Copenhague, quelques jours après
Tout le monde vous le dit, en particulier les ONG écologistes, les grandes personnalités type Al Gore et les pays les plus vulnérables au réchauffement climatique (dont une bonne partie de l’Afrique) : la conférence de Copenhague fut un véritable fiasco.
Je l’ai moi-même pensé, largement influencé par la déferlante de commentaires négatifs, catastrophistes, apocalyptiques qui ont suivi la conférence.
D’un autre côté, et avec le recul, on se demande comment près de deux cents pays aux intérêts fondamentalement divergents auraient pu sortir un texte contraignant et accepté de tous, d’un seul coup d’un seul. À quoi s’attendait-on ? À ce que deux cents chefs d’États, la larme à l’œil, la main sur le cœur, signent comme dans un vrai miracle le document fondateur d’un nouveau monde, plus propre, plus juste, plus équilibré ?
Surtout quand certains estiment avoir un droit historique à polluer (autrement dit un droit au développement).
Surtout que les autres ne veulent pas reconnaître leurs responsabilités économiques dans l’état actuel de la planète.
Surtout quand ceux qui sont le plus en danger sont trop pauvres et trop faibles pour être entendus.
Et surtout parce que les choses ne sont pas aussi simples que veulent bien nous le faire croire les lobbies écologiques.
Réduire de moitié les émissions mondiales d’ici à 2050 (objectif déclaré des scientifiques) supposerait des contraintes quasi ingérables pour les grands pays industrialisés et émergents, et des transformations socio-économiques d’une ampleur révolutionnaire. Demandons aux États-Unis de réduire la taille de leurs villes, de ne plus rouler en voiture, de ne plus produire d’avions, demandons au Chinois ou aux Indiens, ou aux Indonésiens de s’interdire d’élever leur niveau de vie par le biais de la consommation, demandons aux Européens de réduire leur consommation d’énergie de 30 % ou 40 % dans les vingt ans…
D’un autre côté tout le monde est désormais conscient de l’immensité du défi et du danger. Surtout si rien n’est fait dans les mois et les années à venir. Si le climat se détériore, se déglingue, se réchauffe, si l’on passe à la phase inondations, tempêtes, gel, brûlures, désertification, pénurie d’eau, disparition des espèces, mise en danger des hommes… les milliards et la puissance des plus riches ne leur serviront à rien. La planète entière sera foutue.
Avec le recul, donc, on finit par se dire que le texte adopté à Copenhague est quand même le signe de la prise en compte par les nations du problème. Les grands pays émergents et les pays les plus puissants se sont engagés de facto à réduire leurs émissions. C’est le début du commencement. Ce que l’on a vu à Copenhague, ce n’est pas l’affirmation de la volonté des États. Ce que l’on a vu, au contraire, c’est l’émergence au plus haut niveau du concept de « bien commun universel ». C’est le début laborieux, la préhistoire d’une gouvernance mondiale, adaptée à des défis supra nationaux, qui menace la globalité du système humain.
Ce que l’on a vu à Copenhague, c’est le début d’une nouvelle phase de l’histoire de l’humanité. Non pas celle de l’émiettement, de la fragmentation, du chaos, mais celle au contraire de la mise en place de processus de gouvernance plus globaux.
Ce que l’on a vu aussi, c’est que les États-Unis et la Chine peuvent bloquer ou faciliter n’importe quel accord. C’est le fameux G2.
On a vu que l’Europe a été humiliée. Révolutionnaire sur le plan des idées, en avance depuis plus de vingt ans sur le plan des programmes. Inexistante sur le plan politique, mal organisée, mal préparée, déchirée par les ego trips de ses gouvernants… L’Europe a démissionné à Copenhague en acceptant de payer et de se taire…
Que les pays de l’Opep, fortement pollueurs, s’en sont très, très bien sortis (pas de taxe carbone globale…), ce qui n’empêche pas la plupart des émirats et du royaume du golfe d’investir massivement dans l’économie verte, l’énergie solaire, le photovoltaïque, etc, etc.
Que, comme d’habitude, on a tous tiré sur l’ambulance, les Nations unies, qui n’est finalement que l’émanation des États.
Ce que l’on a entendu enfin, et pour la première fois, c’est la voix des pauvres, de l’Afrique en particulier, et des autres qui ont su se faire entendre.
Ce que l’on a vu enfin, et c’est le plus important, les pays riches se sont engagés à consacrer 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 pour aider les pays les plus vulnérables au changement climatique.
Ils peuvent mentir mais, au fond, ils n’ont pas beaucoup le choix.
Là aussi, c’est une vraie révolution.
L’Amérique au cœur du monde
De retour d’un court voyage aux Etats-Unis.
