s’il le sera un jour. Mais je l’espère. Je veux voir cette autre Amérique, jeune, décomplexée, ouverte sur le monde, inexpérimentée, celle que l’on voit dans les meetings du sénateur candidat, je veux voir cette Amérique-là prendre le pouvoir. Je veux voir ce qu’un homme différent, américain venu d’ailleurs, avec dans son cœur des traces d’Afrique, je veux voir ce que cet homme-là apportera à son pays et au reste du monde.

Générations

le 7 février 2008

J’ai commencé, hier soir, à lire un bel ouvrage… avant de m’endormir dessus. J’ai repris ce matin, un peu plus d’aplomb, la lecture de « Le Monde est mon métier ». Un dialogue entre deux grands journalistes, Jean Lacouture et Bernard Guetta. Et un grand voyage dans ce que l’on appelle l’après-guerre (disons, de 1945 à la chute du mur de Berlin). Jean Lacouture a une des carrières les plus brillantes, les plus longues et les plus diversifiés de la profession. Il a commencé en 1945, en Indochine, et hier encore, à l’automne 2007, il écrivait sur la Coupe du monde de rugby. Bernard Guetta est un ancien du Monde, de L’Expansion, du Nouvel Obs‘. Il travaille aujourd’hui à France Inter. La grande affaire de la vie de Jean Lacouture fut le combat anticolonial et la libération des peuples asservis. La grande affaire de la vie de Bernard Guetta fut la chute progressive du communisme à l’Est, qu’il couvrit pendant dix ans. Ils le disent tous deux, sans complexe. Ils ont milité. Ils ont fait acte de journalisme « protestant ». Et ils ont été portés par une cause.

Je regarde ma génération, celle qui est née à la fin du baby boom, au milieu des années soixante, quelque part en Afrique et dans le Monde arabe, et je me demande quelle a été notre grande affaire, à nous qui avons aujourd’hui la quarantaine.

Nous sommes nés trop tard pour que notre vie soit marquée par l’anticolonialisme, par la bataille pour l’indépendance. Trop tard aussi pour être marqués par « mai 68 », la revendication d’un nouvel ordre. Nous sommes arrivés à l’âge adulte au temps du sida. De la révolution conservatrice, de Ronald Reagan. Nous sommes arrivés à l’age adulte pour voir triompher la Bourse, le capitalisme virtuel, les hautes technologies, la world music, la globalisation, l’Internet…

Nous sommes nés au temps des illusions de grandeur, d’émancipation, de richesse, de démocratie. Nous sommes arrivés à l’âge adulte pour voir, petit à petit, s’évanouir la plupart des rêves de nos parents. Nous avons vu les indépendances s’échouer sur la grève des réalités. Nous sommes arrivés à l’âge adulte pour constater notre faiblesse, constater la faiblesse de nos élites et de nos si grands pays. Nous avons à peine connu l’Afrique de l’espoir. Nous avons connu celle des conflits, des gaspillages, des échecs. Nous avons regardé la plus grande partie du monde arabe perdre ses guerres, perdre la bataille de la modernité, perdre la bataille de la démocratie.

Nous avons laissé faire, nous avons laissé fuir le temps. Nous avons accepté sans vraiment le dire, intimidés, probablement, par le conservatisme de la génération qui nous précède. Peut-être avions-nous aussi besoin de nous faire, de comprendre. De sortir, un peu, des égocentrismes de la jeunesse.

Peut-être que le temps est arrivé pour nous de prendre nos responsabilités, d’imprimer notre marque sur l’époque. De militer pour plus de démocratie, pour plus de liberté, pour plus de justice économique dans notre monde à nous, qui en manque cruellement.

Hypercapitalisme

le 1 février 2008

Sur l’affaire de la Société générale, je connais quelques amis, bien informés, qui connaissent le métier.

Je vous les livre tels quels, sans filtre, pour votre réflexion.

S’en prendre exclusivement au patron de la Société générale est une erreur. Évidemment, Daniel Bouton et son staff proche sont responsables des pertes de l’entreprise. Mais c’est au conseil d’administration, représentant des actionnaires, de prendre des décisions. Pas à des politiques « excités », qui voient dans cette affaire matière à brosser les Français dans le sens du poil : ah, les mauvais capitalistes… Et que l’opinion publique comprenne, défende presque l’attitude d’un trader fou, mégalomane, qui plombe une banque de plusieurs milliards, en dit long sur la méfiance du « peuple » pour « l’élite » et « les grands patrons ».

Les politiques, en demandant la tête du management de la banque, ont pris le risque de la fragiliser encore un peu plus. Et ils ont outrepassé leurs fonctions. La SG est une banque privée.

Techniquement, il est possible, pour quelqu’un de doué, de très d’ambitieux, de contourner les contrôles de sa propre banque (en particulier sur les marchés des dérivés, où ce qui se vend et s’achète n’a rien de « physique »). Il est possible pour cette même personne « d’engager » 50 milliards d’euros. Surtout, ce qui serait le cas dans cette affaire, si le trader est passé progressivement du back office, au middle office, puis au front office. Un tel trader connaît alors le fonctionnement de systèmes différents, supposés être compartimentés. Stupéfiant…

Quand le top management, alerté par les auditeurs, s’est rendu compte de l’ampleur de la crise et du risque encouru, il lui a fallu agir quasiment en secret. Pour ne pas provoquer de panique sur les marchés, mais aussi, et surtout, pour pouvoir « déboucler » les positions prises par le trader, sans que le marché, justement, « n’égorge » la SG. Si les opérateurs savent que la troisième banque française est obligée de vendre pour près de 50 milliards de produits dérivés, ils peuvent être tentés de ne pas acheter, de laisser les prix s’effondrer, de récupérer la mise pour un prix cassé… La crise aura donc été gérée par cinq ou six personnes. Le personnel de la banque n’aura été informé que plusieurs jours après les opérations.

Ceci étant dit, je me demande où va un système financier capable de tel excès. Je me demande où va un système qui privilégie à ce point la spéculation sur la production réelle de richesse. Idem pour la fameuse crise des subprime, dont le principe, en gros, était de prêter de l’argent à des taux variables à des familles pauvres… Il y a quelque chose d’un peu dément, d’incontrôlé, dans cet hyper capitalisme fasciné par des hyper gains, qui n’ont plus rien à voir avec les réalités de l’humanité.