Une langueur franco-africaine
Chers amis lecteurs,
Je sais…, je n’écris pas beaucoup
Mais en attendant un peu de temps ce week-end, voici, comme le veut la tradition, le Post Scriptum du prochain Jeune Afrique. Donc, voici un texte sur les langueurs franco-africaines:
Donc, à Dakar, nous avions eu droit à un grand discours présidentiel sur « les difficultés de l’homme africain à entrer dans l’histoire ». En Afrique du Sud, au Cap, plus récemment, ce fut, au contraire, une belle envolée sur « les promesses de l’Afrique » et la proposition, audacieuse, de réviser les accords de défense qui lient la France à la plupart de ses anciennes colonies africaines. Entre-temps, nous eûmes droit à une posture complexe sur l’affaire tchadienne. De l’audace encore sur le dossier de l’EUFOR et du Darfour, et des drôles d’arrangements (et des hésitations) pour assurer la survie d’Idriss Déby. Puis ce fut une polémique franco-gabonaise bien sentie sur les questions d’immigration et sur les biens supposés du président Bongo en France. Chapitre suivant, après les élections municipales, le ministre de la Coopération, qui incarnait une possibilité de rupture, au moins dans le ton, fut gentiment remercié et sacrifié sur l’autel du réalisme. Jean-Marie Bockel, homme de talent et de communication s’était, il est vrai, laissé aller à vertement critiquer les excès de la Françafrique, et à exiger « son acte de décès ». Le voilà donc muté aux Anciens Combattants, domaine par définition bien plus tranquille. Un proche du président, Alain Joyandet est nommé rue Monsieur, on revient à la case départ, avec une politique africaine de la France qui se fait à l’Elysée.
On regarde tout cela avec un certain intérêt. Mais on se demande tout de même : quelle politique africaine de la France ? Y-a-t-il encore une politique africaine de la France ?
Vues d’Afrique, les réponses sont assez simples.
La politique africaine de la France, ce sont les visas impossibles à obtenir.
La politique africaine de la France, c’est l’obsession du contrôle migratoire, incarné par le « ministre des expulsions », Brice Hortefeux.
La politique africaine de la France, c’est « business as usual », mais plus de grande ambition sur les questions de développement. Plus de grand concept stratégique pour que la France soit justement la puissance partenaire de l’Afrique sub-saharienne.
La politique africaine de la France s’est noyée dans le magma bureaucratique européen. La politique de la France, c’est, d’ailleurs, l’accent mis avec insistance par Nicolas Sarkozy sur… l’Union méditéranéenne.
De Paris, l’Afrique est souvent perçue par le prisme de ses problèmes, la pauvreté, la misère, le désordre… Par le biais de clichés, des caricatures sur le pouvoir : tous corrompus, tous dictateurs.
Tout cela n’est pas entièrement faux, mais ce n’est qu’une partie de l’Afrique. De Pékin, notre continent est vu par le prisme de ses immenses possibilités. De Moscou aussi, de New Delhi et de Brasilia également… L’Afrique, c’est certainement la nouvelle frontière de la globalisation. Elle dispose de richesses, d’énergie, de matières premières (dans un monde qui en est de plus en plus dépourvu). La démocratie progresse. Une nouvelle génération arrive et s’installe. C’est un marché et un enjeu stratégiques.
Signe peut être d’une langueur, d’une lassitude, d’un déclin qui n’ont au fond rien à voir avec l’Afrique, la France abandonne progressivement un marché, des opportunités et surtout ce qui fait d’elle une puissance encore un peu mondiale.
La solitude des Maîtres
Le problème de la plupart des chefs d’État, c’est la perte du sens des réalités. J’en suis sûr, vraiment. Imaginez… Vivre, à l’abri, dans une forteresse, un palais inaccessible, fermé au monde extérieur, où les serviteurs, la sécurité sont au doigt et à l’œil, attentifs au moindre de vos désirs. Imaginez ne jamais marcher dans la rue, ne jamais être en contact avec vos semblables, ne jamais aller au marché, boire un verre avec des copains au bar du coin, ne jamais aller à la plage avec les enfants, ne voyager qu’en jet privé ou presque, ne jamais voir un douanier, un policier, un inspecteur du fisc… Imaginez une vie toute en protection, tout en secret, à l’abri permanent du regard des autres, imaginez tous ces plaisirs hypocrites, tout ce luxe que l’on ne peut pas vraiment montrer, pour ne pas heurter les citoyens. Imaginez que personne dans votre entourage ne vous interpelle de front, et si c’est le cas, rarement, ce sera avec un luxe de précautions infini. Imaginez que vous ne sachiez plus si vos amis sont vos amis. Et si votre séduction est bien la vôtre ou celle du pouvoir.
