octobre 2016
Stratégie

ABIDJAN CITÉ GLOBALE

Par Lilia Ayari
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Depuis 2012, la capitale économique se relève. Elle s’impose aujourd’hui comme le hub de l’Afrique de l’Ouest et cherche à se placer sur les routes de la mondialisation. Une ambition légitime qui passe par la prise en charge d’immenses défis urbains.

D’ici 2020, Abidjan aura son métro. Une révolution dans le quotidien des Abidjanais qui souffrent du manque de transports urbains. Une révolution également en termes d’image pour le pays, qui ambitionne de se hisser parmi les nations émergentes en 2020, et souhaite afficher un visage moderne, prospère et doté d’infrastructures répondant aux standards internationaux. La vitrine de ce renouveau n’est autre qu’Abidjan, la capitale économique ivoirienne, l’un des plus importants centres urbains de l’Afrique subsaharienne en pleine mutation socio-économique, urbaine et culturelle.

MODERNISER LA VILLE

Mutations urbaines, tout d’abord. En juillet dernier, le gouvernement a présenté une centaine de projets prévus d’ici 2030 afin de moderniser la ville, pour un coût estimé à 11 milliards de francs CFA, soit plus de 16 millions d’euros. Parmi les chantiers évoqués : sept nouveaux ponts, des voies de contournement du centre, ainsi que des lignes de métro qui traverseront la ville d’ouest en est et du nord au sud, et devraient transporter 1,3 million de passagers par jour.

Mutations socio-économiques également. Si les woroworo, taxis collectifs bon marché, mais bruyants, polluants et délabrés, circulent toujours, en attendant le métro, les véhicules TaxiJet, Uber à l’ivoirienne, offrent déjà une qualité de service davantage adaptée à une catégorie de population plus soucieuse de son confort. Signe d’une évolution des moeurs traduite par de nouveaux modes de vie, de nouvelles habitudes plus urbaines et modernes… et une soif de consommation ! En moins de deux ans, deux centres commerciaux se sont installés dans la ville, PlaYce, à Marcory, et Abidjan Mall, à Riviera, venus s’ajouter à Cap Sud, Cap Nord, Sococe et autres grandes surfaces qui se multiplient sur le territoire. De même, on assiste à l’émergence de nouveaux bars-restaurants-cafés, version européenne, et autres maquis « occidentalisés » dans les quartiers résidentiels. Pour autant, finie la folie des grandeurs.

Les dernières constructions, horizontales, se veulent plus sobres, « plus pratiques qu’ostentatoires », comme le confirme un architecte. Avec plus de 4 millions d’habitants, soit 20 % de la population ivoirienne concentrée sur 422 km2, Abidjan est une ville qui grouille de chantiers, de nouvelles richesses, de nouveaux investisseurs, et montre une vitalité économique insolente. « L’attractivité de la ville n’a jamais été aussi forte, confirme un hôtelier. Nous sommes passés du bord de la ruine, après la guerre, à la saturation. Désormais, nous ne désemplissons plus. Avec l’installation de la Banque africaine de développement (BAD) et tous les évènements organisés, les hôtels sont saturés ». Tout autant que les vols. Ceux d’Air France, Royal Air Maroc ou Corsair, qui a repris sa ligne Paris-Abidjan en juin dernier, mais également des compagnies régionales comme Asky, Air Côte d’Ivoire, Air Algérie ou encore Tunisair. Résultat, l’aéroport Félix Houphouët-Boigny a passé le cap du million de passagers en janvier 2016. Un chiffre record depuis 1999.

Avec le savoir-faire du système D à l’ivoirienne, de nouvelles structures d’accueil, plus ou moins confortables pour touristes et hommes d’affaires, se multiplient un peu partout dans la ville, des hôtels-appartements aux résidences. Aujourd’hui, Abidjan représente 40 % du PIB national. La ville retrouve donc son positionnement de capitale économique sous-régionale. « Abidjan, c’est le hub, la capitale des affaires en Afrique francophone », juge un opérateur économique Sénégalais.

