Interview

Autonomie alimentaire : un exemple made in Burkina

Par Anne-Cécile Huprelle - Publié en
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Les fermes agroécologiques du Burkina en bordure des grandes villes. Béo-neere

Les récentes fermetures des frontières liées à la crise sanitaire ont revivifié les débats sur les dépendances aux importations et les capacités de production. Comment garantir un accès de proximité aux denrées alimentaires ? Les fermes de l’association Béo-neere, au cœur du Sahel burkinabè offrent une réponse à cette question cruciale. Explications d’ Abdoul Razack Belemgnegré, directeur du centre agroécologique « Béo-neere » à Ouagadougou.
 
Beaucoup disent que le « monde d’après le Corona », c’est avant tout le retour d’une production et d’un commerce « à échelle humaine ». C’est le sens de votre action depuis 2013. Que peut-on en apprendre ?
Que l’autosuffisance alimentaire résout bien des problèmes ! Je prends l’exemple de notre ferme de deux hectares, à Roumtenga, en périphérie de Ouagadougou. Grâce à nos produits bio, vendus en circuit court, nous avons pu nous adapter à une situation critique et approvisionner les villages et les familles de notre région en produits frais. Vous savez, nous sommes avant-gardistes. Dans notre pays, près de 80% de la population subsiste grâce à l’agriculture. Et beaucoup de Burkinabè sont très pauvres. C’est pour cela que l’association Béo-neere (« avenir meilleur », en moré) a été créé il y a 7 ans. Et depuis, nous prouvons que l’agroécologie est une solution d’avenir. Nous avons pris exemple sur les travaux et le succès de l’agroécologiste français Pierre Rabhi. Notre association s’active dans quatre zones, à proximité de grandes villes, avec des fermes situées près de Ouagadougou donc, mais aussi de Ouahigouya où nous approvisionnons neuf villages, de Kaya (6 villages) et de Koupela (2 villages). 
 
Vous vivez de l’agroécologie et vous formez d’autres paysans à cette science. Quel est son intérêt ? 
Notre objectif est de promouvoir l’agroécologie par la semence paysanne, en formant des producteurs à des méthodes saines et en incitant à l’abandon de l’agriculture chimique. La vulgarisation des pratiques agroécologiques auprès des producteurs est réalisée par des animateurs. Et quand les fermiers sont convertis à ce système de production, je vous assure qu’ils ne font plus marche-arrière ! Car, d’une part, ces derniers créent et entretiennent leurs propres semences grâce à des engrais naturels comme le fumier ou le compost. Et d’autre part, le cercle vicieux de l’endettement dans lequel ils sont si souvent enfermés est brisé. Car ils n’ont plus besoin d’acheter des produits chimiques qui sont très chers. Enfin, au niveau de la vente, le circuit court est favorisé pour que le paysan soit le premier bénéficiaire du processus. Il propose ses fruits, légumes et céréales directement à la ferme, au domicile des clients ou sur des marchés, en portant la satisfaction de vendre des produits de qualité, certifiés biologiques, quasiment au même prix que ceux du commerce. L’agroécologie est donc la garantie d’une indépendance financière et d’une grande autonomie. 
 
Selon l’ONU, la crise sanitaire risque d’aggraver la faim dans le monde. La proximité de la production et de la distribution des denrées alimentaires que vous pratiquez pourrait faire la différence dans votre région ? 
En tous cas, cultiver des concombres, des fraises, des pommes de terre, du riz dans nos terres pourtant si sèches c’est un pari qui a payé ! Au début de l’épidémie, en quelques semaines, le nombre de clients de notre exploitation de Roumtenga a doublé et depuis, cinquante paniers y sont vendus chaque semaine. C’est pour cela qu’au-delà de nos activités propres de fermiers, dès le début, nous avons mis un point d’honneur à transmettre notre savoir. C’est aussi notre mission sur cette terre : la respecter, la faire fructifier, aider nos semblables et soutenir celles et ceux qui veulent emprunter ce chemin vertueux. Les sols sont généreux pour ceux qui savent les aimer et les respecter.