J’y suis allé un peu sur la pointe des pieds, encore marqué par l’ère Bush, ses excès et ses non-sens. J’ai moi-même suffisament écrit, critiqué et dénigré, comme un amoureux déçu. L’Amérique est en crise, c’est clair. Mais il s’y passe quelque chose. Malgré la noirceur du tableau, les nuages lourds, les menaces, les déficits, on sent la créativité et la vitalité de la nation. En marchant, en parlant, en voyageant de Washington à New York, on sent que l’Amérique est encore un pays essentiel, encore la nation au centre du monde.
Elle s’est dotée d’un président jeune, moderne, métis. Un homme qui tente de redéfinir le rapport des Etats-Unis au reste du monde. C’est un président pragmatique, qui ose parler de « guerre juste » en recevant son prix Nobel de la Paix à Oslo. Mais c’est surtout un président « post-impérial », en complète rupture avec l’ère Bush et l’idéologie des néo-conservateurs. Il ne renonce pas aux intérêts du pays (qui le ferait ?). Mais il tente de définir une nouvelle doctrine de la puissance américaine, en s’intégrant au monde. Dans un pays fortement dominé par l’idée d’un « destin manifeste », c’est une révolution.
C’est un président en difficulté, en apprentissage aussi (à peine douze mois d’exercice du pouvoir), confronté à une terrible récession économique, à deux guerres simultanées (Irak et Afghanistan) et à un héritage particulièrement calamiteux. Son camp est divisé, les démocrates ne serrent pas les rangs. Il a sûrement ouvert trop de chantiers à la fois, comme le montre l’enlisement de sa démarche au Moyen-Orient.
Mais il tient. Il sait ce qu’il veut. Il ne panique pas. Il prend le temps, même si l’opinion s’impatiente. Il a besoin d’un « win », d’une victoire, pour se donner de l’air, de la marge de manœuvre. D’où l’importance de la réforme du secteur de la santé. D’où la violence des attaques venues des milieux de la droite pure et dure, bien décidés à tuer la présidence Obama dans ses premiers mois.
On peut dire ce que l’on veut de la décadence américaine, des défauts, des limites du système, de l’émergence des pays émergents, de la Chine supposée toute puissante, des autres Bric.. On pourra dira ce que l’on veut des avantages du modèle européen, on peut imaginer les contours d’un monde multipolaire en train de naître… Mais la réalité s’impose : les Etats-Unis restent l’hyper puissance politique, l’hyper puissance militaire, l’hyper puissance économique, l’hyper puissance intellectuelle et culturelle, le cœur de la recherche, de la nouvelle économie, du green business, des technologies d’avant garde et que sais-je encore…
Les économistes imaginent une reprise portée par les puissances émergentes. Sans être divin ou spécialiste, la réalité est nettement plus simple. Quand l’Amérique sortira de la crise, le reste du monde sortira de la crise. C’est l’entreprise américaine et le consommateur américain qui tracteront la machine comme d’habitude. La aussi, malgré les apparences, les choses bougent. Le pays détruit ses industries condamnées, le capitalisme flingue les plus faibles, le chômage augmente, mais les restructurations sont en marche, sans états d’âme cf la liquidation de l’indutrie automobile du pays) et l’on sent émerger petit à petit l’Amérique économique de demain.
Malgré les métissages culturels, religieux, ethniques, malgré le brassage phénoménal des populations, malgré les différences sociales criantes, les inégalités, la violence, malgré l’abstention, contrairement donc à toutes les apparences et aux clichés habituels, la démocratie américaine est vivante. C’est elle qui porte Barack Obama au pouvoir. Quel autre pays aurait été capable du même leap of faith, du même saut de foi… ?
La justice est relativement indépendante, incarnée par une cour suprême intouchable. Le Congrès existe. Il représente réellement les intérêts multiples et divergents des populations, des lobbies, des états… Les médias sont omniprésents. Les commentateurs de droite ou de gauche sont des vedettes que l’on écoute avec attention. Le débat politique, économique, social, moral, religieux est permanent. C’est cette vivacité, ce chaos organisé, cette multiplicité qui rend le pays si difficile à gouverner. Mais c’est ce qui fait paradoxalement son unicité, son union.
On pourra dire ce que l’on veut de l’affaiblissement réel de la puissance américaine, rien aujourd’hui et pour les années à venir ne peut se faire contre eux ou sans eux : climat, commerce mondial, subvention agricole, stabilisation du Moyen-Orient, paix en Palestine, les Nations Unies, la réforme de la finance, le G20, G2, G4, etc, etc. Ils sont au cœur de tous les problèmes et au cœur de toutes les solutions.
Peut-être suis-je devenu trop optimiste. Peut-être que l’Amérique s’effondrera progressivement sous le poids de sa dette, gangrené par les intérêts économiques, par les raidissements idéologiques, par les fractures sociales, ethniques. Peut-être qu’Obama échouera. Mais je ne suis pas sûr que ce sera une bonne nouvelle pour le reste de l’humanité, livrée à une globalisation sans véritable centre et soumise aux appétits de puissances moyennes et concurrentes.