UNE DIVERGENCE DES PRIORITÉS

La ville change d’aspect et modernise ses infrastructures. Avec le projet  Aérocité  (ville aéroportuaire), la modernisation des ports et des gares, les nouveaux ponts prévus pour désengorger la ville, ou encore l’aménagement de la baie de Cocody, Abidjan renoue avec son image « d’États-Unis d’Afrique », et améliore sa compétitivité. À grande vitesse, d’ailleurs, quitte à heurter les Abidjanais. La politique de « déguerpissement » - ou démolition des quartiers insalubres ainsi que des commerces « sauvages » - suscite des tensions. « On casse avant de reconstruire. Où va-t-on loger tous ces gens, quel travail vont-ils trouver ? », s’inquiète une vendeuse de Yopougon. Même si des logements, voire de nouveaux quartiers, sont en cours de construction, les travaux prennent du retard.

« Abidjan est saturée, Abidjan étouffe, Abidjan va exploser ! », s’inquiète un architecte. « On se demande s’il y a réellement un plan d’urbanisme. On lance les bulldozers, mais derrière, on ne reconstruit pas. Regardez sur les bords de la nouvelle autoroute Abidjan-Bassam. C’est un champ de ruines ! » Abidjan paie ainsi le prix de son succès et des ambitions gouvernementales. « Il y a un problème d’organisation et de priorité, admet un membre du gouvernement. D’un côté, on vise l’émergence et l’on construit les chantiers de demain, mais de l’autre, on ne s’attaque pas aux fondamentaux comme l’accès aux logements, à l’école, aux soins, à l’emploi, et la lutte contre la vie chère ! » Car les prix flambent dans la ville, notamment dans l’immobilier, tandis que la démographie explose.

"LA MODERNITÉ A UN PRIX"

Et pourtant, l’argent semble couler à flots à Abidjan avec pas moins de 26 banques représentées, la plupart concentrées sur le Plateau, le quartier des finances. Ce dernier doit d’ailleurs prochainement abriter un nouveau centre d’affaires. Un building de 29 étages est prévu sur la place de l’ancien marché, avec, selon les plans de l’architecte portugais Rodrigo Machado Soares, un centre commercial, un centre de conférence (environ 1 500 places), un hôtel cinq étoiles et quatre niveaux de parking en sous-sol. Des parcs de stationnements payants qui commencent à fleurir dans le paysage local, peu appréciés des usagers.

« Ils ont râlé pour le péage sur le troisième pont et, finalement, tout le monde est très content de l’utiliser, car il permet d’éviter les bouchons », temporise-t-on du côté de la municipalité du Plateau, ajoutant : « La modernité à un prix ». Reste à savoir lequel, et qui paiera la note ? Car si une classe moyenne se développe, une grande proportion de la population abidjanaise reste précaire et risque de se voir évincée… « Il y a trois villes dans la ville, distingue un journaliste local. L’Abidjan du Plateau et du business, l’Abidjan résidentiel de Cocody ou Riviera, par exemple, et l’Abidjan de seconde zone des petits quartiers. Trois villes, trois mondes qui ne se croisent pas, et ne vivent pas l’émergence au même rythme ».

"UN DÉFI SOCIAL"

Première richesse d’Abidjan, sa diversité, caractérisée par une vingtaine de nationalités différentes issues de diverses classes sociales, est aussi son principal défi. Avec une croissance démographique proche de 3 %, la ville a dépassé les 4 millions d’âmes et les besoins en logements, emplois, eau, ou électricité explosent. « Décongestionner »  Abidjan devient une urgence, tout comme une décentralisation de l’activité économique au profit d’autres communes de la ville. À commencer par les plus populaires. Ainsi Yopougon, ou Yop City, zone la plus peuplée (plus d’un million d’habitants !), la plus étendue et la plus excentrée, connaît actuellement une série de travaux de modernisation. Entre autres, la construction d’un nouveau quartier, la Cité ADO, prototype du programme présidentiel de construction de logements.

« Nous mettons l’accent sur la cohésion sociale par la réalisation des routes et des bâtiments en encourageant tous les acteurs de la commune à travailler ensemble pour l’intérêt commun », confirme le maire, Gilbert Kafana Koné. L’enjeu est de taille. À Yopougon, comme dans les autres communes défavorisées, la surpopulation, la détérioration des infrastructures et le manque d’emplois sont sources de tensions. Tangibles parfois. Les autorités cherchent justement à tout prix à éviter les dérapages, grâce, notamment, à la mise en place de leur politique urbaine et sociale.

En attendant, la ville, qui accueillera les prochains Jeux de la Francophonie à l’été 2017, poursuit son processus d’assainissement et d’embellissement, déterminée à offrir son plus beau visage à cette occasion.

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