Tribune

Alioune Sall : «Comment en sortir par le haut»

Par Jean-Michel Meyer - Publié en
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Alioune Sall. DR

 
Les conséquences de la pandémie ne seront pas vaines si elles suscitent dès maintenant une prise de conscience des dépendances structurelles du continent.
 
L’année 2020 s’est ouverte sous de bons augures puisque l’on s’attendait à une hausse de la croissance économique du continent. Sans être mirobolantes, les perspectives étaient d’autant plus encourageantes que celui-ci attendait de la Zone de libreéchange continentale africaine (Zleca), qui doit être lancée en juillet 2020, un dopage de la croissance, même si certains, parmi lesquels je me compte, affichaient un certain scepticisme vis-à-vis de cette dernière-née de l’Union africaine.
 
Mais la pandémie de coronavirus a fait voler en éclats les perspectives qui se dessinaient au début de l’année : en effet, nous pouvons affirmer sans ambages que la croissance économique ne dépassera guère 2 % en 2020.
 
C’est néanmoins avec des pincettes qu’il faut prendre ces prévisions car elles sont principalement basées sur les relations sino- africaines et ont été faites il y a deux mois, alors que la Chine était l’épicentre de l’épidémie ; ce n’est plus le cas aujourd’hui, l’Europe l’ayant détrônée au funeste hit-parade du Covid-19. La précaution s’impose d’autant plus que la pandémie n’en est qu’à ses débuts en Afrique, où la gestion préventive va s’avérer difficile en raison de la faiblesse des systèmes sanitaires et du bas niveau d’éducation des populations. Cette « combinaison » autorise à craindre le pire.
 
Certes, en prospectiviste avisé, je fais tout à fait mienne l’idée que le pire n’est jamais certain et me garderai donc de succomber au sensationnalisme et de nourrir l’industrie de l’émotion. Toutefois, il est des réalités, des tendances lourdes, que l’on ne saurait ignorer, même lorsque manquent les données qui permettraient d’apprécier finement les conséquences économiques du coronavirus en temps réel. Quelles sont-elles, ces évidences ? Sans vouloir les classer dans un quelconque ordre, j’en citerai sept qui ont en commun d’avoir été identifiées comme étant des variables clés dans tous les processus de transformation structurelle réussis :
 
  1) Les matières premières qui valent à l’Afrique les yeux doux des puissances économiques du monde vont connaître des baisses des cours devant les arrêts successifs des moteurs de l’économie globale et la contraction prévisible du PIB mondial. Avec un baril en dessous de la barre des 30 dollars, les pays pétroliers du continent (singulièrement le Nigeria, l’Angola, l’Algérie) vont être les plus impactés. L’Afrique du Sud souffrira aussi de la récession annoncée, parce qu’elle est plus intégrée au marché mondial que les autres pays.
  2) Les déficits budgétaires vont se creuser au fur et à mesure que les États vont procéder, par des mesures de confinement, à l’arrêt de la vie sociale et économique de manière progressive pour diminuer la fulgurance du virus.
  3) Avec des recettes en baisse, la mobilisation des fonds pour le financement de la relance sera d’une urgence vitale. Mais elle sera difficile car le binôme aide-endettement, qui a été le moyen privilégié du financement du développement, est condamné à atteindre ses limites dans un contexte où les pourvoyeurs traditionnels de ces ressources sont « eux-mêmes » en récession.
  4) Les flux financiers des travailleurs émigrés – qui, pour certains pays, sont du même ordre que les montants de l’aide publique au développement – vont diminuer de façon substantielle, alors qu’ils jouent un rôle essentiel pour la prise en charge des dépenses sociales.
  5) Des pans entiers de l’économie (le tourisme, l’hôtellerie, le transport aérien, le commerce, et en particulier l’ import-export agroalimentaire) étant touchés de plein fouet, les conséquences seront immédiates, avec des pertes d’emplois et de revenus ainsi que des pénuries. À cause de l’effet domino et dans un scénario d’aggravation de la crise, ces conséquences risquent de se généraliser.
  6) Les populations rurales seront les plus impactées par l’interdiction des rassemblements, laquelle se traduit par la suppression des marchés hebdomadaires. En effet, ce sont les seules sources de ravitaillement, mais aussi les seuls lieux de vente de récoltes et de bétail pour ces populations. Si des mesures urgentes ne sont pas prises, la famine pourrait s’installer en milieu rural, avec des conséquences imprévisibles sur la sécurité.
  7) Enfin, le coût de la fermeture des établissements scolaires et universitaires, même s’il n’est pas chiffré, sera certainement très élevé à court et moyen terme, car ceux qui sont concernés (à savoir la tranche d’âge des 6 à 26 ans) constituent une majorité démographique dans tous les pays africains.
 
Ce que la crise sanitaire a révélé, par-delà la faible capacité des systèmes de santé à prendre en charge les aspects épidémiologiques, c’est au fond la persistance d’une économie politique de la dépendance. Il importe peu, à ce stade, que cette dépendance soit imposée ou qu’elle procède de la servitude volontaire.
 
Toutefois, le Covid-19 n’aura pas été vain s’il suscite une prise de conscience, un sursaut, et finit de convaincre les décideurs africains de la nécessité pour leurs pays d’initier des réflexions profondes sur leurs modes de production et de consommation en soutenant davantage la production locale. L’Afrique doit cesser d’être un lieu d’extraction de matières premières et un déversoir de produits finis ; elle doit cesser d’être ce continent qui produit ce qu’il ne consomme pas et consomme ce qu’il ne produit pas.
 
Mais au-delà de la réorientation de l’économie et de la planification de la relance ou d’une nouvelle économie politique, il nous faut réfléchir sur les moyens de construire de la résilience dans nos systèmes économiques et sociaux. Une résilience qui ne saurait s’arrêter à sa seule dimension sanitaire, mais devrait être totale et englober les aspects sociaux, politiques, environnementaux, culturels et technologiques.
 
Une telle résilience requiert un leadership politique crédible et stratège ainsi qu’une citoyenneté mobilisée autour d’un projet de société partagé, d’une ambition collective.
La crise sera aussi utile si elle débouche sur une concertation régionale pour, entre autres, lever les limites à l’endettement et au déficit public, comme le font d’ailleurs les puissances occidentales. Les États africains confrontés à la crise sanitaire n’ont pas d’autre choix que d’augmenter sensiblement leur endettement. Il leur faudra bien évidemment le faire avec intelligence, en empruntant auprès de bailleurs de fonds offrant des taux concessionnels. Pour les pays de la zone CFA, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest aura aussi sans nul doute à jouer sa partition, en particulier en poussant les banques commerciales à sortir de leur zone DR de confort pour mieux financer l’économie.