Une nuit à Marrakech
Je pourrais vous raconter la beauté et la majesté de cette ville, l’ocre et la lumière, le soleil d’hiver éblouissant, les palmiers dans le paysage, la Mamounia, palace restauré et majestueux, les hôtels de luxe qui poussent comme des champignons, les golfs qui mangent la plaine (et qui pompent l’eau aussi rare), et les lotissements construits à l’emporte pièce à l’époque de l’argent facile, et là, aujourd’hui , les villas vides, immobiles, bâtiments et projets frappés par la crise…
Je vous parlerais surtout du festival du film de Marrakech, neuvième édition. Festival assez particulier, éclectique, à la programmation ouverte sur le monde, sur les cinémas d’ailleurs. Un festival, paillettes et glamour, avec quelques stars, beaucoup de happy few, d’amis du Maroc et un festival populaire aussi avec les fameuses projections publiques sur la place Jemaa el Fnaa. Les Marocains d’en bas suivent mi-curieux, mi-goguenards, et de l’extérieur, le faste de la cérémonie d’ouverture. Les stars venues d’ailleurs, d’Hollywood, de Madrid, de Londres, de Paris, de Rome, de Téhéran ( Abbas Kyarostami le président du jury est iranien), ils ne les connaissent pas toujours. Mais ils adorent voir passer leurs héros populaires, leurs chanteurs, leurs acteurs sur le tapis rouge. Ça, c’est leur festival à eux…
Festival remarquablement organisé. Franchement de niveau international. Tout est fluide ou presque. Ça à de la gueule, de l’ampleur. Reflet de cette ambition marocaine de jouer dans la cour des grands. Evidemment, beaucoup de prestataires sont étrangers. Evidemment beaucoup de travailleurs de second rang sont marocains. Mais après tout, seul, peut-être, le résultat compte.
Belle soirée d’ouverture donc.
Ali Baddou, star franco-marocaine de Canal Plus, le master of ceremony, en fait un chouia trop, mais il a de la classe, de l’élégance.
Le film présenté hors compétition est plombant, un drame allemand (John Rabbe), un peu mélo, pas mal fait, dont l’action se situe en hiver 1937, en Chine, lors du siège sanglant de Nanking par les troupes japonaise. Ça meurt, ça massacre, ça saigne, ça décapite, mais le héros s’en sort presque bien. Le public est un peu sonné. On aurait préféré un bon Spielberg…
On se précipite vers le diner officiel. Certains happy few ont le privilège d’être reçus avant et quelques instants par le Prince Moulay Rachid. Ils le font savoir avec l’air naturel de ne rien dire. Les autres passent par les portiques de sécurité. Merci d’éteindre vos téléphones… Evidement, les plans de tables donnent des indications plus ou moins cruelles de votre position dans les tablettes du protocole marocain. Tout le monde est là, les femmes sont belles, les caftans sont sexy, les décolletés profonds, certaines assument le voile, Victoria Abril est toujours aussi drôle, simple, séduisante. Cecilia (ex Sarkozy) est là. Parade de vanités, des belles choses, de sensations vraies et de sourires forcés. Et devant, la table première, avec le prince Moulay Rachid, relax, et les invités de première, première, première division.
Le diner (excellent) est (vite) fini. On s’éparpille. On cherche la fête VIP. On se perd une ou deux fois dans des boites peuplées de filles et de garçons pas très clairs. On trouve le lounge discret ou ça se passe. On passe l’entrée avec un air de producteur venu incognito. Ça danse sur des vieux tubes. Alcool is free. Elia Suleiman, le réalisateur palestinien, est là avec son air décontracté, tranquille, intelligent. Sa chérie à côté de lui, moulée d’une grande robe rouge, sensuelle à damner un prêtre. C’est Yaz, la chanteuse très à la mode du moment (l’album s’appelle Arabology). Victoria danse. Melissa Toscan du Plantier à l’air souriante et lointaine. Des coréens, des thaïlandais (le festival s’intéresse cette année au cinéma de ces deux pays d’Asie) ont l’air complètement paumé. La nuit avance, et on se ressemble tous un peu, stars, demi stars et inconnus. Tous un peu glam, un peu pathétique, assez humains…
On s’éparpille à nouveau dans la nuit étoilée, éclairée par une lune sans nuages. Ça tangue sec. Inauguration de la nouvelle boite à la mode, ça se bouscule entre jeunes jet-setters marocains devant la porte. Dans une autre boite, parait-il, bagarre générale dans le carré VIP. Les taxis marrakchis nous font naviguer. Escale finale à la Mamounia. On cherche le fantôme de Winston Churchill au bar. Casino. One last drink. Maybe another one… On se prend à rêver, de cinéma, de belles histoires, de rencontres surprenantes.
Le jour se lève. Il faut rentrer.
Le festival de la vie, du cinéma et du reste continue.