Imaginez cette immense solitude de la puissance…
Gaza désespoir
Ci-dessous, le Post Scriptum de Jeune Afrique à paraître lundi, en avant-première, donc.
Peut-on encore écrire sur le désastre israélo-palestinien ? Que dire de plus que ce que l’on a dit, répété, jusqu’à ce que la voix et l’âme s’usent. Que la force ne résoudra rien. Que tous les éléments d’un accord de paix sont connus, sur la table, qu’il manque surtout des hommes de volonté, de grandeur, de dimension pour sortir, enfin, de cette violence inutile, stérile.
Je regarde les images d’enfants morts à Gaza. Et celles de l’enterrement des étudiants talmudiques de Jérusalem . Je sais, la guerre, c’est la guerre. Je sais, le tueur de la Yeshiva est un terroriste. Je sais, les roquettes du Hamas tuent des innocents à Ashkelon. Je sais que le Hamas est l’ennemi de l’État hébreu. Mais où est la conscience du monde quand meurent plus de 130 personnes, la plupart des civils, en moins d’une semaine, à Gaza ? Quel peuple est occupé depuis près de cinquante ans ? Qui subit les punitions collectives ? Qui subit les blocus ? les bombardements de zones civiles ? Les routes barrées, les villages coupés en deux, les murs ? Quels sont ceux que l’on exproprie, à qui l’on prend les terres et les maisons ?
Qui dira haut et fort que Gaza, c’est l’enfer sur terre ? Un « bidonville-prison » à ciel ouvert de près de 1,5 million de personnes, privées de tout, un peuple pris en otage. Qui dira haut et fort que le blocus de Gaza est immoral, et que, politiquement, il n’a débouché sur rien. Que le Hamas est toujours là, encerclé et d’autant plus fort.
Commentaire d’un ami qui connait très bien Israël, introduit dans les milieux du pouvoir. Ici, le camp de la paix a été atomisé, me dit-il. La majorité de la population est usée, mais arc-boutée sur ses frontières, incapable de faire un saut mental vers un grand compromis, prête à écouter n’importe quel général qui promettrait une bonne guerre définitive. Le désastre libanais est déjà refoulé. L’homme le plus dangereux, continue-t-il, c’est… Ehud Barak, le ministre de la Défense (travailliste). Oui, l’ancien Premier ministre de l’État hébreu, qui négocia, sous l’égide de Bill Clinton et avec Yasser Arafat, les fameux quasi-accords de Taba (janvier 2001). « Barak est un revanchard, qui n’a jamais accepté sa défaite électorale de mars 2001. Il se veut donc maintenant plus dur que les durs, prêt à en découdre à Gaza ou ailleurs, persuadé que c’est le chemin le plus court vers le pouvoir. Il prétend connaître les « Arabes » et dit à tout bout de champ que la seule bonne méthode, c’est la force… »
Quelle défaite idéologique pour les travaillistes et la gauche israélienne… Les héritiers d’Itzhak Rabin, aujourd’hui représentés par un général aigri et revanchard (Barak) et par Shimon Pérès, chef d’État octogénaire inutile, immobile, Prix Nobel de la paix silencieux, quand les bombes écrasent Gaza sous une punition collective.
Comme d’habitude, la vraie conscience de paix, de raison, de « gauche » est venue des journalistes israéliens eux-mêmes, en particulier ceux du quotidien Haaretz. Ils ont dénoncé les méthodes de l’armée, les massacres de civils à Gaza, et ils ont rappelé à une opinion pourtant très hostile qu’en quelques jours, en ce mois de mars 2006, l’armée israélienne a tué beaucoup plus de civils que les roquettes du Hamas en plusieurs mois.
